L'inscription de Benjamin

    

J e a n  P i e r r e  A l a i n   F  A  Y E

 

 

I  N  T  R  O  D  U  C  T  I  O  N

 

A    L A

 

P  S  Y  C  H  O  E  C  O  L  O  G  I  E

 

 

UNE PROPOSITION D'ELARGISSEMENT DE L'ECOLOGIE TRADITIONNELLE

VERS UNE ECOLOGIE PERSONNELLE A PORTEE POLITIQUE ET SOCIALE

 

 

 




EXERGUES

 

"Former les esprits sans les endoctriner.  Les  enrichir  sans les asservir.  Les armer sans les enrégimenter "

Définition de la laïcité selon le biologiste Jean Rostand

 

 

"Pour assurer une paix durable, rien ne vaut l'éducation. Une éducation résolument orientée vers la paix doit être au  cœur de notre action"

Léon Blum. Conférence de fondation de l'UNESCO. Londres 1946

 

 

" L'éducation, cette deuxième mère...."

Charles Fourier

 

 

"D'aucuns diront que des générations  nouvelles élevées  avec amour et dans le respect de la pensée, ayant  de  bonne  heure ressenti les bienfaits de la culture,  la  ressentiront  comme leur  bien propre et seront prêtes à lui consentir les sacrifices en renoncement aux satisfactions de l'instinct nécessaires à son maintien. Ils diront que s'il n'y a  pas  eu jusqu'ici des foules humaines d'une qualité pareille (dans aucune civilisation) c'est parce qu'aucune n'a encore su prendre les dispositions susceptibles d'influencer les hommes de cette manière, et cela dès leur enfance.

On  peut  douter qu'il soit jamais possible, ou du moins déjà de nos jours dans l'état présent de notre domination de la nature, de prendre de telles dispositions. Mais on ne pourra contester le  grandiose de ce plan, ni son importance pour l'avenir de la civilisation humaine.

Il  repose  certes  sur  cette  juste   intelligence psychologique:   l'homme   est  pourvu  de    dispositions instinctives les plus variées  et  les événements  précis  de l'enfance impriment à celle-ci leur  orientation  définitive. Un  certain  pourcentage  de  l'humanité - en   vertu   d'une  disposition  pathologique  ou   d'une   force  excessive   de l'instinct -  restera sans doute toujours asociale, mais si l'on parvenait à réduire jusqu'à n'être  plus  qu'une  minorité  la majorité d'aujourd'hui qui est hostile à la culture on  aurait fait beaucoup, peut-être tout ce qui se peut faire.

Freud "L'Avenir d'une illusion"

 

PRE-INTRODUCTION  DESTINEE  AUX  EDUCATEURS
 CONSCIENTS DE L’IMPORTANCE  DE  LEUR MISSION

 

"La vie. Mode d'emploi". Un auteur sans complexes (mais non sans goût pour la provocation) avait ainsi intitulé l'un de ses ouvrages.

Comme si chacun n'était pas libre de mener sa vie à sa guise, sans avoir à suivre  un quelconque "mode d'emploi", avec ce que cela sous-entend de plus ou moins obligatoire !

Reste que derrière cette idée de "mode d'emploi" aussi    accrocheuse qu'apparemment  farfelue se dessine  le  problème de  fond de toute éducation:   vers    quoi   conduire (e-ducere  en  latin)  les   très   jeunes (et vers quoi inciter les un peu moins jeunes à se conduire eux-mêmes, si l’envie leur vient de s’intéresser à la chose) si l'on ne se réfère pas, pour cette éducation (qui doit fatalement être appelée quelque peu "formative" car elle proposera, voire déterminera les valeurs et les choix de vie ultérieurs) à quelque chose d'au moins  "préférable",  qui, parfois, sera même  quasi- obligatoire (au sens de : "sous peine de déclenchement de troubles et de dysfonctionnements difficilement prévisibles en l'absence de mise en garde préalable).

Ce qui se rapproche bien d’une sorte de “mode d’emploi” - qui comporte en général quelques risques si on ne le suit pas - à présenter et à expliciter par l’éducateur spécialisé. Lequel se situe à mi-chemin entre l’enseignant (qui peut se limiter à la transmission de connaissances) et le parent (qui doit contribuer à la structuration psychologique du jeune).

Une éducation moderne digne de ce nom ne peut avoir d’autre objectif que de permettre au jeune  d'accéder  à l'autonomie dans l’équilibre, et à la force dans le respect d’autrui.  Noble tâche, qui doit aboutir à des adolescents, puis à des adultes, capables de se donner à eux-mêmes des lois (certes personnelles) rationnelles en plus (et parfois au lieu) de suivre des pulsions internes, largement biologiques, ou des pressions -ou sollicitations - externes n’allant pas toujours, voire pas souvent, dans le sens de l’intérêt du destinataire des susdites, ni forcément non plus de celui de la société.

Cette autonomie rationnelle est donc l’objectif à rechercher, peu le nient. Mais si tout le monde est bien d'accord, au nom de la liberté, sur la nécessité de faire prendre au jeune ses distances vis à vis des croyances et influences extérieures et de développer son esprit critique, bref d’accord sur le préfixe :  "auto-" qui, dans “ autonomie”,  libère,  est tout à  fait indispensable, et a fort bien été souligné et explicité par tous les penseurs modernes, il est bien plus difficile de mettre en place chez lui le  (tout aussi indispensable, mais infiniment plus rarement étudié, et encore plus rarement souligné)  suffixe "-nomie" relatif à la loi (personnelle !) qui impose (ou interdit) de faire ce que sa raison lui conseille (ou déconseille)  -  pour peu qu’il  y réfléchisse assez clairement ! Suffixe qui conduit à la nécessité d’aider le jeune à se construire un système de valeurs, puis, dans un souci d’équilibre et de logique interne, de l’amener à agir autant que faire se peut  en conformité avec icelles. Ce qui exige un minimum de “caractère”. Et même, ô horreur, de discipline !

O horreur ? Nullement, car c’est seulement d’un minimum (en général) d’AUTODISCIPLINE qu’il s’agira, et cela devient une tout autre affaire ! Mais cela n'en sera pas moins  sans poser quelques petits problèmes, car il sera nécessaire de proposer a l’intéressé (nous allions presque dire “ordonner au  patient” tant l’idée d’une similitude avec une “ordonnance”, dans son intérêt, se présente !) de passer de sa “loi interne” automatique, lui disant très haut et très fort de faire ce qu’il a envie de faire, à une loi d’apparence quelque peu externe malgré tout, à forts relents de “devoir” (ô re-horreur ! ) , lui disant à voix basse (ô combien !) de ne faire que ce que sa réflexion aussi éclairée que possible lui présente sur un plateau rarement aussi appétissant que le premier qui s’était présenté !

Impératif  (rationnel, mais nullement “catégorique”) qui, dans les cas de divergence avec la pulsion primitive, ne déplaira guère moins du fait qu’il sera librement élaboré et (théoriquement) consenti. Impératif qui est de toutes façons infiniment difficile à respecter si la volonté n’est pas au rendez-vous. Et cela même si l’on sait que ce n’est finalement rien d’autre que la sagesse, seule voie sûre vers un bonheur durable  - ce  dont on se contrefiche, ou à peu près, à ces âges !

Ainsi c’est bien à la présentation (puis à l’inculcation) d’une sorte de "mode d'emploi de vie"  que s’attachera tout éducateur (et, incidemment, tout parent) responsable et conscient du fait  qu'il a une mission de type un peu sacré à remplir.

Cet éducateur, ce parent, il va lui falloir essayer de convaincre le jeune "utilisateur de la vie" du bien fondé de ce qu'il lui aura doucement mais fermement suggéré de "prendre en compte" de "respecter", voire parfois de ne "surtout pas transgresser" ce que l'on  appelait  autrefois d’un terme qui n’est absolument plus de mise aujourd’hui : un “sens du devoir” (re-horreur !).

Plus de mise et c’est tant mieux dans la mesure où ce mot était chargé de contraintes - et d’interdits - plus ou moins abusifs (et avait une connotation de rigorisme) découlant de croyances ou de coutumes parfaitement contestables.

Plus de mise et c’est tant pis, dans la mesure où a été trop souvent jetée avec lui beaucoup de (voire tout) ce qui relevait du sens civique, du sens social, et du sens des valeurs personnelles (ne parlons même pas de la politesse ou du respect des aînés, nous nous sentirions vieux jeu, et de toutes façons cela reste un peu annexe).

Mais si l'on refuse les "dogmes auxquels croire sans  rire"(H.Atlan), dogmes qui pourtant facilitaient bien jadis le problème de l’éducateur, évidemment (mais au prix d'un enrégimentement idéologique),  comment éviter de voir le jeune tomber dans un relativisme à forts relents de scepticisme, où rien ne vaut parce  que tout se vaut, et où toute notion d’autodiscipline encore elle, mais là est le mot-clé) devient incompréhensible ? Ce qui, plus souvent que  rarement,  conduit soit à  un  individualisme  hédoniste  plus  ou  moins  forcené  (avec soumission à des pulsions primaires ou à des  tendances  caractérielles parfois violentes et bien nocives pour tout le monde, à  commencer  par l'intéressé,  et  carence  -  voire  absence  -  tant  de  sens de la mesure que de sens social  - voire même d’humanisme, notamment devant l'attrait de l'argent ou la volonté de puissance sur les autres)   soit,  dans d'autres cas, ou les mêmes, risque d'aboutir à  une  sorte  d'auto  destruction  des psychismes  par   plaisir .

C'est à cette bien délicate tâche de la nécessaire structuration  sans enrégimentement des psychismes juvéniles vers la force  tranquille  et vers l'harmonie, en place et lieu de ce qui les attend trop souvent (si rien n’est fait pour eux) à savoir soit l'anarchie déstructurante soit la "structuration de travers" que s'attelle la  psychoécologie.

Elle relève ainsi, assurément avec un  bel  optimisme, le véritable défi de société  que constitue la difficulté d'éduquer  de plus en plus d'enfants et d'adolescents,  lesquels  ont  de  moins  en moins de sensibilité face à l'autorité  parentale  (quand  elle  est encore là), et  face  à  celle sociale  (qui se délite), et n'en ont  pas encore assez face à celle de leur raison  (quand elle est suffisamment développée, développement qu’il s’agit précisément d’assurer).

La psychoécologie le fait en se référant en toile de fond (puisqu'il faut bien, tout de même, se référer à quelque chose) non à  une  idéologie  (qui  serait fatalement enrégimentante), mais à un état d'esprit : celui  "Peace and Love" des hippies californiens des années 60. Esprit qui est celui de bien des gens calmes et doux, mais aussi celui de bien des hindous, outre celui  de  divers  "Écolos"  soi-disant utopistes ou illuminés alors qu’ils ne sont que les  intelligents organisateurs de l’avenir.

Cette" psyécologie" sera fondée sur l'idée qu'il y a,  pour des  raisons non  pas  morales,  mais  de  simple  santé   psychique,   toute   une "auto-écologie" à  développer  avant  (ou  en  en  prolongement  de  ) l'écologie traditionnelle, et même de  la  - plus  récente - écologie sociale  (qui  elles  ne  s'intéressent  qu'à  "l'extérieur").  Auto-écologie qu'il faudra bien d'abord (si l’on accepte notre analyse) enseigner au jeune avant  qu'il  ne se l'impose (mais oui!) sous forme de règles (mais oui!) à  bien  connaître  et à suivre, et qui auront,  au demeurant, rarement à être très contraignantes, et encore moins insupportables.

“Mode d'emploi de vie“  qu'il saura alors pourquoi il vaut  mieux  le  suivre que le  transgresser, puisque  l'éducateur (trice)  le  lui  aura expliqué ! Avec des "impératifs" qui, pour ne plus être  catégoriques, n'en paraîtront pas moins pratiquement fortement indicatifs, parce que raisonnablement (et parfois même  quasi métaphysiquement) fondés ! Tout en étant sans contrainte autre qu’en self-contrainte !

Un “apprentissage du devoir” (qui, pour nous, ne saurait être que du devoir  d’harmonie !) a certes toujours été pratiqué envers les enfants depuis la nuit des temps, dira-t-on sans doute, et alors où est la nouveauté ? Elle réside dans le fait qu’il y a de moins en moins (et de plus en plus souvent plus du tout) d’ ”éléments” assurant, par famille ou par environnement interposé, cet apprentissage, pour ne pas dire qu’il y a de plus en plus  d’“éléments” assurant un contre-apprentissage du dit devoir !  La lecture, par exemple, cet “exercice” si enrichissant  par l’effort de participation qu’il exige, se voit  délaissée pour le - passif, et donc bien moins formateur - spectacle (le mot est révélateur de la passivité dénoncée) télévisé. Il convient donc de prendre en considération cette situation, qui ne va assurément pas en s’améliorant.

Sur le plan pratique, deux approches éducatives seront donc simultanément proposées, l’une purement psychologique, l’autre civique et sociale. S’y ajoutera, pour des raisons qui seront abondamment explicitées, une approche qui pourra être qualifiée d’”existentielle”, et qui aura la plus grande importance à nos yeux.

Cet ouvrage sera donc d'abord destiné à éclairer - évidemment  pas à éduquer ! - les éducateurs, (et les parents perplexes, ou  dépassés  par les événements)  et à leur donner quelques uns des outils  conceptuels susceptibles de leur permettre d'inciter les  jeunes à  venir à  cet  esprit "Peace and Love", des vertus duquel il est  bien  difficile  de douter dès lors  qu'il  est  débarrassé de  ses  composantes  un  peu trop "stupéfiantes" développées à son origine californienne dans les années 60 , et que s’y ajoutera, dès qu’il seront en âge, un engagement social et politique aussi sérieux que possible (côté cœur, évidemment !).

Grande sera donc leur mission ! D’autant qu’elle seule sera à même de résoudre nombre de problèmes de société, notamment ceux posés par la montée de la mondialisation financière !

Cette mission, dès  lors,  ils  ne  devront  pas craindre de l'entreprendre  avec  ferveur,  et  même  avec  enthousiasme !  En   ne craignant pas de taxer de défaitisme  tous  ceux  qui  les  traiteront d'utopistes.

Ces éducateurs seront, en fait, les  gagnants  de la vie, et ceux qui les railleront n'en seront que les "losers”.

 

L’auteur (*)

 

*Praticien diplômé (en 1964) de la Faculté de Médecine de  Montpellier (dans une spécialité fort éloignée de la psychanalyse) J. Pierre FAYE a été formé à la  psychanalyse  existentielle (variante non sartrienne) par l’enseignement  de Viktor Frankl à l'Université  de San Diego en Californie, Etat  des  USA  où  il  a  séjourné  de  très nombreuses années en y gardant des attaches. Il y a écrit "The Health New Deal", ouvrage (rédigé en anglais) sur les  problèmes  de  santé publique aux USA (Copyright registration number TX 1-381-912). Il est, par ailleurs, diplômé  de  l'Institut  d'Etudes  Politiques  de  Paris (1973,  section Service Public). 

 

 

Télécharger en pdf

Cliquez sur

L’icone

psychoecologie

 

 

PLAN DE L'OUVRAGE 

 

LIVRE 1

 

 

Introduction : le fond philosophique du projet psychoecologique   

 

La réflexion de départ

 

De la réflexion à l'action psychologique  

 

Considérations psychoimmunothérapiques annexes

 

 

LIVRE 2

 

Ecologie personnelle

 

Psychoécologie politique et sociale : Le Mouvement BLUEPEACE

 

Vers  une écologie transcendantale : L'écologie spirituelle ou l'option  spiritualité laïque

 

Conclusion

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

LE FOND PHILOSOPHIQUE DU PROJET PSYCHOECOLOGIQUE

 

Gregory Bateson, anthropologiste de belle renommée est, à notre connaissance, le premier à avoir fait percer le bourgeon de la psychoécologie en écrivant son - fort difficile - ouvrage intitulé : "Vers une écologie de l'esprit". Surprenante écologie que celle là ? Pas si l'on se réfère à la définition extensive qu'en donne le Pr Minkowski: "Science de l'homme dans son milieu naturel et inter humain" !

Ce qui peut inciter à inclure l'esprit (et, à tout le moins, le psychisme) de l'homme dans cette écologie.

Prenant le relais de Bateson, Félix Guattari, un des pères de la psychiatrie non institutionnelle et analyste de quelque renom depuis le célèbre "Anti-Oedipe" avance, dans son petit ouvrage intitulé "Les trois écologies", livre fort clair et d'accès très aisé, le terme d'écosophie pour évoquer une·sagesse écologique qui inclurait la sagesse personnelle. Laquelle sagesse ne va pas (non plus que dans le cas de Bateson) sans quelque relation avec l'idée que l'on peut se faire d'une psychologie (voire d'une psychanalyse) écologique, même si personne n'a encore, à notre connaissance officialisé le rapprochement, un tantinet audacieux de ces deux termes. Cela dans une perspective (pédagogique) d'élaboration, chez les jeunes, d'une vie psychique basée tant sur le respect que sur la reconnaissance de devoirs envers leur nature profonde et envers celle des autres !. Avec tout le nécessaire recul vis à vis d'un monde s'enfonçant de plus en plus dans l'économique, la production, la surconsommation et l'aliénation au principe de rendement et à la technicité sans plus guère savoir ce que "poésie - ou simplement qualité - de la vie" (et si c'était finalement, même, une vraie vie?) peut bien vouloir dire....

 Cela selon des schémas si puissamment dénoncés, et depuis longtemps, par K.Jaspers ("Philosophie", "La situation spirituelle de notre temps" etc..), puis, plus récemment, par E.Fromm ("Man for himself", "Escape from freedom", "Avoir ou être" etc...), ou I.Illich ("La convivialité"), pour ne citer qu'eux. Eux qui s'attacheront à combattre le sur développement des sociétés modernes aussi bien que le sous développement des sociétés du Tiers Monde. Ce qui, implicitement, laisse imaginer qu'il existerait, à l'échelle planétaire, un optimum de développement à atteindre, mais à ne pas dépasser (notamment pour éviter une trop dommageable perte de liberté individuelle). Optimum vraisemblablement lié à un "optimum démographique", bien peu le nient. Optimum qui serait plus facilement atteint de part et d'autre si les pays sur-développés acceptaient de transférer plus de richesses qu'il ne le font vers les sous-développés, évidemment.

 Cette écosophie nous a semblé s'imposer dans le cadre plus vaste d'une psychoécologie et c'est l'esquisse de cette dernière que nous soumettons ici à votre réflexion, en précisant d'avance que nos thèses ne recoupent que partiellement (et vont aussi plus loin que) les idées des auteurs précédemment mentionnés. En outre, il nous semble que nous innovons à peu près totalement dans notre proposition de mettre en oeuvre par voie pédagogique une action préventive en parlant d' "immunisation psychologique". Innovons aussi en tentant de dégager dans le cadre de la dite tentative psychoimmunologique une psychobioéthique au titre d'une "écologie personnelle". Sans chercher le moins du monde à jouer les “Monsieur Propre": laissons cela aux esprits courts "bien pensants" en quête de "Réarmement moral". Nous sommes, au contraire, nous, en faveur des désarmements.

 Y compris en faveur d'un "Désarmement moral", débouchant sur une parfaite liberté - parfaite, mais aussi éclairée et responsable que possible, et dès lors passablement

auto-disciplinée! - de mœurs.

 Cette "psychobioéthique" sera en bonne partie une "morale sociale" axée, comme l'était jadis le Confucianisme, sur la vertu d'humanité (c'était le "jen") et sur l'équité ( le "yi" ). Ce qui ne sera pas sans incidences politiques, et l'on se retrouvera aux confins d'une psychanalyse socio-politique, pouvant paraître nous ramener (mais dans un tout autre esprit) au Marcuse d"Eros et Civilisation", tout imprégné de la pensée de Ch.Fourier, ce génial précurseur (hélas bien brouillon ! ). Précurseur qualifié de "socialiste utopique" qui était très imprégné, d'une spiritualité laïque fort peu connue, spiritualité que Marcuse laissera complètement au vestiaire ( alors que le confucianisme l'avait en partie prise en compte).

Marcuse, qui, ( hormis peut être Sartre, et, dans un tout autre genre, le St Augustin de la "Cité de Dieu" ) est ( en un sens après Spinoza, et outre Adler ), le principal auteur à avoir lié problèmes socio-politiques et psychisme profond, l' a fait ( tout comme le Reich de "L'irruption de la morale sexuelle" et de " La psychologie de masse du fascisme") dans un cadre freudien, sur fond de parfait matérialisme.

 

Nous tenterons, nous, une approche liée à une interprétation non strictement matérialiste, très jaspérsienne, de la pensée de Spinoza qui est à coup sûr, avec son "Ethique" - en fait une proposition de libération existentielle plus qu'une éthique - le premier (mais Platon n'allait-il pas déjà dans ce sens, qui pourrait bien être celui du véritable humanisme?) à avoir proposé de laïciser le salut religieux en un simple itinéraire intellectuel et spirituel vers une santé psychique. Itinéraire qui serait recommandé pour tout un chacun (cela un peu comme l'était en Orient le Tao - terme signifiant: voie, voie qui était, à l'origine, plus philosophique que religieuse).. Itinéraire laïc qui, par sa généralisation ( à réaliser pédagogiquement) est probablement seul susceptible de sérieusement ré harmoniser la société planétaire, les approches strictement politiques, et notamment celles fondées sur le matérialisme historique, ayant montré leurs limites, et les gouvernements, même les plus à gauche, se retrouvant désormais pratiquement soumis aux impératifs de l'économie mondiale de marché, entendons aux volontés des groupes financiers (et de leurs actionnaires) les plus puissants.

 

 Ce contre-pied "spino-jaspèrsien" de Marcuse, nous le tiendrons tout en conservant le souci marcusien (qu'il partage avec Fourier et Sartre) de lutter avec la plus extrême vigueur contre les fascismes en tous genres (donc contre les exploitations de l'homme, de la femme et de l'enfant) qui subsistent un peu partout, même si c'est sous des formes de plus en plus sournoises (voire indolores !). Par ailleurs, nous nous rallierons à certaines de ses thèses sur le rôle libérateur d'Eros (qui, pour nous, peut comporter une composante spirituelle!) dans le processus de désengagement face à une société occidentale (plus oppressante que répressive, à nos yeux) et en tout cas bien trop injuste pour les plus faibles, malgré de grands progrès et de grands efforts de la part d'hommes généreux. Bien trop inféodée, aussi, - et inféodant - au principe de rendement, au principal profit des privilégiés de la fortune, qui le nierait sinon ces derniers !Enfin, à la différence de Marcuse, nous ne contesterons pas tout dans le système capitaliste, ( encore moins dans celui semi-capitaliste d'économie mixte tel que le connaît encore - un peu - pour quelque temps la France, par exemple ) mais proposerons de n'en garder que les bons côtés ( qui, tels l'esprit d'initiative, la compétition - lorsqu'elle est saine! - ou l'effacement des antagonismes nationaux derrière les avantages procurés par les échanges commerciaux, existent) tout en rejetant ses défauts, ce qui nous paraît possible sans avoir à faire de révolution - sauf en matière de mentalités ( et de pédagogie). Spinoza ne nous avertissait-il pas déjà de la nécessité d'une "Réforme de l'entendement", il y a plus de trois cents ans ? Il reste, en cela tout au moins, d'actualité, même si son langage est, lui, complètement dépassé - et peu attrayant !

 La branche que nous tentons d'isoler et de cultiver prendra-t-elle un bel essor? Donnera-t-elle ensuite de nouveaux bourgeons robustes?

Parviendra-t-on, par exemple, à générer une "psi-économie" nouvelle, améliorant même l'économie mixte de marché? La "psi-écologie" sera-t-elle, un jour, reconnue comme matière à enseigner prioritairement, tant dans l'intérêt des enfants que dans celui de la société future?

 Y aura-t-il une "auto-analyse écologique" systématiquement mise au programme des institutions du secondaire en complément d'un enseignement de l'écologie, de la psychologie élémentaire, de l'action humanitaire et de l'histoire des religions, matières dont l'enseignement est présentement envisagé avec raison?

Nous l'ignorons à ce stade, mais, en tel cas, cet enseignement, s'il s'inspire de nos propositions, sera, en fait, très largement, celui de la sous-branche "psychologie existentielle", parfois appelée aussi "psychanalyse humaniste" . Analyse qui s'attache à rendre conscient tant de l' instinctif que du spirituel et non pas seulement de l'instinctif comme dans le cas de Freud.

C'est alors, outre les "très grands" Ludwig Binswanger, Erich Fromm,et Karen Horney déjà mentionnés, aux moins connus Victor Frankl, Abraham Maslow, Oskar Pfister, Roberto Assagioli et autres Rollo May, D. Laing, P. Bjerre et A. Maeder, pour ne citer qu'eux, qu'il conviendra de rendre hommage, tout imprégnés de religiosité, et notamment de christianité, que soient certains d'entre eux - mais est-ce toujours si facile d'échapper à cette influence dans notre monde occidental? Seul Sartre, l'inspirateur d'une variante originale de psychanalyse existentielle, liée à son "existentialisme" y parviendra de façon parfaite, mais ce sera au prix d'une sorte d'excès, symétrique, de sensibilisation au matérialisme dialectique, sans qu'il soit plus question de rendre conscient du spirituel, évidemment !.

Ce qui fera que ladite psychanalyse existentielle sartrienne (exposée dans "L'Etre et le Néant") n'aura, ni à nos yeux, ni à ceux de beaucoup d'autres, sinon plus rien d'existentiel (les mots n'ayant là que le sens qu'on veut bien leur donner) du moins plus rien de bien fécond, - néantisation oblige!. Elle aura toutefois fait un grand pas en avant par rapport à Freud, en soulignant le caractère irréductible de la liberté fondamentale - ou existentielle - de l'homme, mais d'une liberté sans fondement ni signification, puisqu'elle "se découvre dans l'angoisse comme l'unique source de la valeur, et le néant par qui le monde existe"! ("L'Etre et le Néant"). Fructueuse découverte, assurément, que celle d'un " néant par qui le monde existe" !

Découverte absurde qui a conduit tant de jeunes à l'idée que le monde était lui aussi absurde, alors qu'il est surtout mystérieux, ce qui est une toute autre affaire, laissant, (encore plus si l'on admet "l'absurdité de l'absurde": J.Guitton ), la porte ouverte non à telle ou telle religion dogmatique, mais au moins à du plein, du sens, de l'anti-néant, avec un tout autre impact psychologique!

Pour des raisons d'efficacité psychoimmunologique nous nous rallierons plutôt à Jaspers, le philosophe existentiel le plus positif à nos yeux, pour qui l'homme n'est pas, comme chez Sartre, "condamné" à la liberté passablement absurde supposée l'inciter à se dégager tout seul du vide, en construisant dessus (!), mais est, au contraire, bénéficiaire d'une liberté signifiante lui proposant de s'inscrire dans un ensemble pré harmonieux (à la construction duquel il participerait pour le rendre effectivement complètement harmonieux, en évitant les dysharmonies qu'engendre fatalement la non - ou la mauvaise - gestion de sa liberté et de ses pulsions ).

Dans l'expérience (l'imagerie) mentale que l'on a de cette liberté, cela change complètement le paysage, on s'en doute, et rapproche quelque peu tant de la psychologie analytique de Jung ( qui malheureusement va trop loin vers le mysticisme , nous semble-t-il) que de certains enseignements orientaux et hindous ( Sri Aurobindo, Ramana Maharshi, etc..). Restera à insister sur la nécessité, autant soulignée par un E.Mounier que par Sartre (et ce pour des raisons presque opposées) de donner à ladite liberté un caractère engagé et militant au service de valeurs humanitaires dans une perspective essentiellement antifasciste (au sens le plus large du terme, incluant tout ce qui est abus de pouvoir, de force et d'autorité dans absolument tous les domaines).

Ainsi c'est sur les Dr Jaspers et Adler ( philosophes - médecins! ) que nous nous appuierons le plus pour proposer aux éducateurs du futur, à titre psychoimmunothérapique au moins autant que dans une perspective pédagogique (avec des incidences politiques - au sens noble du mot ) un référentiel intellectuel ( et surtout pas une idéologie, cela sonnerait par trop totalitaire) destiné à un monde de jeunes qui, s'il n'est pas encore tout à fait déboussolé, n'en manque pas moins, visiblement, de boussole, et de repères - et pourrait bien être plus difficilement capable de s'en passer qu'il ne se l'imagine. Et nous le proposerons aussi, "dans la foulée", à tous ces adultes généreux qui, pour reprendre le mot de Jack Ralite, n'ont plus qu'une canne blanche pour les guider là où ils avaient un drapeau rouge porteur d'espoir, drapeau qu'il est à leur honneur de ne pas vouloir renier, mais drapeau dont ils voient bien les limites et la fragilité.... Et les dangers...

 

A ceux, enfin, qui seraient un peu étonnés de nous voir donner tant d'importance à la (psycho)pédagogie (qu'on l'appelle ou non psychoimmunothérapie) nous répondrons que cela est dû au fait que, pour nous, la question - plus qu'écologique - d'actualité: "Quel monde laisserons nous à nos enfants?" mérite d'être complétée, voire précédée, ou même remplacée par celle - plus typiquement psychoécologique -: "Quels enfants laisserons nous à notre monde? ".

Le lecteur pourra certes la trouver superflue, ou un peu idiote, mais nous lui demanderons néanmoins de bien la considérer : Voudra-t-il que les enfants deviennent des adultes intelligents et sensibles, libres et responsables, aimant la nature et ses créatures (humaines incluses) ou qu'ils aient, pour trop d'entre eux, de bonnes chances de devenir soit des "je-m'en-foutistes" soit, au contraire, des "boursouflés" - voire des "tuméfiés - psychiques" n'aimant que l'argent et (souvent alors) la puissance, plus “expansionnistes “ et productivistes que de raison, et risquant fort, ainsi, soit, côté gauche, de constituer de nouvelles nomenklatura sabotant les initiatives sociales les plus généreuses, soit, côté droite, de continuer à exploiter autrui comme cela s'est toujours fait, et (pour les deux "bords") de participer à la "défiguration", voir défigurer eux-mêmes la nature.

Avec Erich Fromm (en partie inspiré par Gabriel Marcel, auteur d'un intéressant ouvrage intitulé : "Etre et Avoir") nous pensons qu'il faut désormais choisir sur quel mode prioritaire nous avons à vivre, et donc vers quel pôle nous devons faire évoluer nos enfants: " Avoir ou Etre. Un choix dont dépend l'avenir de l'homme " intitule-t-il l'un de ses ouvrages ("Etre" sous entendant évidemment en ayant de quoi vivre fort aisément, mais sans beaucoup plus, et en étant parfaitement conscient de ce que nombre de personnes n'ont, hélas, d'autre issue que de lutter pour "avoir" juste de quoi survivre, et que dès lors pour elles le dilemme est: Avoir ou ne pas être! ).

Ce choix de mode de vie va très loin, qui oblige à se positionner existentiellement beaucoup plus précisément que nous n'avons coutume de le faire, et, sauf à la rigueur pour le nécessaire, l’utile et l’agréable intelligemment compris, il ne nous paraît pas possible de défendre le mode hypercompétitif et antagonistique "avoir", lequel , avec son corollaire: “faire” (bien plus que nécessaire!), dérape si facilement (pour peu que les circonstances s'y prêtent) vers l'excès de pouvoir des détenteurs de la puissance (essentiellement celle économique et financière). Sous couvert semi-idéologique ( lutte contre le chômage par exemple) le plus souvent d'ailleurs! Ce qui vaut certes mieux que l'excès de pouvoir politique de dictateurs sous couvert totalement “idéologique” (nationalisme ou autre) mais n'en reste pas moins un pis aller à dépasser, et cela est hors de portée de la seule action politique, même de la plus progressiste .

 Le mode prioritairement "être" se trouve, lui, parfaitement compatible avec la plus parfaite joie de posséder des choses utiles et agréables. Il n’est nullement incompatible avec un droit à un (véritable) travail pour tous . Il nous semble la seule option harmonieuse envisageable, et devrait alors servir de référence, d'autant que lui seul a des chances de permettre d'accéder à un plein emploi planétaire pour un travail à temps réduit qui n'en serait pas moins suffisamment rémunérateur dans la perspective d' une société de "non-surconsommation" beaucoup plus sage que l'actuelle, en pays développé.

Ce choix ne saurait être éludé plus longtemps, et il implique, avant tout une prise de recul vis à vis des soi-disant impératifs économiques (lesquels, soit dit en passant, étaient déjà mis en avant pour justifier tant l'esclavagisme que le travail des enfants!). Ce choix enfin, se rapproche de celui des socialistes sincères pour qui, selon Ch. Andler, l'adoption du socialisme est "une sorte de conversion quasi religieuse et l'apparition d'une conception nouvelle de la vie et des rapports sociaux" (in Dictionnaire de philosophie Lalande, rubrique "socialisme" ). Ce qui s'applique en fait beaucoup mieux à "la Gauche" qu'au socialisme, et rejoindra notre proposition d'enseignement de la "socialité", troisième voie (dépassant largement la social-démocratie actuelle) entre un socialisme étatique pur dont personne ne veut plus parmi les gens ayant toute leur tête, et un libéralisme forcené dont personne ne veut parmi les gens de cœur. Gens qui peuvent théoriquement fort bien se situer à Droite, d'ailleurs, car le système libéral est - dans l'abstrait, et pour autant, cas assez rare, qu'il ne soit pas faussé, notamment par des ententes monopolistiques - attirant sur quelques points. Mais cette Droite est si clairement majoritairement composée de favorisés et de privilégiés dépourvus de sens social, accrochés à leurs avantages et privilèges, et si hostiles à toute redistribution sérieuse de quoi que ce soit au profit des plus démunis, que l'on peut difficilement ne pas la considérer avec une certaine circonspection, et ne pas préférer rejoindre une Gauche qui ne serait nullement communiste.

Notre proposition de”troisième voie” ( déjà recherchée par E. Mounier et quelques autres) sera compatible avec l'économie mixte de marché si préférable à celle totalement libérale, économie que certains nomment socialisme de marché, et pourrait facilement s'inscrire dans le cadre d'une "écologie sociale", plus respectueuse de l'individu que ne l'ont jusqu'alors été les divers socialismes - et que ne le sont présentement certains écologismes intégristes à l'anti humanisme (de fait) assez remarquable .

Elle nous semble conforme à ce que souhaitaient tant Péguy que Jean Jaurès lorsqu'ils écrivaient: "L'humanité n'est pas faite afin de réaliser le socialisme, c'est nous au contraire qui faisons le socialisme afin de réaliser l'humanité" (Péguy "Cahiers de la Quinzaine" 12/10/1901) et "Le socialisme est l'affirmation suprême du droit individuel. Rien n'est au dessus de l'individu" (Jaurès : "Socialisme et Liberté", article publié dans la Revue de Paris 1/12/1898).

Il ne peut évidemment s'agir que de l'individu suffisamment éveillé au sens de ses responsabilités, de l'individu non individualiste, ou alors doté d'un "individualisme solidaire" (F.Brune),* donc de l'individu préalablement suffisamment correctement éduqué vers une "socialité" pour être suffisamment détaché vis à vis de ses pulsions primaires afin qu'il puisse prendre en compte volontairement les exigences de la justice, l'intérêt général (et aussi celui de la nature!) en plus du sien, voire, exceptionnellement, à la place du sien. Sinon il faudrait un gouvernement, fatalement fort et autoritaire, pour lui imposer, volens nolens, lesdites exigences et cette imposition, surtout en matière de solidarité, donne des résultats allant du très imparfait au catastrophique selon les secteurs, les pays, et les époques.

Le meilleur gouvernement étant théoriquement celui qui n'existe pas, c'est à dire celui - idéal - dans lequel les citoyens devenus pleinement responsables se gouvernent eux-mêmes harmonieusement (avec tout de même des institutions et des responsables chargés de gérer la collectivité, au nom d'un service politique analogue au service militaire, sans avantages particuliers risquant de satisfaire leur éventuelle soif de pouvoir, au contraire) il serait nécessaire de voir plus loin. Et de passer (progressivement) de l'élaboration des meilleures lois possibles - lesquelles, sauf cas de révolution assez peu souhaitable, ne feront pas disparaître les structures inégalitaires et injustes encore en place malgré de grands progrès (ayant probablement trouvé leur limite) - à "l'élaboration" des meilleurs citoyens possible, c'est à dire de ceux épris de justice et de solidarité, même si ce doit être à leur désavantage de privilégiés de la naissance ou de la fortune (lorsque tel sera le cas).

 Ne reste donc comme ultime espoir que "l'éducation du peuple" (éducation sociale fondée sur une éducation psychique, et du "peuple" des jeunes, en fait le seul qui soit éducable) éducation dont Proudhon disait précisément qu'elle est le préalable indispensable à la démocratie et au pouvoir dudit peuple ( "La Révolution sociale démontrée par le Coup d'Etat" 1854. )

Ce sera certes une opération à long terme, mais que nous reste-t-il d’autre à faire qui, au vu des enseignements de l’histoire, aille réellement au fond des choses ?

Faute d'une telle éducation le risque sera de plus en plus grand de voir les objectifs profonds de la démocratie délaissés, car des stars médiatiques, des bonimenteurs (tantôt milliardaires, tantôt non, mais toujours un peu trop roublards) ou, ailleurs, des intégristes, ou, ailleurs encore, de benoîts et doctes représentants du monde de la grande finance recueilleront les suffrages au détriment des candidats sérieux et valables forcément plus pâles, et cela avec les dommages que l'on peut imaginer pour la collectivité !

Il nous semble que l'écologie sociale envisagée peut difficilement ne pas être l'objectif de tout être épris de liberté tout en étant respectueux d'autrui. Et nous pensons ( en paraphrasant quelqu'un) qu'elle se fera entre personnes éveillées à une certaine spiritualité ( ou à une certaine écologie de l'esprit - disons à une certaine psychoécologie...) les incitant à refuser de vivre sur le mode "avoir" et à le dénoncer haut et fort (en les opposant donc activement à l'expansionnisme tous azimuts qui correspond présentement à ce mode) pour prôner (et vivre sur) un mode "être" - ou qu'il ne se fera pas.

 

Ce mode "être" (à priorités non-économiques, mais n'excluant nul bien-être raisonnable, dans la simplicité et la convivialité, et impliquant donc une certaine "dépulsionnalisation" généralisée - mode pour l'interprétation duquel nous ferons quelques propositions aux côtés d'Erik Fromm et de divers autres) ce mode "être", donc, sera fatalement mal reçu dans une société évoluant très majoritairement sur le mode expansionniste "avoir", d'autant qu'il remet en question tant le sacro-saint principe de bonheur par le maximum de croissance et de progrès technique que les instincts, très profondément ancrés dans l'homme, de domination sur la nature et sur les autres, de puissance et d'appropriation de l'inutile coûteux. Ce qui fera passer les "psiécolos" de demain, (qui seront surtout des jeunes, au moins d'esprit) pour des marginaux et des contestataires aux idées non seulement fumeuses et arriérées, mais encore dangereuses pour la société quand ils ne seront que les éléments porteurs d'harmonie et d'avenir, réfléchissant leur vie et leur monde et cherchant à les gérer intelligemment et sainement au lieu de se contenter de vivre une primarité pulsionnelle aménagée au "moins mal". Aménagée malgré tout très cahin-caha, on le voit, pour le plus grand profit des plus forts et des plus chanceux, ce qui donne envie de tenter de porter remède à cette situation, précisément en agissant sur les esprits des jeunes, dès lors que l'on réalise que la chose est possible. Et aussi, en envisageant la mise en place d'une société psiécologique parallèle, fraternité contestataire (de ce qui est contestable) formée, au départ, de ceux des adultes conscients et responsables qui se seront ralliés aux idées ici exposées et qui souhaiteraient tant se retrouver réunis qu'être en mesure d'offrir aux jeunes qui refuseront le présent "système" un cadre d'accueil pour leur avenir.

 

Société future dont la psychoécologie se propose d'être l'amorce , ce qui exige que l'on fasse présentement de la résistance intellectuelle active dans bien des domaines, et c'est donc cet appel à la résistance ( qui sera qualifié de sabotage par les fascistes de l'économie, c'est à dire par ceux qui font passer les intérêts économiques et financiers - essentiellement les leurs - avant l'humain) que nous lançons ici - après René Dumont, Ivan Illich et tant d'autres. En allant encore au delà de la perspective d'écologie culturelle dont parle Régis Debray (sans toutefois suffisamment en saisir toute la portée, nous semble-t-il). En envisageant le rassemblement en une Gauche mondialisée de tous ceux qui s’opposent aux diktats de la mondialisation financière. En lançant l’idée du “Mouvement Bluepeace “ .

C'est une vieille aventure historique que celle des fraternités intellectuelles plus ou moins contestataires qui, dans leur prétention à l'universalité n'ont, depuis celles pythagoriciennes, jamais su ou pu qu'aboutir à des sectes et des chapelles étroites ou alors tourner court après plus ou moins de dégâts!

Mais est-il impossible à l'humanité de progresser en intelligence? Certes non pensait déjà Condorcet, qui parlait de progrès de l'esprit humain ! De progresser grâce, bien sûr, à l'éducation (à quoi d'autre, sinon?), mais grâce à une éducation - que nous proposons de qualifier de psychoécologique - qui apprenne aux jeunes non seulement à connaître et à savoir mais encore à penser - et, dans une perspective de libération existentielle spinozienne à SE penser. A se découvrir, même, suivant en cela le précepte socratique du célèbre "Connais toi toi-même"! A se choisir soi même, enfin, au lieu de se retrouver choisi par des forces externes et internes, pulsionnelles, lesquelles se sentant "menacées " font, chez l'adulte (rarement récupérable - disons rarement soignable - alors que le jeune n'est qu'exceptionnellement définitivement "noué" cérébralement) obstacle à la pensée existentielle sous toutes les formes possibles (paresse intellectuelle, absorption dans l'événementiel et le professionnel, adhésion à des philosophies matérialistes réductrices ou /et par trop hédonistiques etc...)...

 

Tout cela en réfléchissant sur - et en se référant à - cette Nature immano-transcendantale (dont il est bien difficile de totalement nier l'existence, aussi vague et mystérieux "cela" soit-il) que notre monde, après l'avoir représentée sur des modes mythiques puis religieux inévitablement simplistes et plus ou moins farfelus, n'a rien trouvé de mieux que d'évacuer purement et simplement, sinon en tant que principe - ou Etre? - transcendantal suprême (la Deep Ecology des anglo-saxons prouve le contraire) du moins en tant que principe à composante personnelle très marquée, et très axée sur l'humain (ce que la Deep Ecology se garde bien de faire, les humains valant, à ses yeux, beaucoup moins que les pingouins, et cette Ecologie ayant bien souvent une philosophie se ramenant au célèbre: " Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien! ).

Or un tel principe immano-transcendantal ("Nature de fond" qui ne serait sans doute nullement à célébrer par un quelconque culte, ni n'aurait à reposer sur un quelconque dogme) resterait tout de même à prendre en considération pour tout ce qui touche tant à la vie privée qu'à la vie en société, aussi étrange cela puisse -t-il paraître. A prendre en considération par le biais, par exemple, de la recherche de l'intériorité spirituelle, et aussi par celui de la culture permanente. Par celui de la réflexion philosophique, peut-être surtout. Nature de fond ( qualifiée de "naturante " par divers philosophes, en arrière-plan - quoique indissociable - de celle, tangible, relevant du "naturé", dont on se soucie au contraire beaucoup ) Nature de fond, donc (que quelques uns assimilent à un dieu personnel, vision probablement un peu courte) évacuée avec son mystère ( signifiant, selon toute vraisemblance, jusqu'en chacun de nous ). Evacuation à peu près totale de nos jours, ce qui a toutes chances de ne pas être sans rapport avec les dégâts que l'on observe. Dégâts qui n'iront probablement ni en diminuant ni en s'estompant sans la prise en compte du fait que cette " évacuation" radicale - qui a certes eu l'avantage de faire disparaître toutes sortes de croyances et de pratiques corrélatives parfois très dommageables et malsaines - est probablement plus qu'une erreur majeure: c'est très vraisemblablement LE drame de notre temps, à l'origine de presque tous ceux causés par l'homme.

 Drame auquel il pourra probablement être remédié dans l'avenir si on se préoccupe d' apprendre aux jeunes non à se convertir à telle ou telle religion supposée être la seule valable, comme cela se fait encore beaucoup de par le monde, et non plus à se laisser "convertir" aux valeurs des sociétés industrialisées hyper productivistes, hyper compétitives, et hyper consommatrices, et cela quasi automatiquement, par simple imprégnation en monde occidental, mais en leur apprenant à simplement utiliser leur liberté existentielle pour "accéder à l'existence", en dépassant leur être empirique, le seul qui apparaisse en l'absence de réflexion existentielle suffisante. Apprentissage qui ne se fait à peu près nulle part et est d'autant plus regrettable qu'il s'agit là, simultanément, d'un apprentissage de l'humanisme, probablement le seul qui ait quelques chances d'être efficace à grande échelle.

Après la révolution civile de 1789 qui a apporté aux hommes une large part des libertés civiles dont ils jouissent actuellement (dans les démocraties tout au moins), n'y aurait-t-il pas une évolution existentielle à mettre en chantier, leur apportant la susdite liberté existentielle, sans que l'"opération" passe nécessairement par des voies religieuses?

 

Le projet de la psychoécologie (laquelle répétons le, peut aussi bien apparaître avant tout comme une "écologie personnelle" à prolongements politiques et sociaux) est d'apporter sa modeste contribution à la réalisation de cette évolution en commençant par proposer aux éducateurs un outil conceptuel nouveau dans la perspective d'une pédagogie psychobiologique. Pédagogie qui serait à généraliser autant que faire se pourra (son institutionnalisation nous apparaissant évidemment comme l'idéal).

Ce qui n'est peut-être finalement rien d'autre (espérons le, et pardon pour l'ambition!) que la poursuite du "projet" amorcé par la philosophie grecque antique, et prolongé depuis par tant de philosophes, et tant de penseurs (dont l'inattendue Louise Michel, femme généreuse s'il en fut, pionnière du féminisme intelligent, et première inspiratrice d'une psychobiologie ) d'accès de l'humanité à ce minimum d'intelligence et d'honnêteté de vie sans lesquels elle ne saurait sans doute être bien viable. Ni bien vivable.....

Projet qui pourrait également bien être aussi celui d’un accès à cette “part de divin qui est en nous” pour reprendre une expression de B.Kouchner, personnalité au demeurant peu suspecte de bigoterie.

Part qui est celle aspirant à l’harmonie en nous (et hors de nous ?) Face à celle primaire pulsionnelle et égoïste dont les excès , parfois très vite atteints si l’on n’y prend garde, servent si bien la dysharmonie hors de nous (et en nous!).

Ce projet, n’est-ce pas avant tout et plus que tout une suggestion faite à chaque jeune de trouver que le meilleur “mode d’emploi” de la vie réside dans son idéalisation aussi intense que possible, outre dans une sublimation de tout ce qui mérite de l’être (amour, justice, vie, monde, humanité, liberté, fraternité....)? Cela avec la recherche d’une élévation de son propre esprit - et si possible (éducation, qui est affaire de tous, voilà ta finalité!) de celui des autres? Mouvement ascendant de dépassement de notre "primarité" qui paraît bien ne pouvoir se faire à grande échelle et de façon durable sans le recours à quelque principe transcendant dans lequel avoir une confiance de type tout à fait supérieur, autant dire une foi (con-fidere !).

 

Puis d'inspirer la - si souhaitable - incitation rousseauiste à toute action orientée vers l'harmonie, vers la paix et vers l'amour de l’humanité.

 

 

LIVRE PREMIER

 

CHAPITRE I

 

L A  R E F L E X I O N  D E  D E P A R T

 

 

 

 1 - L'ALÉATOIRE DANS LES JEUX DE DÉS, CHEZ LES SINGES DACTYLOGRAPHES ET DANS DIVERS OBJETS FANTAISISTES

 

Entamons, voulez-vous, une partie d'un jeu utilisant un dé. Ce peut être le backgammon. La première chose que nous ferons, si les enjeux sont importants, ou si nous sommes d'un naturel sceptique, sera d'examiner de près le dé. Si rien d'anormal n'apparaît extérieurement nous pourrons alors accepter de jouer. Mais nous pourrons aussi nous dire qu'il serait plus prudent de le tester en le lançant sur le tapis vert un certain nombre de fois avant de jouer pour voir si rien d'anormal n'apparaît dans le résultat de ces essais. Nous avons en effet en nous un sens de ce qui est aléatoire, c'est à dire soumis au seul hasard, et c'est l'affaire de chacun que de juger dans quelle mesure le contexte n'est peut-être pas aussi parfaitement aléatoire qu'il le devrait, et s'il y a d'autres éléments que le hasard à prendre alors en considération.

Il convient de préciser que le hasard des physiciens n'est pas tout à fait le même que celui des philosophes : pour les premiers, le hasard est avant tout ce qui échappe (ou plutôt semble échapper ) au déterminisme. Pour les seconds, c'est ( aussi ) ce qui échappe à l'intervention humaine, tout en pouvant rester parfaitement déterminé. Ainsi de la tuile qui tombe d'un toit, et tue quelqu'un qui passait "par hasard". C'est donc, plus précisément, le jeu des circonstances, la rencontre de séries d'événements chacun non provoqué à fins de rencontre avec un autre. Ce qui n'a rien à voir avec le hasard indétermination que l'on connaît mieux depuis Heisenberg.

Si l'essai de nos dés fait apparaître une série ininterrompue de, disons, dix " six ", on peut considérer que la chose est rare mais reste admissible dès lors que les autres chiffres apparaissent ensuite sans rien d'anormal. C'est ce qu'on appelle "la chance". Si l'on voit sur un nombre de lancements de cent une série de cinquante " six" , on peut trouver la proportion tout de même surprenante. Mais, sur notre série de cent nous observons 90 fois le "six" alors, là, nous ne manquerons pas de trouver l'affaire suspecte. Pourtant cela peut très bien arriver, tout comme le peuvent cent six sur cent coups, sans trucage aucun.

 

Supposons maintenant que sur nos cent coups nous ayons un arrêt de dé sur la tranche, situation hautement improbable, Nous nous émerveillerions de cette rareté! Serions nous pour autant en droit de penser que les dés sont pipés? Peut-être - mais la chose reste théoriquement possible avec des dés non pipés. Et que pourrions nous penser de dés qui tomberaient systématiquement non plus sur la tranche mais sur un coin, ne touchant le tapis qu'en un seul point? Notre étonnement serait sans bornes (surtout si les coins du dé sont bien pointus!). Si enfin il arrivait que le dé ne parvienne pas à retomber, mais reste en l'air? Cela sans que l'examen du dessous de table et des pièces voisines ne révèle le moindre système magnétique ni la moindre ficelle transparente. Ne serions nous pas en droit de considérer qu'à ce stade, et même si on a bien voulu "fermer les yeux" pour les retombées sur la tranche et sur les coins, on est forcé d'admettre que l'on est sorti du cadre des lois du hasard, et qu'il y a eu intervention d'autre chose? A moins que la suspension temporaire de la loi de la gravitation universelle dans un secteur de l'atmosphère ne vous paraisse envisageable, naturellement, et rien ne prouve qu'elle ne peut pas l'être. Tout n'est donc qu'une question de jugement personnel, et là où certains suspecteront, au point d'y croire, une intervention extérieure au hasard dès la première série de dix "six" consécutifs, d'autres penseront que la compatibilité avec l'aléatoire subsiste même dans les cas extrêmes. Une certaine sagesse ne consiste-t-elle pas cependant à avoir des doutes dès que l'on sort de ce qui paraît normal à la plupart des gens? Cela semble conseillé, surtout lorsque les enjeux sont de taille.

 

Cette petite histoire de dés (qui nous amène tout doucement à la notion de crédulité) peut évoquer en nous celle de l'anthropoïde dressé à frapper des touches de machine à écrire au plus grand des hasards, sans jamais s'arrêter Combien de temps pensez vous qu'il lui faudrait avant d'avoir tapé la phrase: "je suis un singe". Puis les mêmes phrases que celles de cette page ? Une comédie de Molière, ponctuation comprise? Un dictionnaire complet français- swahili? A partir d'un certain degré la réponse paraît devoir être : jamais ! Et pourtant, en théorie, avec un temps infini, tout peut être tapé par le singe en vertu du seul hasard. Vraiment tout ? Peut-être pas pourtant, nous y reviendrons, en découvrant la notion de seuil qualitatif.

 

Avant de franchir ce seuil, franchissons celui (mais n'est-ce pas le même ?) qui sépare le singe de l'homme, en commençant par nous pencher non plus sur une machine à écrire, mais sur les particules élémentaires apparues au moment du Big Bang (ou peut-être autrement, ou avant ?). Lesquelles particules se sont combinées de toutes les façons possibles et imaginables en se complexifiant. Et puis, de combinaisons en essais et de tâtonnements en juxtapositions certains produits de ces arrangements, après être passés par des stades aussi divers que la bactérie, le poisson, les reptiles etc..., se mirent à se rendre compte de leur existence, puis, après encore quelque temps de réflexion, et sans doute aussi de complexification (seulement physique?) décidèrent d'en exprimer quelque surprise! En (se) posant des questions à ce sujet! Cela correspond au passage de l'homo sapiens à l'homo sapiens sapiens.

 

Deux questions paraissent alors pouvoir être posées sérieusement :

 1.- Les phénomènes observés peuvent-ils, à votre avis, résulter de la seule complexification moléculaire sans qu'il y ait plus besoin d'explication extérieure" que n'en aurait le texte le plus étonnant tapé par le singe, ou bien au contraire sont-ils vraiment trop bizarres pour que l'on puisse ( selon vous ) les mettre sur le compte du seul hasard ? Si la réponse à cette dernière question est "non", alors :

 

 2. - Le fait que ces phénomènes ne soient apparus que dans le temps relativement court de 5 milliards d'années environ, vous paraît - il de nature à modifier votre réponse précédente? Et chacun sera bien sûr en droit de répondre par un nouveau non". Il n'y aurait alors, en somme, pas lieu de faire tout ce cinéma en nous émerveillant devant ce qui n'aurait rien que de très possible. Nous serions, en effet, face au phénomène humain, dans la situation de ce joueur qui ayant gagné un milliard à la roulette, n'aurait nullement à s'étonner de la chose, ainsi que J.Monod, en bon physicien, l'a fort bien souligné.

N'est-il cependant pas encore plus "raisonnable" de suspendre notre jugement devant l'énormité du phénomène ? Nous le pensons . L'on pourrait tout de même poser à tout adolescent ouvert la question suivante: Au cas où le monde ne serait pas totalement régi par le hasard, en quoi cela risquerait- il de te concerner personnellement (et, le cas échéant t'être profitable) dans ta vie de tous les jours ? Question nullement destinée à recevoir une réponse précise, mais seulement à susciter commentaires et réflexions (ce qui ferait d'elle une sorte de "question piège").

 

 2 PETIT JEU : EST-CE REEL EST-CE IRREEL ? ET COMBIEN SOMMES NOUS ?

 

Quand nous étions enfant, nous étions longtemps resté songeur devant l'explication selon laquelle si la mer se retirait, lors des marées, c'était parce que la mer "tirait dessus". Comment diable cela se peut-il nous demandions nous ? Nous avons, et vous aussi, retrouvé cet étrange malaise devant les explications que la science moderne nous propose pour les mystères qui nous concernent, notamment avec la théorie quantique (laquelle “permet” de vider plus de liquide d’un verre que ce qu’on y a mis !). Et pourtant toute autre explication a des chances d'être fantaisiste.

Des penseurs astucieux ont dit, pour expliquer les choses, qu'il y avait une sorte de dedans sous le dehors, seul le deuxième pouvant être compris autrement que par intuition . Kant, par exemple, parlait de phénomènes pour le dehors, et de noumènes pour le dedans. Pourquoi ne pas explorer cette idée, qui, si elle semble impliquer une dualité du type esprit matière peut rester compatible avec une approche sérieuse basée sur le seul hasard comme principe explicatif.

Dans cette perspective, les phénomènes psychosomatiques méritent d'être examinés plus attentivement, eux qui relient si étrangement matière et idées (et le principe du support neuronal - donc matériel - de tout type de pensée étant de plus en plus admis). Allant un peu plus loin dans l'interrogation, et dans un autre domaine, la beauté est-elle apparence et phénomène subjectif ou bien réalité en soi? Pourquoi et comment (par quels phénomènes hormonaux ?) nous fait-elle du bien ?

Des générations de philosophes depuis Platon et sa caverne se sont efforcés de répondre avec chaque fois une dissociation entre ceux qui s'en tenaient au refus de toute transcendance et ceux qui en invoquaient une (parfois accessible, pensaient-ils, par ce dedans des choses qui existerait sous leur “dehors”).

On ne peut nier que la position de ces derniers rend mieux compte du double aspect apparent du monde et de l'humain. Cela n'engage guère d'aller prudemment et temporairement dans leur direction, aussi longtemps que nous refusons d'accepter sans examen toutes les conséquences et conduites qu'ils cherchent généralement à nous faire avaler selon une logique discutable ou sans logique du tout, une fois le principe du "dedans" transcendant admis (temporairement). Pour nous, et jusqu'à nouvel avis, un éventuel” dedans” est tout aussi aléatoire qu'un dehors et il n'a rien ni à nous imposer, ni à nous interdire...ce qui revient en fait à refuser toute transcendance dirigiste.

Quant à la dualité de ces mondes dans lesquels nous évoluons, physiquement et mentalement, il peut y avoir discussion sur la question de savoir s'il s'agit d'une dualité objective, (ces mondes existent-ils objectivement), subjective (ne sont-ils tous deux qu'illusion, - mais le personnage victime de l'illusion qu'est-il alors ?) ou objecto-subjective

(le monde extérieur étant réel, l'autre monde ne l'étant pas ou inversement - ou encore une nouvelle définition de l'objectivité étant à concevoir ?).

Cet "autre monde", c'est comme d'un monde intérieur qu'on en parle le plus souvent, en l'objectivant ainsi quelque peu (mais moins que si on le considérait comme un monde extérieur tout prêt à nous accueillir à l'occasion). Mais il nous serait tout de même possible de migrer temporairement vers lui, comme en franchissant un pont, à l'aller, puis au retour !

Marc Aurèle ne disait-il pas: "Tu peux, à l'heure que tu veux, te retirer en toi-même. Nulle retraite n'est plus tranquille pour l'homme que celle qui se trouve en son âme". Le "jardin d'Epicure" qui existerait au fond de chaque être n'est pas très différent, même s'il ne fait pas appel à la notion d'âme aussi explicitement.

Sans aller si loin, ne convient-il pas de s'interroger sur notre réponse classique "je le savais pourtant" à quelque question dont on ne pouvait donner la réponse, de sorte qu'on ne la "savait" pas, au moins aux yeux des autres ? Qui donc était alors ce je qui prétendait le savoir ? Un autre nous à l'intérieur de nous-même ? N'est-il alors pas logique d'imaginer deux "sous-personnages", l'un ignorant ce que l'autre peut parfois savoir? Et quand on se raisonne, n'y a-t-il pas également comme deux personnages, celui qui conseille ou commande, et celui qui (parfois) obéit en baissant piteusement le nez ou sinon n'en est pas très fier ?).

 

Cet inconscient que la psychanalyse nous laisse entrevoir, sur lequel nous reviendrons plus longuement, n'aurait-il pas un rapport avec une dualité psychique en nous - voire n'en constituerait-il pas un des aspects fondamentaux - à côté de la pensée consciente, comme notre propos sur l'indépendance des pulsions l'a suggéré ? Le "je pense donc je suis " de Descartes ne pourrait-il pas être affiné et plus valablement formulé: "Il y a en moi quelque chose qui pense, et je suis"? Bertrand Russell disait, lui: "Ca pense en moi" et encore le "en-moi" lui paraissait discutable, il se demandait si ce n'était pas en dehors de lui ! Ce qui nous amène à concevoir deux entités (trois si on ajoute le "moi intérieur" de Marc Aurèle, qui n'est ni pensée pure, ni vraiment moi !) Et l'inconscient freudien où le met-on ? Et le personnage qui s'interroge sur tous ces personnages" ?

L'humoriste dirait certainement que l'arroseur arrosé était plus simple et plus amusant, nous l'admettons volontiers. Reste qu'il n'est pas tout à fait interdit de poser la question: "mais enfin, combien sommes nous en nous mêmes ?" Et puisque nous sommes à la recherche d'indices pour pouvoir répondre à la question piège posée antérieurement, il semble bien que nous puissions admettre parmi tous ces indices, l'existence de (au moins) une dualité en nous se rattachant bien probablement à une dualité de type dedans-dehors du monde, avec "continuité" entre les deux puisque nous pourrions passer de l'un à l'autre, cela comme il semble bien y avoir une continuité entre le concret et l'abstrait. Dualité qui pourrait être du type de celle observée face à un miroir, à ceci près qu'il s'agirait d'un miroir fort spécial. Intérieur. N'est-ce pas, après tout, une attitude bien naturelle que d'évoquer un miroir lorsque nous réfléchissons? Dualité involontairement mise en évidence contre son gré par A.Comte (qui la récusait) en disant qu'on ne peut à la fois regarder dans la rue et se voir passer!

Ce qui ne paraît certes pas idiot, mais se retourne contre son auteur car l'introspection, aboutissant précisément à "se voir passer" montre bien l'existence de deux personnages en nous (au moins)..sauf à ce que l'introspection ne soit qu'une illusion de plus... Mais si elle ne l'est pas (ou ne l'est pas tout à fait) ne contribuerait-elle pas, outre son rôle de surveillance de nos pulsions, à discerner un autre type de réalité que celle observée jusqu'alors (réalité soupçonnée par de nombreux scientifiques, d’ailleurs, devant les phénomènes inexplicables auxquels ils se trouvent confrontés) ?

 

3. L’HARMONIE, CONCEPT VIEUX COMME LE MONDE MAIS QUI NE VIEILLIT PAS. QUE PEUT IL RECOUVRIR ?

 

L’harmonie des grecs était, depuis Pythagore, définie comme un assemblage avec accord bien réglé entre les parties d’un tout. Ce qui implique un certain ordre et une organisation, et aussi une authentique apparition de quelque chose de nouveau ne se trouvant pas dans lesdites parties prises individuellement.

Cette définition est assurément insuffisante : le sourire d'un enfant ne saurait s'analyser aussi techniquement, alors que ce sourire est sans grande objection possible de l'ordre de l'harmonieux, ce qui implique une part de subjectivité dans notre appréciation du terme harmonie, lequel peut également se définir comme l'unité esthétique (ou bénéfique) d'une multiplicité. "Unité" à laquelle les spécialistes reconnaîtront un petit côté néguentropique fréquent.

 Pour tenir compte de cette subjectivité, nous élargirons la définition initiale en englobant tout ce qui est, au niveau de l'humain, ressenti comme agréable, sans être nocif ou dangereux pour quiconque. Cette extension ne saurait être parfaite, mais elle nous semble pouvoir inclure des éléments comme ce sourire, qu'il convenait de ne pas écarter. D'autre part une définition en seuls termes d'ordre et d'organisation (et de propreté) ne tient pas compte du fait que nombre d'éléments de désordre (voire de petit négligé) sont nécessaires pour engendrer des situations ressenties comme harmonieuses, pour que l'homme, par exemple, se sente dans des dispositions de bonne humeur, voire de bonheur, et d'équilibre psychologique maximum tout en ne nuisant à personne : petits (ou grands) brins de folie, bureaux encombrés, laisser aller vestimentaire, occasionnel ou systématique (voyez Einstein!), petites poussées anarchisantes bien sympathiques, petites paillardises sans méchanceté, humour noir ou gaudriole coluchienne (parfois certes beaucoup trop "crue", et ne sachant pas éviter une insupportable vulgarité), révoltes justifiées et anticonformisme bon teint..., si l'intelligence reste maîtresse du terrain et si l'on contrôle bien les "opérations", en se méfiant des dérapages toujours à craindre, tout cela peut rester parfaitement harmonieux.

On pourra, à ce sujet, utilement consulter l'ouvrage déjà cité d'E. Morin "Le paradigme perdu, la nature humaine" soulignant à quel point le disharmonieux apparent peut, en fait, faire probablement partie de l'harmonie dans son utilité et sa fécondité."L'idéologie de Ch. Fourier" de Simone Debout, excellent ouvrage (PBP Payot) va dans le même sens.

L'ordre et l'organisation sont, d'autre part, bien trop souvent ressentis comme étouffants, surtout s'ils sont omniprésents (la Suisse !) et peuvent avoir bien trop aisément des conséquences nocives pour qu'on s'en tienne à eux lorsqu'on parle d'harmonie (même si les Ministres de l'Intérieur et les adjudants ne le comprennent guère): ordre et organisation ne sont pas aisément compatibles avec une liberté qui fait, elle, à nos yeux, partie intégrante de l'harmonie, prioritairement (mais sous réserve de la prise en compte de divers facteurs, naturellement). Et puis les gens qui se recommandent de l'ordre sont si souvent des conformistes si obtus (et/ou si fascisants) qu'on ne peut qu'éprouver quelque malaise devant ce substantif employé seul (ou, pire, avec l'adjectif "nouveau") ! Cela dit, il est clair que dans une salle d'opérations il ne saurait être question ni de désordre, ni de négligé ! Avant de voir quelles différentes catégories d'harmonie nous pourrions bien distinguer, il serait honnête de préciser pourquoi cette notion est ainsi mise sur la table de laboratoire du pur chercheur que nous souhaitons être : c'est que nous soupçonnons qu'il y aurait là quelque chose de curieux en termes d'aléatoire.

Cela, nullement dans le sens où l'on prétend que n'importe quelle harmonie prouve qu'il y a autre chose que du hasard et qu'elle serait en quelque sorte le "doigt de Dieu" ! Il nous semble, à nous, qu'il n'y a pas plus de raison pour que le hasard ne génère pas de l'harmonieux (tel que nous l'avons, subjectivement, défini), qu'il n'y en a pour, qu'avec l'aide du temps, le singe ne finisse pas par taper les plus beaux poèmes. D'autre part, un arc-en-ciel, un coucher de soleil ou un cristal de roche sont des choses ressenties comme harmonieuses qui n'ont pas trop de mal à être mises sur le compte du seul hasard. Il faut donc pousser la réflexion beaucoup plus en profondeur. C'est dans cette perspective que nous distinguerons trois formes d'harmonie: l'harmonie spontanée, l'harmonie générée par l'humain (laquelle se subdivise à nos yeux en trois sous-catégories : primaire, secondaire et tertiaire ou "assistée") et l'harmonie psychique. Les dysharmonies seront, elles, mentionnées relativement à cette classification (et, pardon pour avoir l'air de donner une leçon quand nous ne faisons que proposer au lecteur d’approfondir des éléments de réflexion !).

 

A. L'harmonie spontanée.

 

Il s'agit de celle qui existe en quelque sorte à l'état brut (vie incluse). De la merveille d'un organisme animal aux arcs-en-ciel en passant par les plages de cocotiers, les roses, ou la danse nuptiale des paons, elle se présente un peu partout, aux côtés de dysharmonies à l'état brut tout aussi évidentes : maladies, fléaux divers, accidents d'origine naturelle, sur lesquelles nous n'insisterons pas. Il est à noter que les gens qui croient en un principe divin harmonieux, ne pouvant mettre "sur le dos" de ce principe des choses aussi évidemment peu dignes de lui, que tous ces éléments pas très glorieux, créent en contrepartie un (ou des) diables ou démons, et l'on navigue alors à pleines voiles vers toutes sortes de superstitions... que l'explication par le hasard permet d'éviter.

Il n'est pas nécessaire de s'étendre longuement sur l'harmonie spontanée, elle ne nous paraît pas de nature à apporter grande contribution à notre réflexion sinon pour souligner que, par suite du phénomène d'entropie, les dysharmonies spontanées sont bien plus fréquentes que les harmonies spontanées tout autour de nous.

 

 B. L'harmonie générée (par l'humain) et l'harmonisation

 

 a) L'harmonie générée "primaire".

 

C'est elle qui résulte de l'action de l'homme (ou de la femme, nous ne voulons pas être taxé de sexisme, et le mot homme est, en philosophie, synonyme d'être humain) éclairée par son intelligence, pour faire face aux dysharmonies spontanées. Le progrès médical, le confort, le développement des sciences et techniques entrent, dans cette catégorie mais, en contrepartie, parfois pour établir sa domination sur d'autres, ou sur la nature, l'homme ne manque pas de créer des dysharmonies (tortures, guerres, dénaturations en tous genres, notamment en matière d'environnement, monde zoologique inclus). Notre sentiment est sans doute que l'harmonieux l'emporte là sur le dysharmonieux, mais l'admettre nous contraindrait à faire intervenir un élément extérieur au hasard pour expliquer cette différence. Nous ne la considérerons donc pas comme suffisante à elle seule, afin de ne pas être suspecté de faire le jeu des idéalistes, spiritualistes ou croyants, en oubliant notre neutralité scientifique. D'autant que la bombe atomique peut très bien nous faire sauter d'ici peu et que les pollutions en tous genres peuvent être plus près qu'il n'y paraît de nous "gâcher la vie" irrémédiablement (problème de la couche d'ozone, etc.). Et puis tant qu'un seul enfant mourra de faim ou de violences il ne saura être question de dire qu'il y a plus d'harmonie que de dysharmonie dans le monde !

 

 b) L'harmonie générée "secondaire".

 

Plus subtile que la précédente en ce qu'elle exige une forme de pensée plus réflexive, elle va plus loin dans l'analyse des éléments en jeu - donc dans la prévision·des conséquences des actes générant de l'harmonie du premier type. Nous appellerions aussi bien cette nouvelle harmonie "l'harmonie générée du second degré" - la première nous apparaissant à côté d'elle comme quasi-instinctive en ce qu'elle ne cherche guère qu'à nous procurer plus de confort, plus de sécurité, plus de puissance sur le monde (techniques...), sans voir toujours beaucoup plus loin quant aux effets et conséquences. Un premier exemple tout simple est celui de la lutte contre un réflexe qui nous fait préférer acheter un produit parce qu'il est bien présenté et attirant, en donnant à cet élément d'appréciation une importance bien trop grande. Se dire, et dire aux autres, qu'il risque de ce fait d'être plus cher, à qualité réelle égale, ou de contenir des colorants chimiques dangereux destinés uniquement à faire vendre la boisson en l'enjolivant, est un acte d'harmonie générée secondaire. L'effort de réflexion et de projection dans l'avenir paiera finalement s'il emporte la décision. Personne ne le conteste, mais qui enseigne à le systématiser, cet effort? Quelques philosophes et quelques écologistes seulement,...beaucoup plus d'efforts étant dispensés par ceux à qui l'opération profite pour nous convaincre de nous en tenir à nos réactions primaires.

 

Un second exemple, plus important, est celui de ces révolutions qui ont été provoquées non seulement pour faire face à une situation difficile (famine, oppression, injustices d'un niveau épouvantable...) ce qui les ramènerait à l'harmonie générée primaire, mais encore pour dépasser l'immédiat et construire un "avenir meilleur" en s'appuyant sur des notions aussi abstraites que celles de droit, de justice, de liberté. Nous qui bénéficions maintenant de cet "avenir", nous ne nous rendons plus guère compte de ce qu'il y a là d'harmonieux, mais ceux qui ont lutté et parfois sacrifié leur vie pour le réaliser savent au fond de leur tombeau la chance que nous avons. On l'oublie trop vite, comme on oublie trop qu'il convient d'agir de même pour les générations qui viendront après nous. Seuls les écologistes (dans leur domaine) et quelques esprits avancés (tels J.Y.Cousteau) en ont une conscience aiguë, là encore.

 

Notre dernier exemple sera davantage d'ordre intérieur et mettra bien en relief l'existence en nous de deux des personnages internes suggérés. Lorsque nous croisons dans la rue une personne très laide, affreusement brûlée, trisomique ou mutilée, notre réaction spontanée est de répulsion. Quelques enfants, d'ailleurs, dans leur "cruauté" naturelle s'en moquent parfois, (ou même lui lancent des pierres - ou rient d'un rire aussi idiot que gêné). Après cette première réaction, nous nous reprenons et nous disons que le pauvre être est bien plutôt à aider qu'à repousser, et qu'il n'a guère besoin de misères supplémentaires après tout ce qu'il a du éprouver, et que cela aurait très bien pu nous arriver à nous. Et nous essayons alors sinon toujours de l'aider, du moins de ne pas manifester d'autre attitude que celle que nous aurions eu en croisant quelqu'un de normal. C'est que nous avons grandi, et qu'il ne nous viendrait plus à l'idée de nous moquer de lui, et encore moins de lui jeter des pierres. Un deuxième personnage (B) secondaire est venu se superposer à celui (A) primaire de notre enfance, lequel subsiste à un niveau spontané et instinctif, que des racistes, par exemple et plus généralement les impulsifs de tous crins, les intolérants, ont, la plus grande peine à dépasser, incapables qu'ils sont, sinon de réaliser, du moins de se convaincre que, les hommes sont tous identiques, au fond, même si certaines caractéristiques génétiques secondaires, dont la couleur des yeux, des cheveux ou de la peau les différencient (en plus de modes de vie différents, dont ils ne sont en rien responsables, même s'ils nous dérangent un peu dans nos habitudes culturelles, qui nous paraissent les seules bonnes, fort souvent). Parfois ce personnage numéro deux n'apparaît pas du tout, ou très peu, et l'on reparle alors de comportements allant de l'égoïsme bien senti au narcissisme total quasi "diabolique", dans les cas extrêmes... Ainsi de ce jeune homme ayant tué froidement père et mère, parce qu'ils refusaient de le laisser conduire avant l'âge légal... C'est bien là le comportement logique et instinctif d'un principe de plaisir pur en réponse à un principe de réalité non encore ressenti comme plus fort, et qui lui fera réaliser, mais trop tard, que cela ne valait pas vingt années de prison, sans parler du reste !

 

Ce deuxième personnage qui a, fort souvent, rectifié le comportement instinctif peu harmonieux, ou spontanément faux (la mauvaise foi) du premier n'a-t-il pas généré, lui, de l'harmonie - encore plus si, comme cela arrive, il conduit à sincèrement respecter la vie ou à chercher à aider, voire à aimer ceux qui sont tout particulièrement déshérités, réaction alors aussi mystérieuse qu'hyper harmonieuse, en parfaite opposition avec le mouvement réflexe initial tout de dégoût et de répulsion ressenti face à un grand brûlé, un clochard sale et ivre ou un mongolien, ou avec l'instinct (seulement atavique ?) de chasse qui pousse à tuer la palombe qui passe dans le ciel, sans que ce soit par nécessité alimentaire, aussi bien qu'à s'approprier tout ce qui nous attire !. Il reste que notre aptitude à "secondariser" - technique qui revient d'abord à éveiller puis à laisser parler, à écouter et enfin à donner le dernier mot au personnage B "secondaire", en se méfiant de notre personnage A "primaire" (mais sans le combattre systématiquement) est une des voies privilégiées vers plus d'harmonie: il est en effet probable que tant notre petit personnage que le monde tout entier se porteront mieux si, par exemple, on ne court pas outre mesure après tout ce qui nous séduit, ou si on aide les déshérités à s'insérer un peu plus dans le cadre social au lieu de les laisser croupir dans un coin en se disant que ce n'est pas notre problème, et si l'on soigne (et guérit !) les "canards boiteux" au lieu de chercher à les éliminer pour "faire plus propre" ! Et si on prend en compte le point de vue et la sensibilité d'autrui plutôt que si on les ignore. Et si on sauve des vies au lieu de tuer ou laisser faire ceux qui tuent... L'on se portera aussi beaucoup mieux si l'on apprend à "voir" le psychisme des gens - lequel peut être bien "désordonné", "malpropre", voire "sanglant" derrière leur belle apparence avec vêtements impeccables, cravates et sourires enjôleurs, tous aspects extérieurs d'autant mieux entretenus que précisément il s'agit de tromper l'interlocuteur sur un intérieur peu ragoûtant. Voyez les·mines débonnaires de Saddam Hussein à qui l'on donnerait le bon dieu sans confession si l'on ne faisait l'effort de penser aux enfants qu'il a gazés et aux gens qu'il a fait torturer ! Se méfier systématiquement des apparences voire les interpréter a priori avec suspicion, en prenant l'habitude de, tout d'abord, valoriser ce qui déplaît, et inversement, voilà aussi une autre façon de générer de l'harmonie - en évitant du dysharmonieux trop clairement en attente !... Et cela passe par notre personnage n°2, le raisonneur "B".

Tout se passe comme si ce raisonneur - qui semble être aussi celui qui "s'évade ailleurs", qui aime (les animaux, la nature, les êtres...) ne nous appartenait qu'en partie, alors que le "primaire" (A) semble "bien à nous". Pourtant si on y réfléchit, n'appartiendrait-il pas largement à autre chose, ce personnage A ? Au hasard ! puisqu'il semble plus directement lié à notre système biologique, glandulaire, nerveux, que ne l'est son alter ego, lequel paraît, lui, dépendre de notre effort de réflexion et de notre référence à une conduite harmonieuse, humaine et·/ou intelligente, attitudes assurément bien moins clairement biologiques quant à leur origine ? Tout cela ne peut, en tous cas, que nous inciter à concevoir la possibilité d'existence d'une espèce de "symétrique" du hasard quelque part...

Il est un peu troublant en outre de constater l'espèce de priorité qu'acquiert le personnage B une fois le processus de "déprimarisation" en route - alors qu'on ne connaît guère d'exemple de "désecondarisation". C'est là où l'enseignement (compris dans le seul sens de développement des facultés de réflexion et non d'accumulation de connaissances plus ou moins techniques) et notamment l'enseignement des "humanités" et de la philosophie, qui prolonge celui de la littérature, de l'histoire, de la géographie humaine, de la sociologie, acquiert tout son relief.

Quel que soit sa forme, l'enseignement des sciences humaines, au sens large, s'il est objectif, et présenté de façon à susciter la réflexion personnelle (débats télévisés, éditoriaux de magazines, livres ou exercices scolaires) constitue le meilleur des facteurs de déprimarisation. Il est regrettable de le délaisser au profit d'enseignements considérés comme plus utiles qui n'aboutissent guère qu'à générer de l'harmonie primaire, enseignements utilitaires, indispensables c'est vrai mais, souvent à trop courte vue s'ils restent seuls. C'est tout le problème de l’enseignement moderne, Régis Debray l’a fort bien souligné.

 

c) L’harmonie générée tertiaire

 

Nous pensons qu’il existe une troisième forme d’harmonie que nous aurons tendance à considérer comme presque “assistée” dans la mesure où elle échappe encore plus totalement que la précédente, et parfois totalement, à notre volonté, voire à notre conscience (de nous-mêmes).

Le simple scrupule, la mauvaise conscience - qui aboutissent si souvent à éviter (ou remédier) à des dysharmonies est une expérience que tout le monde ne connaît pas, mais qui existe bel et bien, et va parfois jusqu’au grave remord. On peut ne pas trouver la chose bien mystérieuse, mais on doit cependant la verser à l'actif des types d'harmonies aussi difficilement assimilables à des harmonies spontanées qu'à des harmonies volontairement générées par nous, primaires ou secondaires. Avec divers autres phénomènes psychiques qui nous paraissent tout aussi mystérieux tels que le sentiment de culpabilité quand on cause du dommage irréparable à autrui, la joie que l'on éprouve (tout cela, parfois et pour certains, seulement) à aider des animaux ou des êtres en difficulté... à se priver pour eux, à leur faire des dons etc. Névroses ou pseudo-névroses, cela ? Peut-être. Mais névroses génératrices d'harmonie, assurément. Il convient d'y regarder à deux fois avant de chercher à les soigner si rien de plus grave ne les accompagne, celles-là. Avez-vous déjà pensé à cet aspect de la question chers amis psychanalystes freudiens, lorsque vous dénoncez les sublimations "abusives", qui cependant génèrent de l'harmonie ?

Si un nombre non négligeable d'humains les éprouvent, certaines de ces pseudo-névroses, sous une forme ou sous une autre, ne devra-t-on pas se dispenser de les considérer a priori comme cas pathologiques - ceci en posant la question de savoir si les véritables névrosés ne seraient pas ceux qui ignorent toute générosité, tout scrupule et tout remords ?

De la même façon, beaucoup semble fait pour que des comportements, qui (dans les domaines les plus divers) sortiraient du cadre de l'harmonie pour risquer d'entraîner avec une probabilité élevée des dysharmonies soient accompagnés d'avertissement, ou comportent une sorte de signal préalable nous informant du risque de dérapage. Qu'est-ce qui nous fait par exemple confusément mais nettement sentir que quelque chose n'est "pas bien", surmoi mis à part ? C'est ainsi que l'expérience, avec la mémorisation de nos erreurs et de nos réussites, agit en nous, et nous amène à développer un sens de la mesure qui est un sens de ce qu'il ne faut pas faire (ou de ce qu'il faut faire) pour éviter de tomber dans le dysharmonieux par excès ou défaut.

Il est étonnant, ce phénomène, car le strict hasard exigerait (nous semble-t-il) que nos expériences soient faites sans qu'elles nous servent de leçon, le pourcentage de celles allant (par hasard, s'il n'y a que lui) vers l'harmonieux restant la même en cas de répétition de telle ou telle expérience de vie. Or·ce n'est pas le cas. Le hasard semble faussé à ce niveau (par quel effet ?) lorsqu'il laisse s'établir une harmonie de type non totalement spontané et non totalement volontaire, ce qui nous paraît ressembler à de "l'assistance". Ceci qu'il y ait (ou non), comme F. Jacob le suggère "sélection de certains synapses disponibles" se combinant en circuits fonctionnels dans le mécanisme "d'apprentissage" ("Le jeu des possibles"). Il est, en tous cas intéressant de comparer ces phénomènes psychiques (remords, expériences mémorisées, sens des limites à ne pas franchir... ) aux mécanismes autorégulateurs (l'auto organisation est le centre de toutes sortes de travaux, et pour cause, là est le mystère !) de type "feed-back" (auto-information, avec boucle de rétroaction ) de la cybernétique, la science des robots et de l'intelligence artificielle la plus moderne, celle qui s'éduque elle-même, en pensant qu'il pourrait, comme mentionné dans notre introduction, s'y ajouter un "feed-forward" encore plus étonnant, puisqu'il présenterait des objectifs à rechercher volontairement, (ce qui conduit aux boucles de "pré action" déjà mentionnées, avec une - apparente, puisque décidée par nous-mêmes, - limitation de notre liberté).

Nous programmons les systèmes de conduite des robots en leur fixant à l'avance des limites qu'ils apprennent à respecter en les reconnaissant par expérience, par enregistrement d'informations en "feed-back", tout comme cela se passe pour nous-mêmes, ou se passe pour des animaux qui subissent un petit choc électrique s'ils tirent sur la manette interdite et voient au contraire un sucre tomber s'ils tirent sur la bonne pour apprentissage (- en fait cela va plus loin encore puisque les techniques cybernétiques les plus modernes permettent aux robots d'apprendre à apprendre). De là à imaginer que nous pourrions avoir été ainsi "programmés" nous-mêmes, ainsi "assistés" pour aller, par le biais d'un, grâce à un, (par la grâce d'un ?) feed-forward, vers plus d'harmonie, il n'y aurait qu'un petit pas que nous serions bien un peu tentés de faire si nous n'étions a priori aussi férocement prévenu contre toute explication autre qu'aléatoire. C'est que ce “feed-forward” là est difficile à concilier avec le déterminisme, lequel implique une "nécessité" totale, liée à des "causes passées" (et non “futures” !), aussi bien qu’à concilier 'avec un chaos, qui , lui, implique une totale absence de "nécessité". Les deux étant d’ailleurs, et très paradoxalement, fort intriqués dans de nombreux domaines y compris les mathématiques (cf., p.ex.:"Dieu joue-t-il aux dés?" de Ian Steward, Flammarion 92)..!

 

 C - L'harmonie psychique.

 

Que penser maintenant de cette harmonie apparaissant lorsque l'on parvient, seul ou en groupe, ou par nations entières, à faire régner avec l'aide de l'intelligence, de la confiance, de l'espoir, de l'optimisme et d'autres attitudes (dites positives) en tous genres ? Avec l'impression que ces attitudes auraient presque toujours une tendance à générer de l'harmonie car grâce à elles peuvent se voir augmentées les chances de réussite personnelle, peuvent s'établir une économie saine et florissante et la paix au lieu des querelles sanglantes, de la stagnation et des échecs que suscitent généralement une simple passivité et, a fortiori, la défiance, le pessimisme, la mésentente et autres attitudes dites négatives ? Lesquelles semblent avoir, elles, pour effet·de laisser les choses se dégrader infiniment plus (et infiniment plus vite) qu'on ne s'y attendrait tant l'entropie est facilement destructrice parfois... Curieux phénomène que celui qui permettrait d'augmenter l'harmonie par la seule disposition d'esprit dans laquelle on se place - disposition qui rejoint la thèse de notre dualité interne, d'ailleurs, toujours avec le personnage B découvrant cette fois à nos yeux les merveilles (ou le calme) de notre jardin d'Epicure tout fleuri au fond de nous-mêmes. Personnage nous poussant aussi, parfois, à garder confiance dans l'avenir malgré une adversité présente qui effraie notre personnage A, lequel a tendance à considérer ladite adversité comme sans plus de remède qu'il n'en voit à première vue.. L'espoir, c'est cela... Or tout se passe parfois, voire souvent, comme si le simple fait d'espérer (avec confiance) augmentait les chances de passer le cap difficile ! Que cela - qui est corroboré par d'innombrables témoignages- est troublant dans son irrationalité qui amène certains à faire état "d'ondes positives" à mettre en oeuvre par notre optimisme en fuyant tout ce qui ressemble à des "ondes négatives"!

 

 On parle, en mathématiques, de jeux à somme non nulle. La logique voudrait qu'en face d'une situation de type dual, statique, les "plus" et les "moins" soient égaux, faisant ainsi une somme nulle (par exemple l'argent que l'un gagne est perdu par l'autre, si deux joueurs s'affrontent). Il s'agit assurément d'un accroissement nul de biens totaux (ou d'harmonie si on associe propriété de biens à une joie). Or il existe des jeux à somme non nulle, c'est-à-dire où tout le monde gagne simultanément sans qu'il y ait de perdant - avec donc un accroissement d'harmonie. C'est le phénomène inverse de l'entropie, (la néguentropie), d'une certaine façon.

L'explication fait, parfois, et même souvent, intervenir des éléments psychiques tels précisément que la confiance, l'optimisme et l'espoir (sans que l'on comprenne le véritable pourquoi du phénomène en seuls termes mathématiques) et c'est pourquoi nous proposons de parler d'harmonie psychique qui serait en fait une harmonie potentielle transformable en harmonie réelle par disposition psychique appropriée. Pour que tout devienne plus clair l'on pourrait faire appel à quelque chose comme l'existence de "réserves" d'harmonie présentes à l'intérieur même du système dans lequel nous évoluons - et où nous pourrions puiser (cela un peu comme l'homme a découvert qu'il existait des réserves de produits pétroliers sur lesquels il suffisait de se brancher correctement pour en tirer avantage). Mais là tout reste à l'intérieur de notre monde mental. L'attitude psychique, selon qu'elle serait positive ou négative, aurait le même effet que l'action de "se brancher" sur (ou d'ignorer) les réserves en question.

Cela paraît bien un peu fantaisiste, mais il n'est pas si facile d'imaginer un autre type d'explication - qui n'est pas sans rappeler par certains côtés la continuité matière-esprit et les phénomènes psychosomatiques dans la mesure où on mettrait en contact là aussi du réel avec de l'irréel, on les "brancherait" l'un sur l'autre. Ceci "marcherait" selon un processus qui n'est pas sans un début d'explication possible, que R. Chauvin ("Biologie de l'esprit") nous paraît avoir le mieux entrevue : il se demande, en substance, et la question nous semble très forte, pourquoi l'ADN, qui est bien le formateur du cerveau d'un individu, et le forme bien probablement, d'une certaine façon, à son image, ne lui aurait pas délégué une partie de ses pouvoir néguentropiques, assez phénoménaux, il faut bien l'admettre !

La confiance en l'existence d'une solution à un problème existentiel difficile, la volonté, l'espoir (ne saurait-on même dire le simple choix de telle ou telle attitude mentale ?) ne seraient-ils alors pas programmant "en retour", selon des mécanismes à la fois inconscients et inconnus de nous? Cette attitude mentale aurait alors bien une partie des mystérieux pouvoirs qu'a en effet dû avoir l'ADN pour réaliser ses exploits constructifs (en fait il s'agit du "système adénique" dans son ensemble comprenant enzymes, ARN, ribosomes etc..). Exploits que l'on peut difficilement, dans ce contexte, ne pas rapprocher de la psychosynthèse qui sous-tend la logoactivité positive, psychosynthèse elle même fort proche d'une authentique psychogénèse (authentique parce qu'il pourrait bien y avoir création, ne serait-ce que de nouveaux circuits neuronaux, ou extension de réseaux déjà en place, si ce n'est même apparition d'éléments neuronaux nouveaux !).

De sorte que, du "système adénique" au "système psychogénétique" il n'y aurait qu'un petit pas à franchir, que les adhérents à l'idée de "Genèse transcendantale" n'hésitent pas, eux, à franchir, et qui nous donne à nous, à tout le moins, "matière à pensée" (J.P.Changeux).

 

C'est bien probablement à un niveau sub-atomique que les choses "sérieuses" se passent. Et ce sont cette fois les physiciens (J. Charon : " L'esprit et la relativité complexe " Albin Michel 1983, Stéphane Lupasco "L'énergie et la matière vivante" Ed. Julliard, M.Cazenave, Costa de Beauregard etc..) qui sont les chefs de file les plus à même de prolonger les intuitions de R. Chauvin, H. Laborit étant sans doute très près aussi par son approche des niveaux d'organisation de type cybernétique ("Dieu ne joue pas aux dés" Seuil 1987). Nous reviendrons sur ces auteurs qui sont indubitablement à la pointe de la recherche psychophysique fondamentale, faisant notamment jouer un nouveau rôle aux électrons (rebaptisés "éons") qui se voient attribuer des vertus étonnantes chez Jean Charon, comme chez tous les gnostiques, d'ailleurs. L'électron n'apparaît-il pas déjà comme étant un trou noir, pour ce qui l'entoure en dessous de 10 puissance moins 55 cm ( G.Cohen, op.cit.), ce qui pourrait bien en faire tout autre chose que la simple particule que l'on a tendance à imaginer( même si les auteurs de l'ouvrage mentionné se dépêchent de mettre en garde le lecteur contre tout excès d'interprétation en ce domaine). Vertus sur lesquelles il risque fort de falloir se pencher sérieusement tout de même, (et si, Charon ayant " déraillé, ce n'est pas sur les électrons, ce pourra être sur les photons - parfois déjà virtuels! - ou sur d'autres particules) le jour où l'on réalisera que la biologie moléculaire conduit tout droit à une interrogation sur ce qui se passe au niveau des atomes et de leurs composants. Quelles surprises ne nous attendent-elles pas dans une perspective de "biologie particulaire"? Sachons que les scientifiques parlent déjà fort sérieusement de "dialogues moléculaires" !

Pour faire retour à notre image des réserves d'harmonie (l'harmonie potentielle sus-mentionnée), que seraient alors l'énergie et la santé psychique, si une telle santé ou une telle énergie existent, sinon la faculté de puiser dans les dites réserves ? Quel meilleur moyen y aurait-il pour l'acquérir cette éventuelle énergie que·de s'efforcer d'avoir un optimisme à toute épreuve, une confiance totale en l'avenir (ce qui n'est nullement hors de nos possibilités dès lors que nos chances objectives n'apparaissent pas excessivement faibles, ou que l'on ne se limite pas au monde tangible, ou à celui qui constitue le paysage mental des réductionnistes de diverses obédiences, ceci sous réserve de petites conditions bien probablement tout de même)...

Les sportifs connaissent parfaitement ce type de phénomène dans leur domaine, les médecins aussi (pour leurs malades) lorsqu'ils considèrent que garder un bon moral est préférable au découragement pour ce qui touche aux chances de guérison... Les économistes, enfin, l'ont particulièrement bien compris, notamment en matière d'investissement, élément indispensable à tout progrès économique, mais élément nécessitant absolument confiance, espérance et optimisme. C'est qu'en économie aussi (domaine au demeurant peu abordé en matière de psychothérapie, où l'on ne souligne pas assez le rôle·de l'argent -ou du manque d'argent- dans certaines névroses : Bien des dépressifs à qui l'on ferait gagner "un gros lot" retrouveraient bien vite le goût de vivre, et bien des blasés trop gâtés ou de richissimes mégalomanes paranoïaques tout à coup appauvris et devant “descendre à la mine” retrouveraient tout leur équilibre..), en économie donc, aussi, tout se passe comme si les réserves d'harmonie potentielle devaient volontairement être "branchées" pour que tout marche bien. Et ceci encore plus lorsque les temps deviennent hostiles, ce qui est naturellement encore plus difficile: avoir confiance quand tout va mal est infiniment plus ardu que quand tout va bien !

Le climat psychologique est l'élément clé de l'économie, nul ne le conteste plus depuis la généralisation du papier monnaie, monnaie dite “fiduciaire” - le terme en dit long sur le rôle de la foi (non religieuse) jusqu'en économie! On est, dans ce domaine, passé au "psychosomatique" généralisé mais on n'est pas très sûr de pouvoir maîtriser le système faute d’être suffisamment allé au fond des choses, c'est à dire, en l'occurrence, faute d'avoir suffisamment pris en compte les éléments psychologiques entrant en jeu. Et il a fallu la cruelle expérience de la grande dépression des années trente pour y voir plus clair dans les lois (empiriques) qui sont à la base du phénomène en économie de marché. Qui n'a entendu parler du New Deal aux USA, effort de remise en route de l'économie pendant cette grande crise ?

Les économistes savent le rôle qu’a joué le phénomène de "pump-priming" (amorçage de la ”pompe”) qui a permis de sortir de la récession. Il a d'abord fallu que quelqu'un, au sommet, y croie, et se serve de son enthousiasme et de son charisme pour convaincre les autres d'y croire, et cet acte de foi individuel puis collectif a été l'élément déterminant de la réussite (avec des mesures techniques intelligentes d'accompagnement). Les mesures seules n'eussent pas suffi sans l'élément psychologique, tout le monde est maintenant d'accord sur ce point. L'espoir facteur de réussite économique - qui l'eût dit ! La foi facteur de réussite tout court - qui l'eût cru ?

La confiance revenue, l'eau de "l'économie harmonieuse" a coulé presque toute seule du réservoir ainsi siphonné par le retour à la confiance et à l'optimisme. Un pas de plus avait bien été fait par rapport au progrès du papier monnaie même si ça avait été bien un peu "en tâtonnant" grâce à Roosevelt et à Keynes. Nouveau progrès, puisqu'il s'était agi non seulement de générer de l'harmonieux, comme dans le cas de jeux à somme normalement nulle qu’il s’agit de rendre à somme positive, mais de sortir d’une spirale constamment descendante, “jeu” de type itératif devenant tout seul de plus en plus à somme négative.

 

Un autre exemple classique est celui du gâteau (en fait, de la masse de biens et de services divers) à partager. Si on se dépêche de tout partager, tout de suite, dans un climat de faible confiance en l’avenir, en se disant que “un bon tien vaut mieux que deux tu l’auras”, chacun n’a qu’une petite part. Si par contre on sait (et peut, bien sûr) attendre, si on sait investir une part dudit gâteau au lieu de le consommer en entier tout de suite, et que l’on exprime ainsi une confiance dans l’avenir (et dans les autres), c’est un gâteau bien plus grand que ce que l’on aurait jamais pu espérer que, sous certaines conditions, tous se partagent - sans que sa croissance soit illimitée d'ailleurs. Tout le monde y aura donc gagné à cette·"majoration d'harmonie" ayant résulté de la coopération et de la capacité à savoir utiliser l'avenir, et à faire cet acte de foi, ici seulement économique.

Mais il a une toute autre portée, cet acte: il débouche sur la probable signification profonde de cette opération énigmatique qu'est l'investissement, sans lequel il n'y aurait guère eu de progrès réalisé depuis l'aube des temps, quelles qu'eussent pu être les motivations de gain et l'avidité des partenaires économiques par ailleurs : L'investissement suppose quelque chose de virtuellement bénéfique quelque part en arrière plan, ou en "arrière temps", quelque chose de parfaitement existant tout en étant irréel, et quelque chose de lié à la foi en son existence !. Ce qui nous parait ouvrir quelques horizons tant extra matérialistes qu'extra déterministes... Mais les opérations correspondantes ne vont pas sans quelques conditions préalables à respecter, semblerait-il, cependant, dont un sens de la mesure que les financiers de la Bourse oublient parfois de prendre en considération. Quant au crédit, ce formidable outil économique sans lequel nous serions encore au Moyen Age qu'est-ce également sinon une croyance ? Credere est l'origine latine du terme et signifie précisément croire (intelligemment bien sûr, il ne s'agit pas de croire que n'importe qui vous remboursera...)

 

Confiance, croyance, espoir (dans l'existence d'une solution non chaotique en toutes circonstances face à toutes sortes de problèmes) toujours ces mêmes substantifs sous des formes diverses à l'origine de tout ce qui permet de réussir, de décoller, de s'épanouir ou se sortir de mauvais pas... Sans autre "providence" que nous-mêmes, notons-le bien, car il est probable que le "réservoir d'harmonie" est surtout dans la tête de chacun et de tous ! Notamment sous la forme de cette intelligence qu'est le souci de l'harmonie, s'opposant à nos pulsions primaires qui ne savent guère que "ficher la pagaille". Sans autre providence, donc, mais avec cette "providence" là, notons-le tout de même !

Pour ce qui est des pessimistes, des négativistes, des craintifs, il en va de même, apparemment - mais le problème est encore plus difficile à résoudre car pouvoir faire preuve d'optimisme, c'est supposer que les obstacles, notamment s'ils sont de nature psychologique, ne sont pas trop élevés. On se heurte autrement au problème de savoir comment "faire boire un âne qui n'a pas soif", l'individu ne croyant plus suffisamment en ses chances pour "vouloir encore qu'il veuille" et personne ne pouvant alors, sauf exception, l'entraîner dans un mouvement de "libations".

La confiance de type religieux n'est évidemment pas à la portée de tout le monde, et est beaucoup trop débilitante aux yeux de nombre de nos contemporains, et on les comprend, mais par la confiance dans le monde et les "ondes positives" intenses qu'elle génère le plus souvent, qui peut nier qu'elle constitue une source d'énergie psychique considérable, un "pump-priming" de tout premier ordre avec effets positifs flagrants dans beaucoup de cas, et peut aider ceux qui y ont accès à faire face, avec le maximum de chances d'en souffrir le moins possible, aux pires épreuves de la vie ?. Elle peut même permettre, seule avec quelques idéologies vécues très positivement, de mourir avec joie, tout comme meurent ainsi en chantant ceux qui le font en ayant foi en une cause qu'ils estiment juste.

Cas extrêmes évidemment. Mais il reste que tout cela donne à réfléchir sur l'importance du phénomène foi, sur les avantages qu'apporterait au monde son extension sur un mode non religieux, mais néanmoins tout aussi "prenant" psychologiquement, et sur la triste condition dans laquelle se trouveraient des terriens dont la confiance dans le monde harmonieux et signifiant serait de plus en plus exclue, sous l'influence de tout ceux qui, en criant "Dieu est mort", ou en se ralliant à cette opinion, ont en même temps tué, en eux et autour d'eux, toute fidéité envers le monde, sinon même envers l'homme ! Or cette confiance exige la croyance en certaines choses (ne serait-ce qu'en l'existence d'une harmonie générale dérivée du fait que nous pouvons générer bien plus d'harmonie qu'il n'y en aurait par le seul effet du hasard...) nous en revenons toujours là...

 

Sans même aller aussi loin, des effets bénéfiques apparaissent si on sait s'investir dans quelque chose, si on fait l'effort de s'y intéresser avec l'idée que ça marchera. Petit acte de foi, en somme, qui ne nécessite aucun support religieux, mais est tout de même une petite forme de foi dans le monde - par "soi" interposé. Au début, c'est dur. Il faut faire l'effort de siphonner, et on a parfois l'impression que, peut-être, on siphonne du vide. Il faut alors savoir persévérer - autre acte de foi. Mais combien nombreux sont ceux finalement récompensés, s'ils ne se sont pas découragés trop vite - que ce soit pour avoir appris à lire, à jouer du piano, à collectionner des objets intéressants ou à avoir développé la pratique d'un sport ou d'une langue étrangère ou de jeux intelligents tels le bridge ou les échecs ? Ou à avoir cherché à élaborer des " systèmes féconds" et à découvrir des "situations porteuses", dont le meilleur exemple est celui du premier paralytique ayant pensé à faire appel à un aveugle, tous deux étant gagnants à leur rapprochement, qu'il s'agissait simplement de trouver !

Et c'est là où l'enseignement prend toute son importance, s'il ouvre l'esprit, car il oblige l'enfant à apprendre à investir dans son intelligence, et dans lui-même, et à savoir attendre des fruits n'apparaissant que bien plus tard. Et à être forcé de constater qu'ils viennent, en effet. Une fois adulte, il saura alors reproduire lui-même, volontairement, ces actes d'investissement en soi qu'on lui aura appris à l'école (si celle-ci était "bonne", et si l'on a compris la leçon de l'investissement en soi).

 

Ceci est un phénomène universel concernant l'étudiant aussi bien que le joueur de tennis : si on fait (pour des choses intelligentes, évidemment, pas pour réussir financièrement ou pour rendre amoureux(se) et docile l'élu(e) momentané(e) de son cœur!) confiance à l'avenir, à soi-même, au monde, et si on fait un geste dans ce sens avec le plus de conviction possible, on aura beaucoup plus de chances de réussir et d'être heureux que si on ne fait pas preuve de ce qu'il doit être permis d'appeler du positivisme, même si A. Comte employait ce terme dans un sens différent. Il ne voyait lui, rien d'intriguant derrière ce mot lui-même, ce qui nous paraît une forme d'aveuglement... Car enfin tout cela n'est-il pas un peu équivalent, finalement à une sorte de clin d’œil·que nous ferait le monde pour nous dire: "Bien sûr, allez-y, croyez-y. Vous êtes dans un contexte d'harmonie générale mais qui n'apparaît pas parce qu'elle est optionnelle (cela, c'est la contre-partie logique de votre liberté). Sachez en profiter et jouez le jeu avec enthousiasme. Vous ne gagnerez sans doute pas à tous les coups mais vous aurez mis toutes les chances de votre côté, et c'est à la règle du jeu. Peut-être même finirez-vous par être gagnant à tous les coups de façon ou d'autre. Qui sait ?"

Certes il y a bien un peu dans tout cela quelque chose comme une pétition de principe, ou un cercle (qui serait en l'occurrence salutaire et non vicieux !) Nous disons en effet que pour créer de l'harmonie il suffit de vouloir croire - avec confiance et optimisme - en l'harmonie, et en même temps nous disons que pour avoir cette confiance et cet optimisme il suffit de "puiser" dans d'hypothétiques réserves d'harmonie, c'est-à-dire en fait y croire déjà ! Mais ce cercle est significatif : il nous avertit de ce que l'harmonie a des chances de n'être vraiment accessible qu'à quelqu'un qui a déjà la volonté confuse de parvenir jusqu'à elle (et de ce que la prise de conscience de cette situation peut nous aider à enclencher le phénomène).

 

Il est probable que nous avons tous un certain sens de l'appel de l'harmonie mais que bien peu le portent à la conscience en la "reconnaissant" dans son aspect à la fois indépendant de nous (un peu transcendant si l'on veut) et dépendant de nous, en ce que nous pouvons la générer. Cela un peu comme pour apprécier la poésie et éventuellement chercher à en mettre dans sa vie, il faut déjà être un peu poète (et un peu aussi vouloir le devenir, ou le rester)...

Il y a dans tous les cas un jeu possible dans lequel n'entrent que ceux qui veulent y entrer, jeu qui n'a nulle raison de ne pas être à la portée de tous. L'harmonie, comme la poésie ou la musique (et bien d'autres choses encore, car ce schéma nous semble assez généralisé) ne ferait bénéficier de ses avantages que ceux qui se seraient disposés à les saisir - et, naturellement, agiraient en conséquence. La clé biologique de l'opération étant la disposition d'esprit, mot qui évoque on ne peut plus clairement une disposition cérébrale - fatalement neuronale (fine), que nous serions nous-même en mesure de mettre en place par notre libre volonté - tout comme nous sommes libres d'ouvrir les yeux ou de les garder fermés !

 

 

Alors...? La confiance et l'espoir, éléments moteurs trahissant l'existence de "quelque chose d'autre" (que le jeu des circonstances, assimilé au hasard) pour diriger le monde - pardon, pour l'harmoniser la différence est de taille ? Peut-être pas encore, mais on commence tout de même à se dire que la masse de rouages et de poulies constituant notre mécanique s'est un peu improbablement transformée, à la réflexion, en une espèce de chose construite, (aussi loin soit-on d'une belle horloge). Mais l'horloger, finalement, ne serait-ce pas nous-mêmes ? Nous-mêmes, lorsque nous utilisons notre liberté pour puiser dans des réserves d'harmonie du monde qui existeraient psychiquement (puisque nous pourrions, à volonté, à partir d'elles créer de l'harmonie réelle ?)

Allons, allons ! Nous nous laissons aller à croire au père Noël et à prendre ce qui a, pour un esprit vraiment(?) critique, toutes chances (?) d'être nos désirs pour des réalités et ce alors que Marx, Freud, Sartre et tant d'autres ont mis en garde contre de telles illusions, ceux qui avaient besoin d'un support, ou d'un motif d'encouragement, au point de s'en inventer un par eux mêmes, en disant qu'il vient du ciel, de l'intérieur d'eux-mêmes, ou d'ailleurs !

Il n'y a pas de preuves réelles de ce que nous avançons sur l'existence de réserves d'harmonie, donc il n'y a pas de réserves d'harmonie, voilà. Et pardon au lecteur pour nous être ainsi laissés attirer en dehors des chemins du rationalisme le plus strict.

 

Quelle réflexion pourrions-nous cependant tirer de ce petit tour d'horizon sur l'harmonie et la dysharmonie? Celle qu'avec la capacité d'harmoniser, de générer de l'harmonie (ou de la dysharmonie), l'homme se trouve dans la position d'un joueur de dés qui pourrait contrer le hasard.

Il peut en effet, par sa volonté (apparemment appuyée sur l'espoir, la confiance, l'optimisme et la foi dans le monde mais cela est accessoire à ce stade, l'intelligence pouvant y suffire) modifier le cours des choses tel que le hasard le dessinerait s'il était seul en cause. Ce qui le met dans la situation du joueur qui pourrait, sans recourir à un artifice matériel quelconque, faire sortir sinon autant de "six" qu'il le voudrait du moins plus de chiffres élevés que de chiffres bas. Ce qui ferait bien sortir du cadre du strict hasard. L'homme a la possibilité de générer, et ce sur une période aussi longue qu'il le décide, plus (ou moins!) d'harmonieux que le seul hasard n'en générerait. Le dé du monde peut ainsi être lancé de telle façon que l'on puisse sortir plus de chiffres élevés que de faibles (ou l'inverse). La conclusion nous paraît s'imposer: les dés du monde sont "pipés". N'est-ce pas la définition même du "pipage" que la possibilité d'obtenir des résultats différents de ceux que fournirait le seul hasard ?

 

Même si l'on contestait notre raisonnement (sur des bases que nous aimerions connaître) et que l'on ne trouve pas qu'il y a contradiction interne entre l'idée d'un hasard exclusif, élément "explicatif" du monde, et celle qu'il créerait des objets capables d'organiser différemment les choses, il resterait tout de même curieux de voir ainsi en compétition l'homme et le hasard !

 

Ceux des lecteurs qui souhaiteraient approfondir cette question sous l'angle de l'entropie pourront se référer à, par exemple, l'excellent "L'univers ambidextre" de M. Gardner Seuil 1985 Coll. Science Ouverte. Ils y verront que le physicien autrichien M. Bolzmann s'est tout particulièrement penché sur ces cas d'entropie négative, ces cas où la balance penche du côté opposé à celui vers lequel elle doit pencher normalement, en générant des systèmes où, par exemple, l'information augmente au lieu de diminuer. Si M. Bolzmann conclut à la possibilité (hasardeuse) d'une telle éventualité, c'est seulement dans la mesure où elle est limitée et temporaire (d'un temporaire qui peut en fait demeurer tel quelques milliards d'années, broutille au regard de l'éternité). Atlan et Dupuy (op. cités) se sont également très sérieusement penchés sur ce problème, comme, en fait, presque tout chercheur moderne intellectuellement honnête, car il y a là, comme un mystère, lié à cette auto-organisation qui apparaît partout en biologie, sans que l'on se penche trop sur elle, alors qu'elle nous paraît devoir être l'élément clef de toute réflexion par son caractère si intriguant...

 

Nous pensons, nous, qu'il n'est pas possible de faire entrer dans le schéma de Bolzmann une diminution d'entropie, ou une augmentation d'information qui n'a, a priori, aucune raison de ne pas durer aussi longtemps que le système ! · Or rien ne laisse penser que les humains (ou leurs successeurs, qui reprendraient, et vraisemblablement re développeraient l'information acquise) soient destinés à disparaître avant le système tout entier - s'ils savent faire preuve de suffisamment de discernement pour ne pas se vouer eux-mêmes à leur perte avec leurs armes infernales désormais entre les mains de malades mentaux payant bien (ou disposant de puits de pétrole) s'étant hissés au pouvoir.

 

On se trouve, à notre avis, en face d'un nouveau cas de figure. Cela nous semble bien correspondre à un authentique saut qualitatif, sur lequel nous ne voyons pas que beaucoup de penseurs se soient penchés... Serait-ce à cause des implications dites "métaphysiques"? Mauvais mot, alors... (Le remarquable ouvrage d'Ilga Prigogine, Nobel de Chimie, "La nouvelle alliance" 1977 apporte des éléments de réflexion nouveaux, ne contredisant nullement notre réflexion, non plus que les ouvrages d'H. Reeves: "L'heure de s'enivrer". "L'univers a-t-il un sens ? " Seuil 1986. Aussi de Prigogine , encore, dans son "Temps, physique et devenir", de C. Vidal et H. Lemarchand "La réaction créatrice", et de Berge-Pomeau-Vidal: "L'ordre dans le chaos (Hermann 87) Aussi, enfin, le très fort (et très abscons) livre de réflexion biologique qu'est le "Contre Monod" de Marc Beigbeder, qui, hélas, ne tire pas toutes les conclusions de sa brillante démonstration, et, selon nous, s'arrête en chemin alors que John Eccles ("Evolution du cerveau et création de la conscience" Fayard 92) va un peu plus loin sur cette même route.

 

Tout cela nous laisse aussi perplexe que pourrait l'être le spectateur de l'anthropoïde dactylographe (que la dactylographe de ce manuscrit ne nous en veuille pas !) si ce dernier avait, avec l'aide du seul hasard, tapé ce livre mot pour mot et virgule pour virgule puis s'était exclamé: "Il n'y a peut être pas que des absurdités dans ce qui vient de sortir de cette machine ! Cette histoire de singe qui taperait par pur hasard des choses laissant imaginer qu'il y a d'autres choses que le hasard et qu'il serait utile pour la santé psychique d'en tenir compte dans la vie quotidienne pourrait bien être de quelque intérêt pour mes congénères. Je vais le faire imprimer et diffuser pour qu'ils me disent ce qu'ils en pensent, eux." Et s'en était allé du même pas chez un imprimeur avec son texte sous le bras. On se dirait, alors, qu'il y a eu intervention d'autre chose que le hasard, et la chose serait peu douteuse, en effet. Mais il est tout à fait exclu que cela, qui relève de la science fiction, se produise diront les rationalistes purs et durs ! Un anthropoïde, s'il peut bien taper n'importe quoi par hasard, même une réflexion sur l'anti-hasard, ne saurait comprendre ce qui est écrit et encore moins se soucier d'intéresser ses congénères à la question.

Tout à fait exclu ? Nous sommes absolument de leur avis, à priori. "Trouble is" diraient les Anglo-saxons (le problème est) : n'est-ce pas ce qui s'est passé dans le cas du présent ouvrage ? Nullement protesterez-vous, car l'auteur, s'il est bien un "anthropos" (homme) n'est assurément pas un anthropoïde. L'auteur vous l'accorde volontiers, (en vous en remerciant). Reste qu'avec un peu de recul, on devrait pouvoir considérer qu'avec 99 % de ses gènes similaires à ceux du chimpanzé et des mots alignés les uns après les autres avec les doigts on n'est pas très loin de notre exemple pour ce qui est de l'exécutant et des conditions d'exécution de l'ouvrage, tapé par un "singe nu" (Desmond Morris dixit) au lieu de l'être par un singe velu.

Si bien que de quelque façon qu'on interprète la situation il semble bien que l'aléatoire a conduit à une performance jugée incompatible avec l'aléatoire (ce qui sera encore plus vite reconnu si l'on admet que l'auteur n'a pas tapé ce livre "au hasard"). De sorte qu'ou bien on admet que notre singe nu a dans son 1 % de chromosomes différents quelque chose d'essentiellement non aléatoire, ou bien on le conteste, mais il faut alors reconnaître qu'il fait des choses qui sortent de l'aléatoire. La différence nous paraît minime, et il nous semble qu'il est impossible d'éviter de reconnaître à l'humain, et à sa liberté de s'interroger sur lui-même et sur le hasard et de générer plus de néguentropique (d'harmonie) qu'il n'y en aurait aléatoirement, un caractère à tout le moins "a-hasardeux". Il suffit, d'ailleurs, d'imaginer une assemblée de chimpanzés en train de rendre la justice, ou de prendre des notes face à un tableau noir couvert de formules mathématiques pour réaliser à quel point le 1% chromosomique en question (autant dire quelques paquets de molécules !) pèse lourd dans la balance de l'évolution ! Et puis, enfin, cette raison qui est en nous, comment la concilier avec l'aléatoire pur, aussi partielle que soit son application ?

Cela, s'ajoutant aux divers petits indices peu hasardeux mentionnés précédemment nous oblige à construire de nouvelles hypothèses de travail, à élaborer une axiomatique nouvelle qui serait un peu plus qu'une simple axiomatique : il semble bien qu'il y aurait, qu'on le veuille ou non, (et nous ne le voulons nullement, à priori !) une autre vérité, une autre explication, un autre principe du monde, un "non-hasard" ou un "sur-hasard", un "petit-quelque -chose-de-type- surhasardeux", sans que le radical "sur" exprime une quelconque idée de supériorité, mais bien de seule superposition (ou de juxtaposition, avec “cohabitation") aux côtés d'un hasard qui ne quitterait nullement la scène pour autant. Comme il faut bien tenter de rendre compte des singularités soulignées en matière d'harmonie, nous ne pourrons que relier, d'une façon qui nous échappe, certes, mais, relier tout de même, cet "autre chose", ce "sur-hasard", donc, à l'harmonie, en lui attribuant (dans le cas de l'humanité, tout au moins) des "vertus harmonisatrices" (se manifestant notamment par la faculté qu'ont les humains de concevoir des notions abstraites telles par exemple le droit, et de chercher à établir un monde fraternel, ou au moins pacifique, régi·par ce droit plutôt que par la loi du plus fort), et dans lequel les médecins tentent de porter remède à ce qui, naturellement, ne va pas chez l'homme, pour le faire aller bien . Cela également le plus naturellement du monde, mais d'un " naturel" qui n'a rien à voir avec le premier !

Nous sommes absolument désolés de faire un saut qualitatif d'une telle importance, mais nous nous y sentons intellectuellement contraint, (comme de plus en plus de scientifiques modernes, d'ailleurs, d'autant que cela va dans le sens de nos réflexions sur la néguentropie aussi bien que sur la biologie moderne) tout en restant prêt à accueillir avec intérêt toutes suggestions de lecteurs aboutissant, à partir des mêmes réflexions, à des conclusions différentes des nôtres, car cela nous éviterait peut-être d'avoir à faire ce saut. Un tel saut est extrêmement déplaisant, voire un peu effrayant, pour un individu moderne, équilibré, bon vivant, ayant les pieds bien sur terre, épris de liberté, et normalement intégré à sa société occidentale industrialisée, bien peu soucieuse de se "coller sur le dos" quoique ce soit qui puisse, même vaguement, ressembler à une transcendance (même immanente au monde et non pas extérieure à lui), alors qu'elle vient à peine - et à grand peine - de se débarrasser de celle qu'une religion passablement moyenâgeuse lui avait imposée sans discussion ! C'est en effet un grand point d'interrogation qui apparaît si l'on se rallie à l'idée d'un sur-hasard, qui évite difficilement la qualification sinon de transcendance du moins de "signifiant", de "non-absurde", à un titre ou à un autre ! C'est encore plus désagréable si ce sur-hasard nous concerne directement, nous touche, car alors c'est notre autonomie, notre liberté qui peuvent être mises en doute. Or cette liberté est fondamentale ! Monod (qui, incidemment, ne semble pas s'être tellement demandé par quel "Hasard" sa "Nécessité " s'était retrouvée nécessaire) redoutait, lui, cette autonomie lorsqu'il écrivait que le postulat d'objectivité nous conduisait à une "effrayante solitude". (Cette solitude n'aurait pour nous rien d'effrayant, puisqu'elle garantirait notre liberté, Sartre l'avait bien assez souligné !)

Notre postulat d'objectivité·à nous débouche apparemment, au contraire, plutôt sur quelque chose comme une "compagnie", dont nous nous serions bien passée, tant par le coté a priori "bizarroïde" de la chose que parce que notre liberté (toujours elle !) nous semblerait alors désagréablement menacée !

 

 

Tout ne se passe-t-il pas, en fait, un peu comme si quelque chose ou quelqu'un frappait derrière notre porte, en disparaissant dès que nous ouvrons, comme le dit le Professeur H.Atlan dans la dernière phrase de son "Intercritique de la science et du mythe" ? C'est visiblement l'impression qui se fait jour dans la communauté scientifique actuelle, alors que celle antérieure à, en gros, 195O parvenait à une conclusion inverse ? Mais nous nuancerions volontiers l'observation d'H.Atlan (qui semble ne voir là qu'une illusion) en ajoutant, monisme oblige, que tout se passerait plutôt un peu comme si c'était "nous" qui de l’extérieur, frappions à la porte d'un local à l’intérieur duquel "nous" nous trouverions !

 

Belle énigme, assurément que celle là, déjà posée par Paul Valéry lorsqu'il disait que nous étions "enfermés hors de nous-mêmes". Mais qu'y a-t-il de plus énigmatique que l'homme, finalement ? Parler de "sens" ou de "pré-sens" (de présence ?) serait certes extrapoler abusivement, mais le pendule va maintenant plutôt dans cette direction. Reste à souhaiter que cette éventuelle "présence" - que nous relions à l'idée d'un sur-hasard - nous fiche un peu plus la paix que la précédente - proposée (ou parfois imposée, sous forme tout à fait personnelle et bigrement contraignante) aux Occidentaux, (celle des Orientaux étant plus impersonnelle, celle que nous entrevoyons ayant quelque chance d'être transpersonnelle, à mi-chemin !) - et qu'elle ne nous réveille pas la nuit en tambourinant à notre porte ! Mais elle ne devrait pas être si "mauvais bougre" que cela puisqu'elle paraît très liée à l'harmonie après tout.

 

Quand même, quel choc pour un cerveau scientifique moderne et équilibré que de devoir ainsi faire appel à autre chose qu’au hasard pour “expliquer” l’homme ! Surtout après les claires mises en garde de Freud contre "les boues noires de l’occultisme” ! Mais comment éviter de concevoir, avec la nature profonde du monde, liée avec elle, une sorte d’harmonie de fond (certainement pas une providence ou alors bien spécifique) décelée par le fait que croire en l’harmonie crée de l’harmonie. N’y a t il pas là une sorte de cercle "vertueux” bien étonnant, où il n’est peut être pas interdit de voir de ....l’harmonie préétablie ?

 

Quelle aventure ! Mais aussi.... quel mystère !

 

 

HYPOTHESES PROPOSEES A TITRE DE BILAN DE NOTRE REFLEXION SUR LE HASARD, LE REEL, ET L'HARMONIE.

 

Rappelons tout d'abord que le terme de "sur-hasard" est ce qui nous semble le moins mauvais vocable pour représenter cet "autre-chose-que-le-hasard " dont nous sommes aussi forcés de suspecter l'existence que l'est le joueur dont le dé est resté en l'air (ou sur un coin) car la "probabilité de l'homme" (tel qu'il est, c'est à dire non seulement biologique mais aussi doté d'esprit, libre - ou auto-libérable - et conscient) nous paraît au moins du même ordre que celui du dé restant en l'air sans intervention d'aucune sorte.

Le lecteur sera prié de ne voir en ce terme de "sur-hasard" qu'un auxiliaire conceptuel destiné à cerner les mécanismes (notamment psychiques) en jeu et les réalités mystérieuses qui nous sous-tendent, nous et notre monde, et sur lesquelles nous allons nous pencher de notre mieux, toujours en tâtonnant.

 

En réponse à la "question-piège" mentionnée plus avant posée à l'adolescent et que nous rappelons : "Au cas où le monde ne serait pas régi par le seul hasard en quoi cela te concernerait-il (et pourrait-il t'être profitable) personnellement ? "nous proposerions ceci pour l'aider à se situer :

 a) Un sur-hasard serait aux côtés du hasard un (autre) élément intervenant en tant qu'"harmonisateur" de notre biosphère, laquelle se trouverait en quelque sorte englobée à l'intérieur d'une "métasphère" plus large. Cette "métasphère" incorporerait ce qui nous dépasse (toutes ces "choses" appelées: l'infini, l'abstrait, l'absolu, l'idéal, la beauté etc..), rendrait en partie compte des phénomènes étranges observés tant sur le plan scientifique que sur le plan psychologique, et resterait comme un "en dehors" (mais aussi en dedans !) du monde qui échapperait pour toujours à notre entendement (tout comme le hasard d'ailleurs, car, finalement, qui connaît son origine à celui là ?).Cela n'est pas sans rappeler ce que suggérait Platon, il y a près de vingt-cinq siècles, avec un certain mythe caverneux - à ceci près que nous proposons, en partie pour nous rapprocher du neurophysiologique, de voir "au fond de nous" ces idéaux que Platon voyait à l'extérieur. Ce qui l'orientait vers une vision totalement dualiste du monde, alors que la notre ne l'est que partiellement, le dualisme ne se situant pour nous qu'à l'intérieur d'une unité du monde (conception dénommée "monisme" ou "holisme" par les spécialistes de la question).

Le sur-hasard se retrouve partout et à toutes les époques dans l'histoire de la pensée. Il n'est, en effet, ni très différent de ce "tao" principe suprême et impersonnel d'ordre et d'unité du cosmos dans la pensée chinoise ancienne (Allan Watts "L'esprit du zen") ni de ce "métasystème" que propose notre contemporain Domenach (op. cit.) Enfin on peut imaginer que c'est l'arrière-plan que concevait Rousseau pour sa volonté générale, Kant pour sa loi morale, Hegel pour son esprit, et même ce polisson de Gide pour son "Dieu" mi-païen mi-chrétien ! On peut aussi voir en lui ce "Logos" que les stoïciens considéraient comme immanent à la matière, en même temps que doté de vertus, notamment séminales, fort diverses. "Logos" intriguant, déjà !

 b) La réalité du monde serait donc quelque chose comme une dualité: monde du hasard/ monde du sur-hasard mais elle serait de type "continu", ce qui nous ramène au monisme, et à une Nature naturante engendrant ou englobant une nature naturée. Le sur-hasard aurait toutes sortes de "prolongements" (dont la possibilité de liberté donnée à l'homme par la Nature naturante) dans la biosphère qui resterait, par ailleurs, également soumise aux lois du hasard. Cela expliquerait à la fois notre "pluralité intérieure" (qui serait alors plutôt simple dualité que multiplicité ), expliquerait la continuité abstrait-concret, et la possibilité de nous sentir "étrangers à nous- mêmes" en passant dans des secteurs que l'on pourrait appeler "métasphériques", lesquels tout en relevant du (seul ?) sur-hasard, auraient une existence authentique quelque part au fond de notre psychisme (de notre configuration cérébrale) - en même temps que dans l'éternité, peut-être ( ou, plus probablement, dans l'intemporalité !).

Ce qui rejoint les positions de ces diverses religions faisant état de l'existence d'un autre monde que le nôtre, d'une sorte de "paradis" - mais nous ne le voyons ni uniquement postérieur à la mort (il serait, bel et bien, avant tout "sur terre"), ni soumis à des conditions d'accès de type rituel ou dépendant tellement de notre vertu, ni extérieur à nous. Nous le verrions plutôt, comme Marc Aurèle, Spinoza et d'autres, toujours à notre portée, en nous, et accessible par notre volonté, par notre intelligence, par notre "imagination créditive", c'est-à-dire surtout par notre confiance en son existence (confiance basée sur de forts sérieux indices, il nous semble).

Il conviendrait dès lors d'appréhender la réalité comme étant pluristratifiée dans son unité, et nous participerions d'autres strates que celle immédiatement observable, que les matérialistes retiennent seule. Ce qui donnerait tout son sens à la phrase de Paul de Tarse: "Nous sommes dans ce monde mais non de ce monde". Nous ne le serions, en effet, ni totalement, ni uniquement, dans ce monde naturé, à bien y réfléchir. Ou plutôt, il y aurait comme un "autre monde" (naturant) à découvrir, au fond de nous mêmes ! Mais il serait, avant tout, cérébral, s'entend, et la métasphère serait une infrasphère plutôt qu'une ultrasphère, si tant est que nos pauvres mots aient encore un sens à ce niveau de mystère ! Reste que cela doit, à nos yeux, plus nous éviter de "tomber en religion" que de nous y conduire, et le chemin de Damas serait sans doute à éviter plutôt qu'à emprunter - sinon temporairement, et pour aller plus loin ! Nous pourrions alors, en toute intelligence, nous ouvrir, de ce fait, à une sorte de "spiritualité naturelle" sans déchoir.

 

 c) Le sur-hasard constituerait, d'une certaine façon, la réserve d'harmonie potentielle dont nous avons soupçonné l'existence, et, de plus, il jouerait en permanence dans la biosphère un rôle qui serait de type harmonieux, informateur, organisateur et dynamisant (ce qui, entre autres, permettrait de comprendre un tout petit mieux l'origine de cette énergie - ou de cet apaisement - qu'apporte l'oraison à ceux qui pratiquent cet exercice psychique, mais ne sont pas encore capables de le faire sans le support d'une religion).

Cette action harmonieuse s'inscrirait en surimpression sur un hasard qui resterait la règle dans la biosphère et elle se caractériserait, dans le monde physique, par une évolution cosmique puis biologique aboutissant à un humain qui resterait peut-être (mais peut-être pas, ou pas complètement, cela nous paraît sans réelle importance) le résultat d'un hasard.

Teilhard, lui, parlait de hasard dirigé, mais ce terme nous paraît beaucoup trop fort, peut-être même erroné, et trahit par trop son idéologie sous-jacente. On est certes tenté de donner à la nature une espèce d'intentionnalité, ce qui est a priori évidemment très étonnant, et scientifiquement très embarrassant, c'est indubitable. Ce n'en est pas moins admissible, surtout si l'on rentre dans le détail des opérations biologiques (notamment embryologiques) en jeu pour ce qui touche à la vie.

L'action harmonieuse qui résulterait d'un "sur-hasard" se retrouverait facilement (et ce, depuis le Big Bang - sinon même plus avant ?) au niveau des lois physiques et biologiques (la "Nécessité" de Monod !) auxquelles sont soumises toutes les particules élémentaires qui ont eu la faculté de s'unir jusqu'à devenir ce que nous appelons le vivant, vivant s'étant lui-même complexifié, suivant les mêmes lois, en ces objets qui s'interrogent sur leur présence et font tant d'autres choses inattendues.

Dans le monde des humains, la présence du sur-hasard serait révélée par des effets divers dont certains sont connus (tels quelques-uns de ceux décrits plus avant), d'autres soupçonnés seulement, d'autres enfin sans doute, parfaitement inconnus encore, et qui constituent partie de ce qu'on appelle la psychologie des profondeurs. Effets qui auraient pour conséquence (ou pour but ?) de nous permettre, si nous le souhaitons, d'encadrer, voire de "contrer" le hasard. Ceci, au nom d'une harmonie qui ne serait nullement automatique, mais bel et bien facultative, et n'existerait que sous forme potentielle à la manière de la fée électricité qui existe depuis toujours mais n'apporte ses bienfaits que depuis que les hommes ont compris les lois du magnétisme.

La santé psychique idéale consisterait alors à se placer le plus possible en accord avec les lois psychiques profondes qui seraient en quelque sorte le reflet du sur-hasard en nous, et correspondraient à une physiologie "infra-neuronale" optimale .C'est dans ce contexte que :

1- Nous serions dotés, par le biais de notre liberté, et aussi de nos sentiments, d'une capacité d'aimer autre chose que nous-mêmes, de désobéir à nos pulsions égoïstes, de nous imposer, au nom de valeurs à la fois transcendantales et facultatives (par respect pour notre liberté existentielle) des sur-moi volontaires différents de ceux éducationnels ou culturels et même d'aller parfois contre notre propre intérêt (apparent).Ceci en établissant des "ponts métasphériques" non seulement entre individus particuliers mais encore entre un individu donné et les autres pris dans leur ensemble (l’amour de l’humanité, par exemple).

Ceci permettrait également de parvenir à un respect de la nature, à un monde de moindres inégalités et de justice accrue, et à une vie en société qui ne soit un enfer pour personne, les pulsions de domination, d'appropriation, ou autres, étant alors supposées correctement gérées en tenant compte de l'harmonie de l'ensemble. Laquelle passe avant tout par le respect de la personne. Lequel respect est parfaitement conciliable avec le plus parfait irrespect, voire avec quelques entourloupettes, familiarités et autres polissonneries (éventuellement bien senties) envers l'"individu", et ce notamment dans un contexte sentimental superficiel, ainsi qu’en matière de sexualité, là où le respect n'a jamais provoqué beaucoup de dispositions à la fantaisie coquine parfois bien sympathique !

 

La capacité sus-mentionnée d'aimer autre chose que nous-mêmes n'aurait rien de spontané, mais exigerait une préparation particulière et une réflexion qu'il s'agirait d'aider chacun à mettre en oeuvre, car, n'en déplaise aux apôtres d'un épanouissement par le défoulement maximum de nos pulsions (Perls, Reich, etc..) c'est leur contrôle qui serait sain et non leur libre jeu, qui, non contrôlé, nous asservit, ainsi que nous l'avons souligné.

2- Nous serions dotés d'une capacité intellectuelle nous permettant d'avoir accès, essentiellement par le biais des mathématiques et des sciences connexes, aux lois physiques du monde dans lequel nous sommes plongés - libre à nous de décider si nous souhaitons en tirer profit à notre seul avantage immédiat, quitte à courir ensuite à notre perte, ou si nous préférons le faire en préservant l'avenir... Là, encore, cette capacité "se travaille", on le sait.

3- Nous serions dotés d'une conscience éclairée par un sens de la mesure et d'une raison nous permettant, si nous le souhaitons, de nous mettre au diapason avec les éléments harmoniques "métasphériques", (par "personnage B" interposé, donc, si on accepte cette présentation duale de nous-mêmes). Un des défis posés à cette conscience et à cette intelligence individuelle serait de savoir se transformer en conscience et intelligence collective - l'éducation jouant un rôle capital dans l'opération.

 

4- Nous serions dotés d'une capacité de relever le défi précédent en découvrant et comprenant la signification des phénomènes curieux dont nous sommes témoins en nous et autour de nous, en les référant à la probabilité qu'ils auraient eue de se produire en régime purement aléatoire et en réalisant que la trop grande faiblesse de cette probabilité nous oblige à admettre une sorte d'immano-transcendance de la Nature, bien vraisemblablement signifiante en termes d'harmonie. Il s'agit là d'une espèce d'acte de foi envers la Nature, nous en sommes très conscient, mais d'un acte de foi reposant sur suffisamment d'indices pour que l'on parle de confiance raisonnable (Jaspers parle, nous le savons, de "croyance rationnelle") au moins autant que de foi.

 

5- Nous serions enfin dotés de la capacité d'éprouver à côté des joies biosphériques classiques (harmonieuses par pur hasard en somme : plaisirs physiques, famille, jeux etc., simples symétriques des douleurs diverses également liées au hasard), d'autres plus subtiles résultant de la mise en accord avec les éléments harmoniques métasphériques, par branchement sur (ou entrée dans) une métasphère (par opposition à la biosphère), si on peut employer ces expressions imagées. Avec alors, l'apparition d'une paix, d'une joie intérieure, d'une plénitude, d'une qualité de vie qui pourra même paraître nouvelle, conciliant un corps et un esprit trop souvent présentés comme difficilement conciliables...

Toutes choses que comprennent généralement assez mal ceux qui ne conçoivent qu'un monde biosphérique, et ne savent guère se plonger que dans leurs travaux, dans leur vie sociale, dans leurs comptes, leurs souvenirs, leurs amours du moment ou dans des nirvanas artificiels parfois dangereux...mais auxquels se réfèrent les autres lorsqu'ils parlent d'une vie intérieure et de sa richesse - de spiritualité, d'un petit "paradis intérieur", en somme...Lequel les amène parfois à se sentir emplis de ce "sentiment océanique" dont Romain Rolland faisait mention dans sa correspondance avec Freud (qui se disait, lui, tout à fait étranger à la chose, évidemment, tout en en admettant l'"existence" ne serait-ce qu'au titre d'une illusion - de plus ! ).

Sentiment qui s'expliquerait peut-être par le fait que : "l'homme serait l'être par qui le monde viendrait à la conscience" (M.Dufrenne "Pour l'homme"). Le monde, ou...la Nature ! Ou qui s'expliquerait par le fait que "Tout ce que nous connaissons par la connaissance du troisième genre nous fait éprouver un sentiment de joie accompagné de l'idée de Nature comme cause de notre joie" (Spinoza Ethique V,32. Il est à noter que nous déformons un brin la citation car Spinoza parle de Dieu au lieu de Nature, mais après avoir expressément spécifié que les deux étaient, pour lui, équivalents ! Pour nous autres, modernes, la proposition ne peut plus guère se faire avec l'emploi du vocable "Dieu", tant celui ci a été monopolisé par des religions institutionnalisées fort différentes les unes des autres, au point de ne plus rien vouloir dire ! De sorte que la substitution faite nous paraît permise, et souhaitable, tout au long de "l'Ethique", d'ailleurs).

Connaissance du troisième genre (correspondant, pour Spinoza, à une libération du deuxième niveau, - c'est à dire totale - qui serait liée à la découverte d'un "bien qui donne à l'âme, quand elle le trouve, et le possède, une joie continue et parfaite, et ce pour l'éternité" (Spinoza, "Traité de la réforme de l'entendement").

"Bien" qui aurait quelques chances d'être, grâce à la réalité de la Nature naturante, à sa non absurdité également, une liberté épanouissante, à l'exact opposé de ce qu'en pensent les tenants des thèses dites "existentialistes"sartriennes laissant l'homme certes libre mais seul et face au (et le dos au ) Néant ! Amenant ainsi visiblement nombre de personnes à se sentir presque plus condamnées à être libres que bénéficiaires de leur liberté !

 

Notre premier commentaire sur les hypothèses proposées sera que si elles étaient fondées, nous serions à l'heure actuelle, vis-à-vis de cette harmonie "métasphérique" (éventuelle) dans la même situation que les hommes du néolithique l'étaient vis-à-vis de la même harmonie, mais entrevue dans son seul "aspect" physique (harmonie prouvée depuis par le biais de l'existence de lois mathématiques et physiques). Tout comme ils la soupçonnaient, derrière les curieuses vertus de certains nombres, nous pourrions bien la soupçonner, nous, derrière les curiosités psychologiques, à notre avis plus que troublantes, que nous avons signalées.

 

Nos ancêtres, par exemple, qualifièrent de magiques ces nombres 3, 4 et 5 avec lesquels on pouvait, si on les portait sur une corde de 12 pieds avec un nœud aux intervalles 3, 4 et 5 pieds (3+4+5=12) tout de suite avoir un angle droit, si utile en construction (ceci en refermant la corde sur elle-même en un triangle, dit de Pythagore). Les constructeurs égyptiens ont amplement fait usage des vertus de ces nombres, notamment pour construire les pyramides. Et comme les mêmes nombres pouvaient servir pour tracer les diagonales du rectangle à partir duquel on pouvait avoir l'angle entre les repères des solstices, il était encore plus évident qu'il devait y avoir quelque intervention (qu'ils qualifiaient fatalement de divine) derrière eux, pensaient-ils. Ils ne se trompaient que pour la relation entre ces nombres et les astres et, sans doute, sur l'interprétation à faire de la "divinité" en question. Certes, nous ne saurions extrapoler totalement au monde psychologique de tels raisonnements, mais il n'en reste pas moins qu'il y avait bel et bien tout un monde de lois harmonieuses, et cohérentes entre elles derrière ces nombres, en effet, et que c'est grâce à la découverte de ces lois que l'on a pu sortir du néolithique (pour les détails, nous reporterons le lecteur à l'ouvrage de Matyla Ghika "Philosophie et mystique du nombre" Payot 1971 ou à "Dolmens et menhirs" de F. Niel PUF 1966) . Ainsi l'intuition de nos ancêtres était elle malgré tout, à nos yeux, la bonne - et il a fallu qu'ils fassent l'effort (d'abstraction) de "voir quelque chose d'autre derrière", et de cogiter dans cette voie (et "d'y croire" quelque peu, mais sur des indices sérieux) pour être finalement récompensés par les bienfaits de la science moderne d'une importance qu'ils ne pouvaient certes pas imaginer au départ.

Qu'y a-t-il derrière ce que nous entrevoyons en matière d'harmonie psychique - et combien de découvertes y a-t-il à faire en nous-mêmes, cette fois ? Nous l'ignorons. Mais nous ne serions pas surpris si nous étions, en fait, au "néolithique" du psychique, à l'heure actuelle, et s'il y avait quelques gigantesques découvertes en attente pour nos successeurs... Ne pourrait-on déjà, au moins, concevoir un principe unique, sur-hasardeux, disons même métasphérique, comme source de deux types d'harmonie, physique et psychique ? Cela n'irait certes pas à l'encontre de la réflexion d'Einstein: "Le mystère éternel du monde, c'est son intelligibilité" tant parce que cela implique une unité entre pensée et réalité du monde, que parce que cela révèle quelque ordre en chacun des deux... Cela n'irait pas non plus à l'encontre de son intuition d'une équation unitaire à la base du monde physique, d'ailleurs. Equation nous ramenant tout droit a une Nature naturante, ou équivalent....

 

Il ne manque actuellement pas de chercheurs qui expriment, nous semble-t-il, des idées tournant toutes plus ou moins autour de ce principe unique, comme si on le cernait de mieux en mieux à travers toutes sortes d'approches, et ceci sans faire le moins du monde de la philosophie. (Laborit - "Dieu ne joue pas aux dés" - parle de niveaux d'organisation supérieurs les uns aux autres exactement comme nous parlons d'une métasphère englobant la biosphère et la prenant en charge d'une façon quasi informatique, à la liberté de l'homme près . Façon certes encore énigmatique mais qui rendrait compte de diverses théories, dont celle de l'orientation de l'évolution, ou bien de la "délégation de pouvoirs" signalée par Chauvin relativement au système adénique : "S'il est important de connaître la structure d'un niveau d'organisation, dit Laborit, il est encore plus important de mettre en évidence les relations qu'il établit avec le système qui l'englobe". Notons, au passage que Jaspers s'est plus que quiconque penché sur le concept d'”englobant”).

Auparavant, Laborit s'était, nous semble-t-il, rapproché de Chauvin en se demandant: "Ce qu'il (le cerveau) possède en lui n'épouse-t-il pas la forme et l'harmonie (?) de l'univers dans lequel il est plongé ?" Plus avant encore, ce qui devrait faire plaisir au physicien J. Charon précédemment cité, et à d'autres, il explore une "structure d'ordre 5" selon la définition qu'en laisse prévoir F. Jacob ("Le jeu des possibles") à partir des 4 niveaux précédents, relatifs à l'organisation biologique: cette 5ème structure se situerait entre la molécule d'ADN et le niveau atomique soumis aux lois de la mécanique quantique.

"L'individualisme", dit Laborit, "a sans doute participé à l'éloignement de l'individu de ses sources cosmiques. C'est pourquoi l'orientation de certains scientifiques contemporains, des physiciens surtout, vers un "animisme" d'apparence rétrograde paraît éminemment suspecte à une grande partie de la communauté scientifique. Et pourtant cet univers est ce que nous appelons, beau, harmonieux, mais aussi révoltant, inhumain. Et comment, avec de tels jugements de valeur, qui nous sont propres, pouvons-nous nous inclure en lui sans nous y perdre, ou sans nous perdre dans le déluge des mots à travers lesquels j'essaie de ne pas faire transparaître ma propre angoisse ?" (op.cit.). Comment ? Pourquoi pas en faisant référence à un hasard et à un sur-hasard qui s'articuleraient harmonieusement autour de la liberté de l'homme conférée à ce dernier par une Nature naturante aimant sa "création" ?

Notre second commentaire sera de rappeler que nous ne chercherons pas à expliciter l'identité de ce sur-hasard, laquelle, vraisemblablement nous échappera toujours. Tout au plus, d'aucuns, dont l'auteur, diront "la Nature" et y verront un "ordre supérieur" des choses (ne nécessitant peut-être même pas le nom de transcendance tant serait totale son immanence au monde !) un point c'est tout (mais c'est évidemment beaucoup quand même). D'autres parleront sans doute d'Etre (suprême), d'essence du monde, de dieu(x), avec ou sans messies, avec ou sans rites, avec ou sans doctrine, avec ou sans morale selon la sensibilité et les exigences psychologiques de chacun, cela ne devrait déranger personne. Notre seule restriction sera que le mot "dieu" devra probablement être évité dans l'avenir (pour toute une catégorie de jeunes à informer), car il a été monopolisé par trop d'Eglises qui n'ont pas pu ou su conserver leur crédibilité aux yeux de ces jeunes. La Nature (N majuscule) devrait beaucoup mieux leur convenir, tout en portant au moins aussi bien le message qu'ils ont besoin de connaître pour assurer leur bonne santé neuronale. Et pour instaurer, à la longue, un monde à peu près juste, et raisonnablement harmonieux car cette Nature ne saurait, nous semble-t-il, "vouloir" autre chose pour nous. Nous ne soutiendrons nulle part que le sur-hasard serait le principe à l'origine du monde et l'explication unique de toutes choses, d'ailleurs. Ceci pas plus qu'il n'y aurait nécessairement, de sa part finalité en jeu... Mais quelle importance cela a-t-il réellement ? Ce qui nous semble intéressant, tant sur le plan intellectuel que sur le plan psychothérapique, c'est de chercher à savoir, autant que la chose faire se peut, si nous sommes ou non dans rien d'autre que du chaos - disons plus gentiment dans le cahin-caha vaguement organisé tant par les circonstances que par nos prédécesseurs, notre société, notre entourage (et nous-mêmes !).

Cahin-caha parfois pas si mal organisé que cela, c'est vrai (si on a la chance d'être parmi ceux qui n'ont pas trop de malchance !) - mais parfois bien miteux dans le cas opposé, il suffit d'allumer la télé pour s'en convaincre !

Si par hasard (non, ce n'est pas le mot à employer !) nos hypothèses étaient fondées, nous serions alors beaucoup moins dans ce "cahin-caha" plus ou moins sympathique, que dans quelque monde non dépourvu d'un minimum de signification, à son niveau à lui, en tout cas, et par notre intermédiaire. Ceci, sans être esclaves pour autant d'un ordre du monde prédéterminé, du moins tel est notre sentiment.

En quelque sorte, (et sans parler pour autant de providence, terme par trop galvaudé et au sens trop ambigu, puisque la principale providence ce serait "nous", à la fois collectivement et individuellement - dans la mesure de nos moyens, évidemment), nous ne serions pas pour autant totalement livrés à nous-mêmes, sans quelque assistance, nous ne serions pas dans le vide, nous ne serions peut-être même pas seuls (en termes psychiques, par l'intermédiaire de notre personnage.

B). Le monde serait bien (pour partie) ce que nous le ferions être, d'où l'importance du pédagogique formateur, puis du politique, de l'économique et du social, mais, au moins, avec l'harmonie, nous aurions un repère, un modèle, aussi bien que nous aurions une sorte d'"allié" avec le sur-hasard pour parvenir à ce modèle de santé psychique que nous recherchons. Il y aurait, presque, alors, quelque chose à quoi nous pourrions dire merci: par notre capacité de connaissance  et d'action bénéfique qui peut en résulter - progrès médical, par exemple, symbolisant bien la réussite de l'homme face à un hasard parfois sans pitié), par l'assistance psychique, à notre disposition (tant en cas de détresse, que pour réaliser en nous l'équivalent de "l'état de grâce"), par les joies et la force de notre esprit (s'ajoutant à des joies et des forces physiques qui sont bien sympathiques elles aussi), le sur-hasard nous aurait fait un très grand cadeau.

La vie serait alors peut-être bien le premier cadeau de ce sur-hasard, cadeau pour lequel on ne nous a pas accordé le choix de le refuser (au départ) mais cadeau qui est, sauf exception, généralement considéré comme bien agréable.

 

La possibilité d'être heureux par des voies "primaires" (réussite, famille, sport, jeux, sexe etc..) c'était, en somme le cadeau du hasard, cadeau assorti de ces contreparties que sont les échecs, les douleurs, les contraintes pénibles etc..

 

La vie est un premier cadeau (dans la seule mesure où les réussites l'emportent sur les épreuves et cela, le hasard de la naissance, de la santé, de la chance etc.. en décide en grande partie).La possibilité d'être heureux "en passant" dans la métasphère profonde quand nous le voudrions, accédant ainsi librement à la dimension supérieure du niveau d'organisation, cela serait un fantastique deuxième cadeau, offert à tous, même s'il se trouve assorti de la petite condition préalable qu'il faut "croire" en lui pour en bénéficier, et même si cela implique que l'on respecte alors certaines petites valeurs - par logique interne avec cette "croyance" en somme - nous développerons ce point plus loin.

Ce deuxième cadeau exigerait un mouvement initial de notre part - comme s'il fallait faire l'effort de tendre la main dans l'obscurité pour saisir un don généreux mais qu'on ne verrait (et n'apprécierait) qu'après l'avoir atteint et touché, car alors seulement "la lumière se ferait", (comme on dit dans les "évangiles" de diverses religions). Ce geste est un geste de confiance, et les conclusions de notre "réflexion-tour d'horizon" semblent inciter à le faire, ce geste (ne serait-ce que pour "voir" !) d'autant que la liberté, (et la notion de probabilité d'existence d'une vérité !) ferait, elle aussi partie du lot, ce qui nous permet de ne pas être irréversiblement engagés par notre adhésion.

Il n'y a pas à couper les ponts derrière soi, et incidemment, la liberté ne serait bien sûr plus la chose absurde présentée par Camus dans son "mythe de Sisyphe" (mais dans un système excluant le sur-hasard, la liberté devient en effet ou bien absurde ou bien incompréhensible ! C'est d'ailleurs ce qui conduit matérialistes, structuralistes et assimilés à nier la liberté existentielle de l'homme, ou, dans le cas de Sartre, à en faire une valeur suprême dans un monde dépourvu de valeurs. Il fallait s'appeler Sartre pour oser le faire !).

Alors, que penser de tout ce "beau discours"? Que c'est un acte de foi de type religieux ? Que cela, en dépit de nos véhémentes protestations d'impartialité est une adhésion à une philosophie idéaliste ou spiritualiste ? Que nenni ! Ou alors... pure coïncidence, de laquelle nous aurions presque envie de vous prier de nous excuser.

Ce que nous concevons c'est l'idée qu'il existerait bel et bien un niveau d'organisation supérieur à celui dans lequel nous évoluons, et que notre sphère d'activité (biosphère), serait en quelque sorte emboîtée dans une autre, à la fois plus vaste et plus profonde (métasphère) avec diverses connexions entre les deux, au niveau cérébral le plus fin. C'est tout !

Et cela peut difficilement passer pour idéaliste, spiritualiste ou religieux - même si idéalisme, spiritualité et religion se retrouvent derrière cette présentation des choses, notamment dans la faculté de "vivre à un autre niveau" que celui immédiatement expérimenté.

 

Ce niveau d'organisation profond et supérieur ! (qui nous concernerait au plus intime de notre être, en même temps qu'il dépasserait notre entendement), il convient de réaliser qu'il est implicitement accepté par toute personne refusant l'absurdité de sa vie et du monde : quelle troisième voie y aurait-il, en effet, au delà du sens et du non-sens ? Aucune, et tout "sens" conduit fatalement quelque part à voir en l'homme plus qu'un "tas de molécules".

 

Pour nous, le passage (occasionnel, et nullement obligatoire sinon par la mort) dans la métasphère sera seulement une expérience psychologique, pouvant être éprouvée à la demande.

 

Ce serait une sorte d'entrée dans un caisson d'isolation sensorielle très particulier (et gratuit) ne nécessitant aucune carte d'accès philosophique ou religieuse (mais auquel diverses idéologies et religions peuvent faciliter l'accès, il faut le reconnaître).

 

On pourrait aussi chercher à décompresser en cas d'hypertension psychique, et à recompresser dans le cas d'hypotension, en usage minimum du dit "caisson". Et si des formes nouvelles d'appréhension du vécu en découlent éventuellement, dont cette spiritualité écologique sur laquelle nous nous étendrons longuement, mais avec prudence, en fin d’ouvrage, cela restera sans doute tout à fait admissible (et tout à fait facultatif, quoique sans doute recommandé) .

 

De sorte qu’au lieu de se lancer dans une querelle de mots pour déterminer si notre position est idéologique (religieuse ?), ou non, nous vous proposerons d’essayer de voir comment on peut “vivre” les hypothèses formulées, en assimilant très simplement et très prosaïquement le geste de confiance proposé, que d’autres nomment “acte de foi”, à celui que font tous ceux qui s’inscrivent à un entraînement de culture physique, ou à des cours du soir : “pour voir” !

 

Geste qu’ils font un peu par confiance, et un peu parce que des indices divers leur laissent imaginer qu’il pourrait bien en effet y avoir quelque bénéfice à retirer de l’opération.

 

*Parmi ces indices, il y a l'opinion de ceux qui ont déjà essayé.

En matière de "métasphère", la nouveauté du terme comme l'originalité avancée des hypothèses correspondantes ne peuvent guère nous valoir le récit de beaucoup d'expériences antérieures, mais il y a toutes sortes de gens qui par des cheminements différents - le plus souvent intuitifs - ont abouti à des conclusions assez peu différentes (pour nous, il ne s'agit, rappelons-le, que d'hypothèses, pas de conclusions) et s'ils les vivent de façon paraissant éloignée de ce que nous pourrions être amené à suggérer, il s'agit peut-être plus là d'une apparence que d'une réalité. Nous pensons bien évidemment aux personnes non névrosées ayant des convictions idéologiques ou religieuses (désolé de revenir à eux !) leur faisant penser que le monde a un sens (pas seulement historique) et qu'il existe un autre monde authentique (quelque part en nous et supérieur à nous à la fois), monde analogue à notre métasphère, en somme. Peu d'entre eux semblent s'en plaindre, au contraire (cela est particulièrement net en Inde). N'est-ce pas un élément à prendre en considération par quiconque refuse les procès de Galilée à l'envers ?

 

Avant de voir les chapitres suivants et d'examiner comment pourrait passer dans notre vie quotidienne l'acceptation - même provisoire - de la validité des hypothèses émises, et quels bénéfices nous en retirerions éventuellement, nous rappellerons que nous ne faisons nulle référence à une quelconque vérité supérieure et que nous restons tout à fait ouvert à la controverse. Tout comme nous tenterons d'éviter de tomber dans ce que Monod appelle "l'illusion de l'anthropocentrisme" Mais le peut-on vraiment ? C'est bien joli de parler d'illusion à ce propos mais n'est-ce pas tout de même un peu simpliste que de prétendre que l'homme ne devrait être analysé que comme un objet, nous l'avons vu au cours de la réflexion précédente ? Ne tombe-t-il pas, lui, Monod, dans l'illusion du zoomorphisme et de l'anti-anthropocentrisme sous couvert de "scientifisme" ? Le remarquable ouvrage de M. Barthélémy Madaule "L'idéologie du Hasard et de la Nécessité" Seuil 1972 donne la meilleure et la plus complète des réponses à notre question avec celui mentionné de Beigbeder, et, de façon plus générale, avec le pétillant "Le hasard et la vie" de Marc Oraison. Nous ne ferons pas pour autant de l'homme le but, ni la fin, de l'Evolution, laquelle n'a pas forcément de but, mais l'homme n'en est sans doute pas moins un peu spécial dans cette évolution !

Contrairement aux thèses de Monod, tout ne serait pas comme si, la vie étant "improbable", nous avions avec elle gagné le gros lot d'un milliard et trouverions la chose surnaturelle. La vie, cela fait partie des possibles, des probables même: avec le temps tout le possible est réalisable. Mais la vie qui s'interroge sur elle-même, met en question le hasard, et peut fausser le déterminisme ou l'orienter, par son action volontaire, voilà une toute autre histoire ! Si l'on devait reprendre les éléments de la comparaison de Monod, ce qui est étonnant c'est d'avoir gagné non pas un milliard au loto, mais plutôt quelque chose comme une liasse de billets de banque qui, lorsque nous la saisirions, nous dirait - sans aucun élément acoustique décelable - quelque chose du genre: "Bravo. Vous avez gagné le gros lot. Et que comptez-vous donc faire de nous autres billets ?" - voire ajoutant: "Nous donnerez-vous un peu aux pauvres aussi ?" C'est cela qui nous semblerait un événement aussi étonnant que ces amas de particules qui s'interrogent, car de même que rien dans les billets de banque ne leur permet de parler, rien dans les amas de particules élémentaires n'existe en l'état actuel de nos connaissances qui leur permette de (se) poser des questions "existentielles" sur elles-mêmes, et de librement décider de certains de leurs actes...

 

Qu'il n'y ait probablement pas lieu de trop s'étonner de l'apparition de la vie - là, Monsieur Monod, vous avez peut-être raison. Mais où donc se trouve l'élément permettant à la combinaison de particules de dire: "Je suis une combinaison de particules, et, bigre, suis-je compliqué ! Et d'où me vient cette faculté de me poser des questions sur moi-même pour savoir ce que je suis et ce que le monde est ? Et d'où me vient cette liberté dans un monde où tout serait soumis au déterminisme, avec cette faculté de l'organiser, de façon non seulement temporaire, mais durable ? Voilà le vrai problème - et, désolé, Mr Monod, cela vous ne l'avez pas dégagé du tout - ou vous avez préféré ne pas le faire, car il vous eût fallu par trop modifier l'idée que vous vous faites du monde: même avec un temps infini une telle chose ne pouvait arriver, dans votre système. Il y faut une ultra-biologie ou du sur-hasard. Une ultra-biologie dans laquelle l'homme apparaîtrait, de surcroît, comme ayant, pour exister (vraiment) tout autant besoin "d'aspirer" (l'appel de certaines "valeurs", ou de certains "éléments" si l'on veut s'en tenir au "feed - forward"!) qu'il a besoin, pour vivre, de respirer.

 

Sans que cela fasse de lui le centre du monde pour autant, mais en en faisant tout de même une sérieuse originalité (parmi d'autres choses originales que la nature peut certainement créer) ! Originalité qui mérite une petite réflexion supplémentaire en ce qui concerne la sélection naturelle, seule (ou principale) loi jusqu'alors reconnue comme moteur de l'évolution.

 

Réfléchissez d'ailleurs à ceci, s'il vous plaît, Professeur Monod, du fond de votre tombeau:

Alors que cette sélection élimine impitoyablement les plus faibles ("nettoyés" par les plus forts, ou par l'environnement), l'homme, avec la médecine, procède de façon à les sauver, en les rendant même aussi forts que possible ! Sauf à considérer la médecine comme une perversion de la nature, force est d'y voir la preuve qu'à partir de l'homme il est nécessaire de repenser l'évolution, notamment dans ses "rapports" avec le hasard, lequel suffisait pour rendre compte de la sélection dite "naturelle". Naturelle jusqu'à ce que la nature particulière de l'homme entre en jeu, apparemment, en pouvant désormais, avec le génie génétique, largement " faire" lui-même l'évolution ! Refuser de voir qu'il y a autre chose que le hasard dans le cas de l'homme, refuser une "sur-nature", en quelque sorte, fatalement liée à un "sur-hasard" n'est-ce pas, qu'on le veuille ou non, justifier les propos prêtés à Hitler (et repris, hélas par d'autres, jusque dans les prétoires pour défendre les auteurs des pires crimes contre l'humanité dont la défense ne devrait relever que des seuls psychiatres) : "La nature est cruelle. Nous faisons partie de la nature. Nous avons donc le droit sinon d'être cruels systématiquement, du moins de l'être parfois lorsque les circonstances nous y poussent !" (Mussolini se contentant de soutenir que "la guerre est à l'homme ce que la maternité est à la femme" ! Cité dans le remarquable "Le cortège des vainqueurs" de Max Gallo).

Ce qui montre à quel point l'on peut aller loin dans la justification du "droit" du plus fort si l'on ne fait pas intervenir l'originalité existentielle de l'homme, probablement doté de liberté pour volontairement transformer un "naturel" pulsionnel en "néonaturel" réfléchi à visée d'harmonie. Et si l'on ne conçoit pas l'homme comme un être tout à fait spécial, dont la "véritable" nature serait non seulement d'être, mais encore de se faire ce qu'il "aurait à être" - aussi étonnant cela paraisse-t-il, pour quelqu'un de libre, d'"avoir à faire" quelque chose librement ! En l'occurrence, d'avoir à faire une "conversion à l'existence", nous développerons ce thème plus avant).

Devant les indices accumulés en faveur d'un autre élément que le hasard ne saurait-on aller plus avant, et exprimer l'idée que ceux qui soutiennent encore les thèses matérialistes, sans place pour un quelconque "a-hasard" sont en fait des croyants attardés ? Des croyants en un hasard, érigé, avec son acolyte le déterminisme (exclusif !) générant fatalisme et irresponsabilité définitive en principe absolu dans le cas de ceux qui refusent à l'homme toute liberté, et en principe relatif dans le cas de ceux qui comme Sartre l'agrémentent d'une liberté humaine, dépassant certes ainsi le déterminisme, mais en se fondant (?) sur du néant....!! Sacrée fondation, assurément !

"Nous n'avons pas de communication à l'être" affirmait (de source certainement sûre, car il devait avoir ses "introductions" privilégiées en haut lieu pour être aussi catégorique!) Montaigne, ce parfait sceptique (généralement plus raisonnable), dans son "Apologie de Raimond Sebond". Propos rapporté par Levi-Strauss, qui voyait là la "phrase la plus forte de toute la philosophie" (Le Monde 6/9/91).

 

On a la force d'esprit que l'on peut, c'est sûr, et celle là vaut bien celle de G.Deleuze qui ne voit dans la philosophie qu'une fabrique de boites de concepts vides, ou à peu près, dans son: "Qu'est- ce que la philosophie ?". La philosophie "fabrique de concepts" soit ! Mais de concepts avec portée profonde, jusqu'au tréfonds du psychisme de l'homme, et pouvant même changer sa vie, voilà notre impression - qui n'est pas tout à fait qu'une impression, sans doute ! Rien de vide à cela ! Et pour ce qui est de l'être en question, le problème, c'est que, jeu de mots mis à part, nous avons quelques petites chances d'en "être", puisque nous... sommes ! Simple petit détail, bien sûr, auquel ne sauraient s'attarder d'aussi grands philosophes que ces Messieurs. De la pensée desquels on est probablement en droit, tout de même, de se demander si elle ne serait pas par hasard plus creuse que profonde !... Et de se demander, aussi, si certains réductionnistes ne finiraient pas par réduire considérablement jusqu'à leurs propres capacités intellectuelles, dans leur zèle réducteur !

 

En fait, les adeptes des thèses réductionnistes et avec eux bien des sceptiques, ne seraient ils finalement pas des "fidèles"? Fidèles à (c'est-à-dire esclaves de) leurs pulsions qui, inconsciemment, leur ont fait élaborer ces belles théories les laissant maîtresses du terrain, sans avoir à redouter de voir leur hôte user de sa liberté existentielle (virtuelle, potentielle) pour les mettre au pas. Virus ayant détruit le système immunologique du porteur, finalement... cela y ressemble bigrement ! De là à voir dans la non-reconnaissance du caractère a-hasardeux de notre liberté l'équivalent psychique du virus HIV, un virus (mental) de l'immunodéficience (psychique) humaine...

Ce qui ferait de ces carencés existentiels, "malades porteurs" apparemment fort sains, autant de fidèles potentiels de Madame Soleil ou du guru du coin, ou de l'horoscope, ou du fatalisme ou, surtout, du narcissisme le plus absolu (nous ne parlons pas là des "maîtres", évidemment: ils sont, de par leur niveau culturel très à l'abri de ce genre de troubles - avec risque de quelques petites perturbations de type nietzschéen ou halliérien tout de même !)

Il nous semble que l'on n'a pas assez dénoncé auprès des jeunes les méfaits de ces "religions" là, qui d'ailleurs, s'articulent, avec de bonheurs différents, sur les religions traditionnelles, bouillons de culture de la crédulité de toute première classe et bien souvent aussi foyers de fatalisme... Quand il n'y a rien de sérieux en quoi croire, ne risque-t-on pas alors de croire en n'importe quoi, ou en n'importe qui, si l'on a besoin ou envie, de croire, ou si l'on sent confusément qu 'il y a quelque chose en quoi croire, en effet ?

 

Trois obstacles peuvent toutefois se dresser, face à toute tentative de convaincre les jeunes de reconnaître l'existence d'une "harmonie de fond" du monde, liée à un sur-hasard, harmonie dans laquelle il conviendrait de chercher à inscrire toute existence. Obstacles qui nuiraient à notre entreprise s'ils n'étaient levés. Des adolescents ne manqueront pas, en effet, de demander aux psychoécologistes comment concilier la notion d'harmonie avec le mal (la souffrance, l'injustice, les guerres, etc..) d'une part et avec la mort d'autre part. Ils demanderont sans doute aussi si l'homme est vraiment aussi libre que nous le prétendons.

 

Pour la mort et le mal, peut-on envisager de réussir là où même un Dostoïevski n'a pu convaincre que ceux qui, contrairement à nous, croyaient en un dieu personnel à travers une religion particulière (et étaient donc déjà, d'une certaine façon, des convaincus) ? Nous pensons que oui, et il est indispensable de dire pourquoi et comment, sous peine de condamner la psychoécologie comme élucubration sans fondement.

 

LES OBSTACLES A L'IDEE D'HARMONIE GLOBALE : LA NON-LIBERTE, LA SOUFFRANCE, LE MAL, LA MORT.

 

1. Le déni de réelle liberté.

 

Ce sera naturellement la première des objections faite à notre discours: nous nous croyons libres de nos choix et de nos pensées, mais nous ne le serions pas ni ne pourrions, en fait, vraiment l'être, et dès lors toute notre thèse s'effondre.

 

Ecoutons une autorité à ce sujet:

 

"Le moi n'est pas maître dans sa maison" (cité dans Binswanger, "Discours, parcours et Freud", Gallimard p.235, et Freud : Gesammelte Werke X,355 Imago, Londres).

Explication: ce sont nos pulsions profondes qui nous font agir, et ce en toutes circonstances.

"L'humanité savait qu'elle était dotée d'esprit. Je devais lui montrer qu'il existe aussi des pulsions" op.cit., p.174). "Les pulsions sont des essences mythiques formidables dans leur indétermination. Nous ne pouvons dans notre travail <de psychanalyste> les perdre de vue·un instant et nous ne sommes cependant jamais sûr de les apercevoir avec acuité" ( op. cit., p.2O2, GW XII,249). " Le pressentiment nous a toujours touché que derrière ces nombreuses petites pulsions (empruntées manifestement à la nature) se cache quelque chose de sérieux et de formidable, et dont nous aimerions nous approcher prudemment" (op. cit., p.256). " L'élément le plus important comme le plus obscur de la recherche psychologique, ce sont les pulsions de l'organisme" (op. cit., p.188, GW · VI, 223).

 

Ces propos du plus célèbre des limiers de l'inconscient, Freud, rappellent assez à l'homme combien lui est étranger un certain lui-même, sans qu'il s'en doute en général. Ils lui montrent à quel point "nous sommes vécus par les puissances de la vie", si "l'homme est un jouet passif de ces essences formidables, invisibles appelées "pulsions" ( op. cit., p.214).

Quoi ! Nous qui, libérés de toute croyance et de toute idéologie, nous croyons si libres, si maîtres de nous-mêmes, tout au moins, nous ne le serions pas - pas aussi immédiatement et directement que nous le pensons, en tous cas ? Si Freud a raison, nous ne le sommes guère, en effet ! Déjà certaines expressions populaires laissaient soupçonner la chose: "C'est plus fort que moi", "Sa réussite ou l'argent lui monte à la tête", "La passion ou la colère l'égare" (comme peut le faire la douleur !), "Je n'étais plus moi-même", ou encore: "Qu'est-ce qui a bien pu me prendre ? " mais elles ne s'appliquent qu'à des moments particuliers (extrêmes) de l'existence.

Il nous est, en tous cas, difficile de ne pas songer à d'autres "puissances de la vie" dont nous ne sommes pas maîtres non plus, à savoir notre biologie cellulaire - qui peut, elle aussi, être bien nocive en cas de dérèglement de sa machinerie, comme en cas d'emballement dû à une défaillance du système de "freinage". Pourra-t-on, pour autant, parler de cancer mental dans certains des dérèglements du mécanisme de contrôle de nos pulsions ? Cela est bien tentant et nous proposerions volontiers l'examen de cette hypothèse "psycho-ONcologique"!

 

Reste que de liberté réelle, on n'en voit guère après tout cela ! Pour que l'homme soit libre, il lui faudrait réaliser que les pulsions qui l'habitent ont la particularité de "tromper" leur hôte - là encore comme le font ces éléments cancéreux ou parasitaires qui utilisent à leur profit l'ingénierie biochimique dudit hôte pour bien se développer - et tant pis si ce dernier en pâtit, sans se rendre toujours bien compte de ce qui se passe réellement en lui.

Ces pulsions (on pourrait dire "nos" pulsions, mais c'est, dans notre optique, comme on dirait "notre" ver solitaire ou "nos" amibes), en ce qu'elles nous donnent l'impression d'être notre "nous" profond, notre réalité même, nous apparaissent comme le meilleur des guides à suivre pour se sentir pleinement soi-même : pour reprendre notre comparaison, aussi triviale soit-elle, lorsque notre ver solitaire veut manger c'est nous qui croyons manger pour nous (et le faisons pour nous sentir rassasié).

Mais "le soi immédiat, primaire, narcissique, que l'on ressent au titre de notre identité pulsionnelle" (Binswanger) une fois débusqué, toute interrogation sur ce qui pourrait bien être alors notre identité authentique ne devient-elle pas amorce de réelle liberté ? La thèse de Binswanger (rejoignant, en langage moderne, celle de Spinoza) est bien en effet que la liberté est sinon l'accès à du moins la recherche d'une forme d'identité véritable, qui dériverait de notre appartenance à la Nature naturante, c'est-à-dire à la nature profonde du monde. Identité très différente de notre "naturel" (lequel, chassé, revient dit-on, au galop) qui ne serait en fait que notre "fausse " personnalité, instinctive et pulsionnelle. Laquelle semble certes coïncider chez les animaux avec leur nature profonde - mais ne le ferait pas chez cet animal doté d'esprit qu'est l'être humain, qui aurait de la sorte deux natures, l'une profonde et existentielle (la "personne"), l'autre superficielle et pulsionnelle (le "personnage"). A lui d'articuler ces deux natures entre elles !

Cela nous poussera à préconiser une prise de recul vis-à-vis de soi, laquelle cadrera tout à fait tant avec les prises de position philosophiques et religieuses orientales qu'avec la suggestion déjà mentionnée du grand psychanalyste américain Erik Fromm qu'il conviendrait, pour des raisons d'équilibre psychique autant que dans l'intérêt de l'avenir de l'humanité, de vivre sur le mode "être" beaucoup plus que sur le mode "avoir". Le premier mode (débouchant sur le "faire du bien" en plus de "se faire du bien") étant volontaire et passablement lié à la vie de l'esprit, le second étant le mode pulsionnel primaire (caractérisé par la recherche de l'argent inutile, par le désir de domination, de pouvoir, et de puissance ainsi que par une inflation de l'ego sans grand souci ni souvent de respect pour autrui sauf à y être contraint) qui n'aurait que peu à voir avec la nature profonde de l'homme en dépit des sensations d'évidence du contraire qui sont les nôtres. Ce qui aurait pour conséquence, dans la perspective de notre "libération"- serait-ce une forme de "ressourcement" ? - de nous inciter à "transcender" quelque peu, même, au besoin, en l'absence de transcendance clairement reconnue - selon l'originale formule d'Ernest Bloch ("Le principe espérance "). Peut-être en transcendant une immanence, comme le propose K.Jaspers.!

Mais l'homme n'acceptera vraisemblablement pas plus facilement d'avoir à dépasser l'"évidence" et la vexation psychologique dérivant de l'idée qu'il ne serait pas (ou pas seulement) ce qu'il sent qu'il est, c'est à dire, en l'occurrence, "libre sans avoir à aller chercher plus loin" qu'il n'a facilement accepté les vexations cosmologiques lui montrant depuis Copernic qu'il n'était pas le centre du monde cosmologique (qu'il sentait pourtant bien qu'il était), ni la vexation biologique lui montrant (depuis Darwin) qu'il n'est pas le centre du monde biologique (qu'il était pourtant tout aussi sûr d'être). Il serait pourtant, pensons-nous, de son intérêt d'accepter cette nouvelle "vexation" comme il a accepté les autres, et ne s'en est pas plus mal porté, bien au contraire, une fois la contrariété dissipée - mais celle-là sera de loin beaucoup plus difficile à "avaler" que les autres, aussi longtemps, en tout cas, que l'on ne reconnaîtra pas la probable signification profonde de cette situation étrange, reconnaissance qui seule donnerait à l'homme toute sa dimension (et, sans doute, à l'humanité son équilibre).

Cela apparaîtra à l'adulte comme un déchirement que de devoir déjà simplement prendre un peu de recul sur ses tendances égocentriques si "naturelles", si spontanées, si identifiantes et surtout si gratifiantes ! Ce sera, au début, comme une douche glacée en plein orgasme ! Ce sera même une "mini-mort", comme peut l'être la perte d'un être cher, ou celle de la liberté, ou encore celle de la santé ! Il ne faudra donc s'attendre que très exceptionnellement à voir des adultes tenir compte de ces analyses, alors que, par le biais de l'éducation, il devrait être très possible d'amener progressivement l'enfant à ne pas s'identifier à ses pulsions.

Ceci en ne dénonçant que l'insuffisance (ou le manque) de maîtrise sur elles, (et souvent aussi leurs excès), dans une perspective d'alignement sur l'idée d'harmonie. Les pulsions elles-mêmes n'ayant à notre avis pas à être condamnées (et encore moins diabolisées) à la différence de ce qu'en enseigne tant le bouddhisme que le christianisme traditionnel, lequel voit Lucifer derrière presque toutes et, dès lors, les condamne sans beaucoup de discernement: tant pis si cela coupe du "monde", cela rapprochera d'autant "du ciel"!

Il n'y aura, à notre avis, qu'assez peu à attendre d'un traitement des cas déclarés de "tumeurs psychiques" avancées: l'essentiel résidera dans la prévention, et dans une éducation débusquant notre tendance spontanée (liée à ce que l'on nomme la "dissonance cognitive") à penser et "raisonner" (pseudo-raisonner !) en fonction des actes qui nous sont "imposés" par nos pulsions, nos désirs, ou, parfois, nos habitudes, ou les circonstances, ( la "pensée" servant alors à justifier l'acte, en s'inventant, par exemple, toutes sortes de "bonnes raisons" caractéristiques de la mauvaise foi) au lieu d'agir, dans un souci de liberté vis a vis de nos pulsions, en conformité avec un jugement sain, libre et informé, lequel n'existe que là ou il a été éveillé (presque généré, même, mais pas tout à fait) de l'extérieur.

En résumé, pour ce qu'il en est de notre liberté, nous ne serions, selon les analyses spinoziennes, binswangeriennes, jaspersiennes (plus d'autres moins connues) libres que si nous décidions de le devenir, en prenant le nécessaire recul vis à vis de "nous-mêmes"!

Il y aurait ainsi, en somme, une liberté cachée derrière l'absence de liberté (supposée résulter du déterminisme auquel nous serions soumis, selon les mécanicistes). Et le meilleur des indices de cette réelle liberté de choix (que nous aurions en dépit de notre apparent déterminisme pulsionnel, déterminisme qui selon les "mécanicistes de l'homme" irait jusqu'à nous faire croire que c'est par vanité - donc pour "raisons pulsionnelles"!!- que nous nous prétendrions libres) le meilleur des indices de cette liberté, donc, nous semble être la réponse faite par Descartes, dans ses "Méditations métaphysiques" à un interlocuteur (Gassendi) qui, fervent déterministe, soutenait l'impossibilité pour l'homme d'accéder à une authentique liberté :

"Ne soyez donc pas libre si bon vous semble" lui rétorquait Descartes !

Autant dire : "Vous êtes au moins libre de ne pas vous penser libre". Tout est en effet là, à nos yeux aussi et, qu'on le veuille ou non, comme l'a si bien souligné J.L.Guichet ("La liberté"), la question de la liberté atteste déjà une liberté, qui est au moins celle de la question. Liberté à partir de laquelle il apparaît difficile de ne pas accorder à l'homme également au moins la liberté de.... se libérer ! De ses préjugés, d'abord, de ses actes pulsionnels contraires à la raison ensuite.

Autant, à notre avis, pour les structuralistes, linguistes et autres réductionnistes qui prétendent enfermer l'homme dans des pièges (biologiques, linguistiques ou autres) dont il ne pourrait sortir... Autant, aussi, pour tous les ennemis qu'avait alors Descartes, gens qui s'en tenaient à un dieu personnel tenant l'homme entre ses mains, et qui faisaient remarquer que la position de Descartes revenait à faire de l'homme un être indépendant de, voire semblable à, ce dieu, voire un dieu lui-même (au moins sur ce point) !

Ce que Descartes admettait: cf Lettre à Christine de Suède du 20/11/1647). Et, parmi les modernes, ce que Luc Ferry souligne mieux que quiconque dans son remarquable ouvrage "L'homme-Dieu".

De plus, relativement au freudisme et à notre "esclavage" du fait de l'hégémonie supposée de notre inconscient pulsionnel (en toutes circonstances), il convient de se demander (ce que bien peu ont fait) ce que devient cet inconscient après toutes ces recherches l'éclairant sous tous les angles imaginables...? Comment peut-il rester in-conscient si l'on s'interroge sur lui, en connaissance des thèses freudiennes ?

En faisant de chacun un petit psychanalyste de soi même, et ce le plus tôt possible, comme nous le suggérons nous aussi, ne libère-t-on pas précisément l'homme ainsi asservi ? Et cela même si Freud (et ses disciples) conteste (largement pour "rester dans le business" c'est évident, car si chacun se fait sa petite analyse de quoi vivront alors les psychanalystes ?) la possibilité d'une réelle autoanalyse (alors que d'autres psychanalystes, peut-être plus désintéressés que Freud, tels K.Horney, en acceptent la possibilité et en recommandent la pratique et le développement).

Ainsi avec l'astucieuse remarque de Descartes et la possibilité de voir enfin de nos propres yeux nos dépendances pulsionnelles les plus diverses, ce qui ne peut qu'ouvrir la route à une libération vis-à-vis des forces obscures qui nous mènent, la cause nous semble entendue: si nous ne sommes pas spontanément libres au moins pouvons-nous le devenir, et ce d'autant plus aisément que nous aurons été tôt informés sur nous-mêmes.

Ce qui peut bien paraître une confirmation du fait que l'homme est une sorte de dieu, ce que Nietzsche n'a pas manqué de reprendre à son compte longtemps après Descartes, en ajoutant (ce qui ne paraissait pas être l'avis de Descartes) son célèbre "Dieu est mort". L'homme l'ayant en quelque sorte remplacé. Mais là où Nietzsche pouvait paraître ne voir une libération de l'homme que lorsqu'il y avait refus de toute contrainte (même auto- contrainte) éthique au nom du souci d'harmonie (cela étant immédiatement assimilé à de la faiblesse et de la morale de type forcément plus ou moins religieux - cf "La généalogie de la morale"), Descartes voyait, et nous sommes en plein accord avec lui, quelque chose de parfaitement compatible avec la liberté, constituant même (ce qui annonce Kant) une sorte de "libre nécessité". Que nous concevons comme pouvant, d'une certaine façon, prolonger (avec liberté) celle, toute biologique, sans liberté, mais tout aussi naturelle, si chère à Jacques Monod, aux côtés du Hasard !

 

Pour nous, il y a nécessité vis à vis de l'harmonie, par souci de la solidité de la chaîne des humains autant que de notre solidité neurophysiologique personnelle. Et l'on ne peut, alors, que rappeler la très classique définition cartésienne de la générosité, extraite de l'article 153 du "Traité des Passions":

"Je crois que la vraie générosité, qui fait qu'un homme s'estime au plus haut point qu'il se peut légitimement estimer, consiste seulement, partie en ce qu'il connaît qu'il n'y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés ....et partie en ce qu'il sent en soi-même une ferme et constante résolution d'en bien user... "

 

Le sent (ou décide de faire tout comme, s'il ne le sent pas) pour raisons psychoécologiques, par souci de l'harmonie du monde et de lui même. Ce qui, dans le langage de l'époque, donnait pour tâche à l'homme de: "toujours se servir, le mieux qu'il lui est possible, de son esprit, pour connaître ce qu'il doit faire ou ne pas faire en toutes les occurrences de la vie”. Et ensuite d'avoir "une ferme et constante résolution d'exécuter tout ce que la raison lui conseillera, sans que ses passions ou ses appétits l'en détournent....." (Lettre à Elisabeth 4/8/1645).

 

Ainsi, il y aurait, avant tout, un élément de vouloir à mettre en jeu: ne sera libre que celui qui décide de le devenir, et lui seul (mais tous le peuvent !).

C'est également en ce sens que Jaspers nous a légué cette pensée: "La liberté n'est qu'indirecte dans sa communication. C'est un appel que lancent les individus qui ont eu cette audace" <celle de se vouloir libres> "à ceux qui viendront après eux et entendront leurs voix". (Philosophie III, 28).

Il y a, en effet, un véritable apprentissage (une inculcation ? étymologie du mot: presser avec le talon, c'est dire !) de la liberté à instituer, (avis aux instituteurs !) au niveau institutionnel (précisément) le plus large possible.

Un apprentissage de son existence, puis de sa signification, et de son usage, probables.

 

Et où donc cela se fait-il dans notre monde de nos jours ? A Normale Sup, Section Philosophie, peut-être ? Et encore....Alors que ce devrait, progressivement, être enseigné dès la maternelle, ou presque !

 

Le mal et la souffrance.

 

Selon notre thèse, le sur-hasard lié à la Nature naturante "n'agirait" sur la biosphère qu'en "surimpression", en arrière du hasard, lequel (quoiqu' orienté peut-être dans ses grandes lignes, qui sait, après tout ?) resterait le maître de céans, sauf à ce que l'être humain décide de le "canaliser" à son tour - dans la mesure où il le peut - au titre de sa participation au sur-hasard si c'est dans une perspective d'harmonie.

Il y aurait dès lors rien d'étonnant à ce que subsistent toutes sortes de dysharmonies dans la biosphère sans que cela remette en cause le principe explicatif avancé d'harmonie générale (globale) dans lequel s'inscrit déjà fort bien ce fait que nous avons à notre portée une bonne partie de "l'outillage" nécessaire pour remédier à un certain nombre de dysharmonies (pas à toutes bien sûr).

Les progrès effectués à travers les âges dans toutes sortes de domaines vont bien vers le sens d'un accroissement d'harmonie : ce ne sont ni les anciennes victimes d'un esclavage désormais aboli, ni les malheureux amputés sans anesthésie (avec cautérisation de la plaie au fer rouge, merci), ni les dizaines de millions de pestiférés, misérables cibles d'un mal que l'on sait désormais prévenir, ni les victimes des lettres de cachet qui nous démentiraient s'ils revenaient donner leur avis sur le sens dans lequel a évolué l'humanité ! Mais il reste tout ce à quoi l'on ne pourra jamais remédier, quoi qu'on fasse, en matière de souffrance humaine. Est-il alors interdit de se demander si on ne peut "dépasser les apparences" et voir les choses non plus avec les "yeux de la tête" mais avec les yeux d'une "sur-tête", pardonnez-nous l'expression. Un peu comme, nous l'avons dit au début de cet ouvrage, c'est avec "l'œil du cerveau" et non celui de notre orbite qu'il convient de voir le monde physique si on veut le comprendre plus que ce qui nous en est accessible par vision directe ? Serait-il alors excessif d'imaginer que toute dysharmonie trop prononcée engendrée par l'humain serait compensée (pour la ou les victimes) non seulement par une imparfaite justice des hommes mais par une immanente justice distributive (répartissant peines et récompenses selon les efforts de chacun), et non pas aveuglément commutative, c'est à dire ne se souciant que d'imposer une égalité des obligations et des droits, même si cela est déjà un premier pas non négligeable vers l'harmonie), justice distributive sur l'existence de laquelle tant d'êtres ont déjà spéculé ? Extrapolation audacieuse, assurément, mais est-ce bien si totalement inconcevable ? A chacun de répondre.....

Notons que nous ne parlons pas là de justice sanctionnant (celle des hommes étant supposée s'en charger) d'autant qu'à nos yeux les auteurs des pires méfaits resteront des victimes de maladies à prévenir et non des responsables à punir. Nous parlons seulement en quelque sorte de "l'indemnisation " des victimes innocentes (ou méritantes, tel, par exemple, ce maghrébin tué dans le métro par l'agresseur d'une vieille dame au secours de laquelle il était accouru - c'était en 1989 à Paris). Tels, aussi, ces fonctionnaires cambodgiens assassinés pour avoir dénoncé des détourneurs d'aide alimentaire, ces journalistes colombiens dénonçant les trafiquants de drogue, les juges italiens dans leur lutte contre la maffia, et tant d'autres, enfin !

Certes il se peut que le sur-hasard n'intervienne alors nullement, puisque notre liberté exige que subsiste un domaine bio sphérique échappant à l'influence méta sphérique (tout comme il peut parfois, par notre intervention, échapper à l'influence du hasard). Mais, tout de même, n'y aurait-il pas une sorte de contradiction interne dans la représentation d'un sur-hasard exerçant une harmonieuse influence sur le monde et un (harmonieux) contrôle à toutes sortes de niveaux, laissant aux humains, la faculté de se détruire et de se déchirer ou au contraire de s' épanouir afin que leur liberté soit entière et se "lavant les mains" des misères (c'est-à-dire des dysharmonies particulièrement frappantes) qui auraient été le lot de tous ces malchanceux n'ayant fait que subir, sans la moindre possibilité de s'y opposer, la cruauté de malades déséquilibrés, ou la loi d'une nature naturée parfois implacable dans ses composants hasardeux et cataclysmiques ? Cela ne nous paraîtrait pas précisément du "bien joli travail" et serait un peu trop en opposition avec tant de si belles autres choses dans un contexte d'harmonie générale. Impression personnelle qui n'engage que celui qui l'émet !

Mais ne serait-ce pas, plutôt, que nous ne disposons pas de suffisamment d'éléments pour juger ?

Par exemple, quelqu'un rendu victime pour avoir défendu une juste cause ne "profite"-t-il pas (de façon tout à fait incompréhensible à l'heure actuelle) du surplus d'harmonie que son effort a nécessairement engendré, d'une manière ou d'une autre, au niveau de l'humanité tout entière ? Cela un peu à la façon dont le sacrifice d'un organe pour améliorer la condition d'un organisme entier est finalement bénéfique ? Ce qui suppose une acceptation de perte d'identité avec "retrouvaille" ou "récupération" dans le tout de l'humanité, actuellement inconcevable, mais pas forcément demain....

Nous sommes sinon fort tenté d'adhérer à cette thèse, du moins tenté d'adhérer à celle selon laquelle le mystère du monde et de l'homme est tel qu'il pourrait inclure cette "disposition", sans que nous puissions la comprendre. Cela sans être pour autant de ceux qui n'éprouvent là qu'une illusion (de plus) destinée à les consoler de leurs misères (voire à se donner bonne conscience face à celle des autres !).

Par ailleurs, nul n'étant, selon nous, coupable tant qu'il n'a pas clairement été informé dès l'école de la nécessité de gérer ses pulsions dans une perspective d'harmonie, nous ne saurions, présentement, parler de châtiment justifié au niveau des auteurs de dysharmonies majeures (même s'il est clair qu'il est préférable que la société se protège, aussi peu et mal cela soit-il, en imposant aux criminels des punitions en attendant qu' elle leur apprenne à éviter de commettre des crimes).

A un autre niveau (biologique celui- là ?) les phénomènes si mystérieux que sont, malgré leur inconstance, et les ambiguïtés quant à leur signification, la "mauvaise conscience", le remords, voire les insomnies, cauchemars ou même dérèglements divers d'ordre hormonal ou nerveux, ne peuvent-ils être interprétés comme sanctions d'une autre espèce ? Tout au moins comme des mini-sanctions ? Et ne saurait-il alors pas y en avoir de bien pires "ailleurs" (au sens d'ailleurs en nous) ?

Ceci sans faire aucunement de la science-fiction pure et simple ! Et sans faire non plus de telle ou telle épidémie un "châtiment de Dieu " destiné à punir les humains de leurs soi-disant "péchés" précisons-le bien vite et bien fort. Mais une "mauvaise disposition neuronale non corrigée" débouchant sur des comportements hautement dysharmonieux envers les autres (sadisme, torture mentale, crimes, etc..) par soumission à des pulsions malsaines ne saurait-elle porter en elle le germe de nouveaux excès futurs avec une probabilité croissante soit de sanction judiciaire (on finirait par "le payer", devant les hommes au moins) soit de dérèglements neuronaux accrus (avec des troubles mentaux épouvantables à la clé). Ceci en seuls termes de probabilité (voire de simple possibilité) d'ailleurs, mais ce n'est pas si négligeable déjà. Là encore l'information scolaire de cet état de choses fait un peu partout totalement défaut.

Divers bourreaux ou dictateurs ou despotes finissent certes leurs jours paisiblement (ou en ricanant s'ils doivent finalement payer). Le célèbre Dr Petiot qui, pendant la guerre, assassinait ses patients par dizaines pour les voler et fut exécuté sans qu'il ait sourcillé en est un exemple entre cent. Mais combien aussi, ont payé leurs crimes ou abus d'atroces souffrances morales leur (fin de) vie durant ! Et ceux-là devaient certes souhaiter qu'il n'y ait pas d'autre forme de vie après leur mort... si la sanction devait "continuer". Ne se rapproche-t-on pas là de la notion de justice neuronale - sur laquelle il ne semble pas que le Professeur J. P. Changeux, le spécialiste de l'"homme neuronal" se soit beaucoup penché ?

 

Certes nous ne faisons que supposer que la volonté de l'individu d'agir harmonieusement, une fois informé, "rectifie" en quelque sorte les "circuits neuronaux" (expression imagée destinée à simplifier ce qui a des chances d'être infiniment plus complexe) - mais cela est plausible. En tous cas la démonstration du contraire reste également à faire si bien qu'il doit rester possible de penser, et encore plus de pousser les jeunes à penser, que la "désobéissance" aux excès de nos pulsions est le chemin le plus assuré vers la santé psychique, car il existerait des mécanismes mentaux sanctionnant, même si quelques individus parviennent à leur échapper en apparence.

 

Ainsi le mal, et même la souffrance, ne seraient ils, nous semble-t-il, pas totalement incompatibles avec l'idée d'un monde harmonieux et, contrairement à ce qu'en dit F.Mauriac ("Un adolescent d'autrefois") le mal ne serait plus ce qui a tendance à faire défaillir la foi: Il ne serait que le résultat de cette liberté qui motive, au contraire, notre foi en la Nature qui nous l'a donnée.

 

 

La mort.

 

Pour ce qui est de la mort maintenant, son aspect négatif doit-il être accepté sans quelque restriction ? Ne convient-il pas de la repenser dans une perspective de rencontre entre l'infiniment petit subatomique et l'infiniment grand astronomique et temporel ? Un ouvrage doit absolument être lu par tous ceux que le sujet intéresse: "Mort, voici ta défaite" de J. Charon déjà cité. Cet ouvrage (Albin Michel Edition 1979) est assurément un des plus avancés jamais écrit sur ce sujet et se place largement dans le contexte de la science physique la plus moderne. Nous ne saurions assez le recommander, malgré son aspect très avant - gardiste, à tous ceux que la notion de mort intrigue... ou effraie. Ne convient-il pas, en effet, comme l'auteur le suggère, de prêter plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'alors à nos constituants élémentaires ?

La probabilité de réarrangements identiques de ces composants après séparation est certes des plus infimes, mais qu'en dire au regard non plus cette fois d'un tout petit quinze milliards d'années, comme pour notre singe tapant à la machine, mais des milliards et des milliards de milliards d'années, de siècles, de millénaires de l'éternité - avec une bonne probabilité que la notion de temps écoulé entre deux "reconstitutions" (éventuelles) ne puisse être ressentie ? Ce qui résoudrait élégamment le problème de l'attente (mais soulève celui de la traduction neurologique du temps !).

L'immortalité de "l'âme", cette notion qui turlupine nombre d'humains depuis qu'ils sont conscients de leur disparition future est-elle (sous un autre nom car nous ne saurions nous, parler d'âme) vraiment dénuée de tout fondement objectif ? Ne se pourrait-il pas, également qu'il y ait en nous une partie de quelque chose de collectif, comme la culture (mais au delà d'elle, vers de l' "un peu plus - clairement - biologique"), culture qui, déjà, ne saurait être totalement mortelle ?

Et même, si l'on tient à aller plus loin, dans les centaines de milliards de galaxies existantes (plus celles qui s'ajouteront, dans le futur, à celles actuellement en place !), galaxies elles-mêmes constituées de centaines de milliards d'étoiles pouvant avoir autour d'elles quelques planètes dont certaines du type de notre bonne vieille terre, ne saurait-il y avoir d'autres mondes, avec d'autres vies, auxquelles nous "participerions" un jour (de nouveau ?) ceci alors même qu'il se recrée et se re-créera constamment des astres nouveaux, énergie transformée en matière en attendant de redevenir énergie... (laquelle est quoi, au juste ? Nul ne le sait...)!

Cela pourra ne pas paraître très sérieux, mais où le "sérieux" s'arrête-t-il ? On ne le sait pas non plus ! Reste que poussières d'étoiles inconscientes nous étions au départ (aucun doute là dessus), "poussières d'étoiles" agglomérées et conscientes nous sommes devenus sur cette planète, poussières d'étoiles probablement inconscientes nous redeviendrons  - en attendant la suite (éventuelle). L'astronome fervent que nous sommes ("La voûte étoilée au dessus de moi, la foi dans la Nature en moi") n'y trouve rien de triste ni de tragique, et suggère au lecteur de le suivre sur ce point en s'intéressant de plus près à l'astronomie...ce "court circuit mystique" (Koestler "Les somnambules").

Et ceux qui refuseront cette approche comme étant trop matérialiste (elle en ne l'est en fait qu'en première approche) ne pourront nier que la mort n'est jamais qu'une rentrée dans un Mystère dont nous étions temporairement sortis par la naissance, après avoir eu le temps de comprendre....qu'il y avait Mystère !

 

Notre esprit ne saurait-il, à défaut même de notre corps, être comme ces particules (photons, électrons...) qui existent elles aussi à la fois (ou alternativement, la chose n'est pas toujours claire) sous forme de matière et d'énergie - avec la possibilité dès lors pour lui de se retrouver identique ailleurs ? Que se passe-t-il au juste au niveau subatomique des constituants cérébraux lors de notre mort (mort que les bouddhistes nient d'ailleurs : ils parlent d'une entrée dans le nirvana - simple changement d'état, les autres grandes religions proposant diverses variantes...) ?

Les mathématiques (encore elles, mais y a-t-il rien de plus méta sphérique ? Cf par exemple J.P. Changeux-Connes " Matière à penser" O. Jacob· 199O) nous laissent entrevoir des mondes tellement différents du nôtre où toutes les lois seraient changées, où le nombre de dimensions serait différent, qu'il ne paraît pas tout à fait interdit de penser qu'ils puissent exister, ou aient existé et reviennent, ces autres mondes. Avec nous peut-être dedans, ou notre futur "nous", ou notre "nous" passé...

 

Elucubrations, certes, que cela, mais ces "élucubrations" sont-elles si différentes finalement de la notion de voyage en soi-même lorsque l'on se plonge dans ses pensées, dans ses lectures, dans ses recherches, dans ses songes...? Or de tels voyages "existent" bien, tout psychologiques soient-ils. Avec une transcription neuronale quelque part, ils ne sont pas que "coquecigrues" !

D'autre part, n'allons-nous pas à grandes enjambées vers une interprétation de plus en plus mathématique (c'est-à-dire abstraite ) de la biologie. (Cf par exemple Stéphane Lupasco "Energie et matière vivante" ou Beigbeder " Le contre-Monod"). Au point que l'on a pu dire que la biologie de demain serait mathématique ou qu'elle ne serait pas !

Dans cette perspective n'y a-t-il pas déjà une petite mort à nous penser, nous, vivants, en termes d'abstraction - avec cet avantage que la mort physique classique perd une bonne partie de son sens, et donc de l'angoisse qui s'y attache chez certains (angoisse qui est tout à fait pathologique à notre avis d'ailleurs) lorsqu'on se conceptualise ainsi ?

Quant à retrouver, sous une forme ou sous une autre (et en esprit sans doute plutôt qu'autrement), nos chers disparus, ce qui paraît au moins aussi élucubratoire a priori, cela s'inscrirait pourtant si bien dans un monde supérieurement harmonieux, que nous n'osons en rejeter trop vite l'idée comme excessivement farfelue... A vrai dire, sans cette possibilité-là pourrait-on vraiment parler d'harmonie globale ? En la matière, l'espoir, la confiance en l'harmonie ne pourraient-ils jouer quelque rôle ici encore, après tout ? Dès lors fermer définitivement la porte à toute notion de retrouvailles et de non-mort, ou au moins de mort et de séparation différente de la représentation que nous en avons , ne serait, à notre avis, pas raisonnable. Ce serait plutôt même presque "antiscientifique", en terme de science de demain dont nous discernons les premiers éléments, et cela va bien (toujours à notre humble avis) dans le sens d'une justice immanente avec des compensations pour les innocentes victimes, et pour les martyrs au nom d'une noble cause puisqu'ils ne mourraient pas vraiment...

Certes les "retrouvailles" et la "résurrection" que nous imaginons ne semblent pas avoir la consistance de ce qu'en offrent généreusement quelques religions. C'est que nous préférons faire preuve de modération, mais qui prouve qu'on ne puisse aller plus loin, après tout, si l'on y tient vraiment ?

 

La plupart des gens en bonne santé psychique ne redoutent pas outre mesure leur mort en fait, même s'ils se savent condamnés à échéance plus précoce qu'ils ne le souhaiteraient. La peur intense de la mort est une névropathie, qui se soigne par divers moyens souvent efficaces. Quant à la souffrance à l'idée de ne revoir jamais ou bien abstraitement selon nos théories) nos chers disparus, ses excès aussi sont pathologiques. Passé un certain temps, les gens équilibrés se consolent, ou, du moins, se "font une raison". Ils portent leurs chers disparus dans leur cœur, et s'en contentent.

Pour les autres, est-il si indispensable de les priver d'espoir porteur de joie, alors que rien, mais, alors, vraiment rien, ne prouve le caractère définitif et irréversible de leur séparation ? Et que tant d'autres portes dignes de considération restent entrebâillées... sinon même grandes ouvertes...?

Il n'y a nul lieu d'avoir peur de la mort. Même des matérialistes convaincus reconnaissent l'intervention de phénomènes curieux lors de ce "passage sur l'autre rive du Styx".

E. Morin, peu suspect de débordements spiritualistes, parle d'une certaine "béatitude des mourants, où il semble que l'espèce étende sa patte protectrice sur l'individu agonisant" ("L'homme et la mort").

Quelle est donc cette "espèce d'espèce" qui étend ainsi sa patte pour nous aider, alors, cher E. Morin, vous pour qui il n'y a (d'où donc tenez vous l'information pour employer l'indicatif ?) de vérité que "biodégradable" ! Elle nous paraît bien proche de celle que diverses religions nomment "Dieu", qui est leur Vérité (non biodégradable, selon elles, qui n'en savent pas plus que vous sur la question, mais emploient également l'indicatif - Dieu que les gens sont catégoriques, sur tous les bords !) lorsqu'elle assure ainsi ce rôle bienfaisant qu'elle n'aurait pas la moindre raison d'assurer si le hasard seul la guidait, ce nous semble... non ?

Et si ce n'était que la Nature, cette "espèce d'espèce " qui nous reprendrait alors en son sein en nous apaisant, encore plus sans doute si nous reconnaissons sa présence en nous ?

 

Nous aimerions, en tout cas, clore ces considérations par deux remarques:

La première est qu'en y réfléchissant un tout petit peu, la mort, (naturelle, par vieillesse) est probablement plutôt une excellente chose qu'une mauvaise ! Que serait, en effet, un monde où personne ne mourrait ? Et que deviendrait notre vie si elle n'avait cet arrière fond de fin qui valorise tout ce qui précède ? La mort, y compris la nôtre, pourrait bien être, en fait, un des meilleurs indices de l'organisation harmonieuse de l'Univers, et, (si elle survient à un age avancé, s'entend), une sage "décision" (de plus ?) de la nature.

Notre deuxième remarque, c'est que nous craignons un peu que nos propos vous aient paru bien irréels, lointains, bien artificiels et ne vous aient de ce fait à la fois mis un peu mal à l'aise et vous aient fait douter de nos thèses.

Si c'est le cas nous aimerions vous rappeler que le réel et l'irréel sont en psychologie comme en physique de plus en plus imbriqués, c'est d'ailleurs pour bien vous le faire saisir que nous avons si longuement digressé sur la science moderne. Il convient de s'y habituer, de ne pas éprouver de malaise, de se dire que notre monde est ainsi fait, et de réaliser également que l'action sur le réel, sur le quotidien exige un "contrôle" aussi poussé que possible de l'irréel qui le sous-tend. Dans le "monde physique" ce sont les mathématiques, cet outil irréel au pouvoir si puissant, nous l'avons suffisamment souligné. Dans l'humain c'est ce mélange de métaphysique et de psychologie, les deux étant très liés, finalement, qui nous semble l'équivalent des mathématiques. Nous ne sommes sans doute pas aussi habitués à manipuler cet outil qu'à manier l'autre mais c'est vraisemblablement ce vers quoi nous nous dirigerons dans les siècles à venir, Bergson l'avait bien pressenti et après lui Stéphane Lupasco ("Du rêve, de la mathématique et de la mort" Ed. Bourgeois).

Un gros effort d'abstraction sera toujours nécessaire pour toutes sortes de compréhensions (dont, sans doute, celle de la signification exacte du terme "mort") effort que l'on retrouve partout, ne serait-ce que pour nous rendre compte des combats que nos grands-parents ont du engager et les souffrances qu'ils ont endurées pour que s'instaurent la liberté politique et l'égalité que nous n'apprécions même plus tant elles nous paraissent aller de soi. Cette liberté tout comme la justice, ce n'est que lorsqu'on en a été privé que l'on saisit vraiment sa réalité, autrement elle reste tout à fait irréelle, derrière un monde quotidien qui seul nous semble être réel. Cet exemple devrait aider ceux qui ont quelque peine à voir l'irréel, dont notre propre mort, et son importance à nos yeux, derrière le réel.

Dans un autre domaine d'irréalité sans chercher le moins du monde à "faire dans le morbide" revenons une dernière fois, si vous le permettez, sur la mort. Elle n'est ni vraiment visible, ni même croyable de bien des façons. Elle est totalement irréelle lorsque nous nous voyons et nous sentons si pleins de vie et voyons les autres ainsi.

Elle est pourtant bien réelle quant à son existence, même si, comme pour l'harmonie, c'est sous une forme latente et nous l'avons dit, probablement différente de ce que nous en imaginons. L'effort intellectuel de représentation de l'irréalité est certes encore plus important là que pour la liberté politique - mais on ne peut éviter de le faire, cet effort, si l'on cherche à connaître la vérité de notre monde et c'est exactement ce type d'effort d'abstraction qui peut nous permettre également de concevoir la source d'harmonie que tout nous pousse à admettre, pensons-nous. Il s'agit de la capacité d'abstraction appliquée à soi-même, de la capacité de savoir, de pouvoir ·s'abstraire (étymologiquement: "se retirer de soi"), se dématérialiser, en pensée, pour ne laisser subsister que la partie "immatérielle" située en nous dont l'authenticité nous semble indubitable et devrait, à tout le moins, vous sembler très possible.

Bien peu de personnes parviennent à assumer joyeusement le fait qu'elles ne sont pas immortelles - la plupart s'efforçant (et notre société avec elles) de cacher la mort autant que faire se peut. Il n'en a pourtant pas toujours été ainsi et la sociologie nous montre, à côté de quelques types de sociétés à mort extrêmement joyeuse, de très nombreuses sociétés où la mort n'effraie nullement.

Sans aller si loin que l'exemple des kamikazes, l'Inde et l'Extrême-Orient et de nombreuses sociétés primitives tiennent une position privilégiée en la matière. Ne devrions-nous pas revoir quelque peu notre position d'occidentaux et réhabiliter puis intégrer dans notre vie la mort en la représentant, à la fois pour les raisons scientifiques (certes bien d'avant-garde !) invoquées et par la réflexion philosophique autrement que comme une cessation de vie souvent douloureuse, presque toujours laide, voire horrible, punition suprême et épouvantail absolu ? La psychoécologie pourrait bien conduire à une révision radicale sur ce point, sans pour autant tomber dans un certain type d'excès religieux consistant presque à la glorifier et à renier le présent (ce qui n'a d'intérêt que lorsqu'il est insoutenable) au nom de ce qui viendrait après elle...

 

Par quel raisonnement direz-vous, peut-on intégrer la fin de notre vie physique à la joie de vivre ? Par des considérations psychologiques évidemment.

 

C'est Gide, peu suspect de complaisance envers la mortification, qui avait fait observer que, sans la mort en arrière-plan, la vie n'aurait sans doute pas toute la saveur qu'elle a. Ce jugement a priori surprenant - quel être heureux refuserait l'éternité ? - est à rapprocher du fait psychologique (et économique) selon lequel n'est ressenti comme précieux que ce qui est limité (ce qui est rare est cher). Ceci alors même que, pour citer Nietzsche cette fois, notre amour pour la vie, comme tout amour, veut l'éternité, veut la plus profonde éternité... (mais cela n'est-il pas une pulsion finalement, presque un caprice ?)

La contradiction disparaît ou s'estompe si on fait intervenir la vie de l'esprit en juxtaposition de la vie "tout court" - et cela pourrait bien nous montrer la bonne voie pour résoudre le dilemme: faut-il se réjouir d'être mortels alors que nous souhaiterions être immortels? Question qui nous plonge aux tréfonds de la "psychologie des profondeurs" assurément et qui ne peut être résolue qu'en développant notre capacité d'abstraction et notre aptitude à concevoir l'existence de l'irréel bref en sachant "voir" (ou entrevoir) l'invisible...

Si on accepte l'idée que notre existence n'est pas toute entière à se passer dans le monde physique (et le rêve, aussi peu significatif qu'il puisse paraître, pousse avec l'imaginaire et l'art quelque peu vers cette conception des choses) on peut penser qu'il y aurait un authentique stade intermédiaire (par l'irréalité, par la "disparition" qu'il nous conférerait) entre la vie et la mort.

Ce serait également un stade à mi-chemin entre un "onirisme éveillé" (nous y revoilà) et une petite mort temporaire et l'on ne peut que songer au Thanatos que Freud oppose à l'Eros. Ce Thanatos nous le situerions, nous, en relation avec la méta sphère selon des rapports qui débouchent sur les profondeurs les plus inexplorées de notre personnalité de base - de notre nature humaine (Cf. Dufrenne, op. cit.).

 

Dès lors proclamer que la vie de l'esprit est une forme de vie aussi joyeuse, aussi pleine, aussi authentique, aussi vivante même que la vie du corps, vivre sa vie sur ces deux plans simultanés et chercher à valoriser la première autant que la seconde, ferait assurément partie de la sagesse ! Laquelle consisterait à valoriser au maximum la vie intérieure, sans dénigrer le moins du monde l'autre !

 

La mort ne serait alors plus l'épouvantail suprême mais bien une simple entrée métasphérique de plus (mais permanente, celle-là, -ou·d'un temporaire plus prolongé ?) de l'être humain qui serait non pas un simple organisme animé mais une "essence de vie mourant sa vie et vivant sa mort" (pour reprendre la très belle présentation qu'en fait Binswanger).Organisme animé qui vivrait à deux niveaux, finalement .....* Dans de telles conditions il nous semble que le "pari sur l'outre-tombe" n'ait pas grande importance, ni même grand sens : nature nous sommes, nature nous resterons, que ce soit sous une forme ou sous une autre.

 

Parler ainsi de stades intermédiaires de non-mort, de justice immanente, de retrouvailles d'êtres chers disparus ne fait vraiment pas sérieux lorsqu'on se trouve en pleine fin de XXème siècle en pleine euphorie productrice et consommatrice et... réaliste surtout ! Nous en sommes navrés. Il est exact que tout cela paraît bien artificiel et pourtant c'est là où notre raisonnement et notre intuition nous conduisent. Une certaine logique une fois mise en marche (celle du sur-hasard en l'occurrence) on ne s'arrête pas où l'on veut. Il convenait donc d'aller aussi loin que possible dans la zone d'irréalité du réel, qui n'est peut-être finalement que la réalité d'un monde irréel. En nous disant qu'il y a trop de sujets d'étonnement à propos de la vie, et de cet être surprenant qu'est l'homme, pour rayer d'un trait de plume au nom d'un soi-disant "scientifisme" tout mystère métaphysique relativement à sa disparition...

 

Nous vous prions de nous excuser d'avoir ainsi insisté sur la mort. Il n'était nullement dans notre intention de déranger et encore moins de faire peur, puisque nous cherchons au contraire à faire ressortir l'équilibre et la joie partout où l'on peut les trouver !: il ne s'agissait que de vous montrer qu'une approche harmonieuse de la mort était tout à fait admissible dans le cadre de la psychoécologie, approche permettant de concevoir que l'on puisse sinon vraiment "goûter sa mort" avec "délices" pour reprendre l'expression d'un (très) saint homme, du moins ne pas la redouter même lorsque l'on "goûte" très fort la vie.

 

C'est parce que les matérialistes ne comprennent pas cela (et que s'ajoutent à eux des religieux qui considèrent qu'hommes et femmes n'ont pas le droit de disposer de leur corps librement) qu'ils dénoncent si fort le suicide. La mort leur fait tellement peur qu'ils ne sauraient autoriser même ceux qui souffrent par trop à y avoir accès - type même de réaction viscérale primaire entachée d'obscurantisme, que l'on peut difficilement accepter. La liberté de choisir sa mort nous apparaît comme l'un des droits fondamentaux de l'homme tout comme le droit de ne pas donner la vie et de disposer, homme ou femme, de son corps comme on l'entend, (même si c'est de façon jugée très immorale par les autres). Mourir, c'est se refondre dans la Nature, et nul ne devrait pouvoir en empêcher ceux qui, consciemment, lucidement, bref sainement décident de le faire.

Il ne s'agit assurément pas de dénigrer les joies de la vie socio-physico-affective, mais à trop vouloir la valoriser (ou à lui donner l'exclusivité) on risque fort de dévaloriser la vie toute entière en ignorant ce qu'il y a en elle de plus qui ne saurait être considéré comme totalement biologique qu'en élargissant considérablement l'acceptation du terme biologique et qui paraît bien pouvoir être nommé comme tant d'êtres avant nous l'ont fait, avec une majuscule par respect pour son mystère: l'Esprit du monde ou l'Esprit de la Nature.

 

 

Prenons un peu de recul maintenant, et tout en gardant à l'esprit le problème de la compatibilité de la mort et de l'harmonie, situons (audacieusement ?) notre projet - tout projet pédagogique (psychoécologique ou non) en fait, qui que ce soit qui l'adopte - au niveau d'une anti-mort puisqu'il se veut structuration psychique (laquelle est définie comme anti-déstructuration, anti-destruction donc !).

Toutes sortes d'indices nous faisant soupçonner l'existence d'une "autre réalité", en arrière-plan de celle que nous expérimentons quotidiennement il faut bien donner un nom à ce qui lui correspondrait dans l'humain, et en dehors du langage psychanalytique qui n'est pas accessible à tous, celui d'Esprit a été généralement retenu. Nous proposerons de revenir, une fois encore, plutôt à "la Nature" (naturante) et les humains ne seraient, grâce à elle, nullement des animaux dénaturés, mais seulement des animaux ayant la faculté de se naturer ou non (de naître ou non) en leur nature particulière du fait de cette liberté existentielle qu'eux seuls peuvent décider d'expérimenter.

 

Leur reconnaissance d'un sur-hasard (naturel) auquel ils pourraient littéralement "adhérer" en admettant la présence en eux de cette Nature naturante serait la meilleure (ou une des meilleures) façon(s) de déclencher cette "supra-naturation". Laquelle n'aurait rien de surnaturel (sinon par rapport à la seule nature naturée), mais ils en tireraient néanmoins toutes sortes d'avantages en terme de santé psychique.

Par contre ceux qui, après information, refuseraient d'admettre cette situation et rechercheraient leur seule "réussite personnelle" en se laissant guider par leurs pulsions au lieu de choisir leur liberté existentielle pour les contrôler, ceux-là passeraient à côté de leur nature authentique et courraient même le risque de se retrouver dans la situation d'animaux dénaturés (Vercors !)...Dans la situation de morts, de vrais morts, cette fois, peut-être bien même ! De suicidés existentiels, en tout cas.

Cette supra-naturation volontaire - qui se trouverait être tant une mutation auto-organisée qu'une maturation - puisqu'elle nous donnerait accès à une maturité complète - cette supra-naturation, donc, ne serait pas sans rappeler la "conversion à l'existence" que proposent, par le biais de la reconnaissance d'un autre principe que le seul hasard dans le monde, divers philosophes influencés par Kant, dont de nouveau le médecin philosophe qu'était Karl Jaspers.

Ceux qui trouvent que le mot "conversion" isolé sonne par trop religieux peuvent d'ailleurs toujours parler d'"émancipation existentielle volontaire", - résultat de la libération de même nom.

Avec la permission du lecteur nous opterons pour le compromis: "accomplissement existentiel" - lequel considérerait la confiance en la Nature comme une sorte de sixième sens à acquérir et à développer par nous-mêmes sans tomber dans les travers usuels de la foi (et en acceptant tout au plus de concevoir l'immortalité de l'esprit dans une perspective d'extra temporalité plutôt que de sempiternité). Cet accomplissement serait un dépassement de soi-même vers une humanité plus haute, non pour jouer les surhommes avec un orgueil élitiste nietzschéen méprisant les "petits hommes" ordinaires, mais pour les aider à se hisser eux-mêmes, à leur tour, au dessus de leurs humanité primaire, en accomplissant ainsi quelque mystérieux dessein de la Nature. Laquelle aurait, en quelque sorte, délégué à l'homme partie de son pouvoir naturant pour qu'il se (re) nature lui-même, par sa réflexion, et y aide son semblable, précisément, en lui suggérant notamment l'idée qu'il se pourrait bien que l'homme soit l'être dont la nature serait d'avoir - librement - à dépasser vers une nature secondaire ce qui en lui est nature primaire ! Avec comme conséquence, celle de pouvoir enfin passer d'une société des hommes soumise aux pulsions plus ou moins fascisantes des plus forts ou/et des plus favorisés vers une société défascisée raisonnablement harmonieuse et pacifique.

Mais, hormis quelques rares penseurs existentiels, qui donc est conscient, à l'heure actuelle, de la nécessité de ces "accomplissements" ? Pratiquement personne, les plus généreux des humanistes attendant tout ou presque des lois, des institutions et du droit, avec les résultats que l'on voit, et ceux futurs que l'on imagine aisément.

 

Cet accomplissement seul, enfin, véritable épanouissement ontologique, permettrait à l'homme de devenir vraiment un homme, c'est à dire un homme de cœur au lieu d'un égoïste, qui serait cet "acte sur soi qui fait de l'homme un autre homme" (Jaspers, Philosophie I, 42). Il exigerait, bien vraisemblablement, une "initiation existentielle" préalable liée à la reconnaissance du caractère également supra - naturel de toute personne humaine (voire de toute vie), aussi caché que soit ce caractère sous les plus exécrables "couches pulsionnelles" parfois !

N'est-il pas temps, dès lors, pour tous les humanistes (forcément antifascistes) d'avoir, n'en déplaise à ceux qui pensent encore trop en seuls termes de structures (reste d'influence marxiste ?), une vision un peu moins exclusivement politique et un peu plus anthropocentrique (psychologique - disons même: psychobiologique) des choses et de rejoindre les psychoécologistes en oeuvrant, eux aussi, pour l'émancipation existentielle volontaire et pour l'accomplissement existentiel des jeunes afin d'améliorer le monde dans l'avenir ?

Dans cette perspective, il nous semble qu'il est permis d'entrevoir une action psychopédagogique en pénétrant (sans effraction) dans le psychisme des jeunes et en évitant, autant que possible, de jouer les "Diafoirus de l'inconscient" dont parle si joliment Jean Delay, et qui ne sont pas exactement en voie de disparition, hélas ! En évitant aussi, sans perdre de vue les insuffisances du strict rationalisme pour ce qui touche au mystère de l'homme, de tomber dans un spiritualisme facilement outrancier. Ce qui devrait pouvoir être garanti par la lecture, la relecture, et la lecture encore des penseurs "critiques" de pointe, avec, au premier rang d'entre eux, modèle de rigueur intellectuelle, le Professeur en biologie H.Atlan de "A tort et à raison. Intercritique de la science et du mythe". Summum, ou à peu près, de la pensée contemporaine. Summum hélas stérile dans son souci d'éviter tout engagement face aux problèmes qui attendent une réponse ! Symétriquement, nous jugerons utile de se référer également à l'ouvrage des deux agrégés de philosophie qui nous paraissent encore plus " à la pointe " de la pensée, les Professeurs Paul Ricoeur et Mikel Dufrenne dans leur livre commun "Karl Jaspers et la Philosophie de l'existence". Ouvrage majeur qui n'a que le défaut de ne pas avoir assez su se départir de toute influence religieuse, (mais le lecteur objectif parviendra sans peine à faire la part des choses).

Reste que les ouvrages sus-mentionnés ( avec le fondamental "Perspectives de l'homme" du R. Garaudy d'avant son embobinement dans le révisionnisme, qui fait en quelque sorte le trait d'union entre eux malgré ses analyses dépassées sur le marxisme) nous paraissent assez bien représenter l'un (Atlan) la plus intelligente des connaissances (fermant tout de même un peu trop la sorte à une spiritualité ouverte, à notre sens, malgré sa parfaite neutralité sur elle), les autres la moins idiote des croyances, celle précisément dite "rationnelle" par Jaspers, et prenant le plus possible en compte la connaissance, mais restant fatalement un peu (trop ?) mystique dans une perspective que nous nous efforcerons de transposer pédagogiquement.

 

C'est que, depuis la célèbre " Lettre à Monsieur l'Instituteur" de Jules Ferry, opposant connaissance et croyance, la pensée a quelque peu progressé, et que ces deux concepts paraissent réconciliables.

Ce qui permettrait de conserver les avantages de chacun, et ce qui serait une excellente chose, car la seule science, (résultant de la connaissance) sans la conscience (difficilement bien agissante sans quelque croyance fondamentale la soutenant) pourrait bien n'être que ruine de l'homme !

 

L'action (psychopédagogique) susmentionnée ne pourra par ailleurs manquer de comporter un volet "dénonciation des aspects malsains des sociétés industrialisées modernes" pour éviter aux jeunes non encore engagés dans quelque voie irréversible de se laisser piéger, par leurs pulsions, vers une "récupération par le système". Ainsi, au total, notre action (interprétable comme une tentative philosophique de dépassement de la mort, nous le supposons bien) s'inscrira -t-elle pédagogiquement très prosaïquement dans la perspective d'une mise en garde contre des excès pulsionnels à la fois dans leur aspect individuel parfois malsain (ce qui apparaîtra à certains comme moralisateur, hélas !) et dans leurs conséquences sociologiques (ce qui apparaîtra comme une dénonciation anarchisante, révolutionnaire ou, au mieux, très contestataire, de la société, à la "Mai 68 !). Mais il ne s'agira, en fait d'anarchisme, que d'"anarchisme positif", conduisant à une auto‑archie responsable et soucieuse d'harmonie, en fait de révolution que d'évolution culturelle essentiellement pédagogique, et, en fait de contestation, que de dénonciation de ce qui paraît contestable. Effectivement sur fond de Mai 68 ! Cela dans la mesure ou les événements de cette époque avaient, à côté de leurs excès caractérisés sans doute aussi inévitables que regrettables, un petit caractère d'interpellation qu'il s'agit de ne surtout pas oublier.

 

CHAPITRE I I

 

 

DE LA REFLEXION A L'ACTION PSYCHOLOGIQUE

 

 

L'ACTION PSYCHOPEDAGOGIQUE

 

Cette action partira de l'idée selon laquelle les troubles et les maux de l'humanité seraient, en dernier ressort, essentiellement causés par les dérèglements psychiques ("par excès" plus souvent que "par défaut") de certains individus perturbant leur zone d'influence et leur entourage, (voire leur société tout entière) dans les domaines les plus divers, allant du familial à l'économique en passant par le politique, le professionnel, etc.

 

Ces perturbations seraient d'autant plus profondes que, de leur côté, les victimes se trouveraient-elles mêmes en état de dérèglement psychique par insuffisance de résistance aux agressions, et défaut de structuration personnelle (capacité d'endoctrinement, faiblesse de caractère, ignorance, crédulité, soumission etc.) aboutissant, entre autres, à une incapacité à mettre en place des défenses collectives efficaces de type institutionnel juridique, politique - et notamment démocratique - syndical, associatif etc. face aux excès pulsionnels de ceux disposant du pouvoir.

Défenses institutionnelles qui de toutes façons présentent (outre trop de points faibles) un effet dissuasif incertain et des limites trop vite atteintes pour que l'on ne songe pas à s'en prendre sinon tout d'abord du moins simultanément aux racines mêmes du problème, c'est à dire aux mentalités, supposées désormais "orientables-vers-la-recherche-d'harmonie", si l'on s'y prend intelligemment et assez tôt. Dès lors c'est sur le petit d'homme que nous inviterons le lecteur à se pencher avec nous, dans la perspective d'une tentative de contrôle plus efficace des pré-dérèglements psychiques qui peuvent le concerner, et ce en prenant en considération les connaissances actuelles de la psychobiologie. Connaissances qui nous conduiront à faire un rapprochement entre pensée et chimie du cerveau qui surprendra peut-être quelques lecteurs. A tort : nous en sommes sans doute au point où l'on peut admettre que l'enseignement de certaines idées, s'il est retenu, modifie le fonctionnement cérébral et, par suite, les comportements - ce qui conduit bien à notre objectif.

A l'échelle individuelle les troubles par excès ou par défaut susmentionnés ont de bonnes chances d'être liés à ces maladies d'inadaptation qui amènent tant de gens en bonne santé physique et jouissant de confort aussi bien que de sécurité et de liberté à ne pas pouvoir se sentir pleinement heureux, et à être mal dans leur peau ou à se plaindre pour des raisons somme toutes objectivement frivoles, d'autres se sentant parfaitement heureux tout en étant visiblement plus ou moins dérangés quelque part, tant ils sont "négatifs" ( et/ou tant ils sont invivables, à force d'égoïsme, notamment !).

A l'échelle collective, cela n'est pas sans ressembler à la façon dont quelques individus séropositifs (relativement à une bactérie ou à un virus - individus dès lors contagieux, mais pas forcément, ou pas encore, victimes, eux, des symptômes engendrés par le virus ou la bactérie dont ils sont porteurs) peuvent perturber la santé de leur entourage et surtout celle des personnes non ou trop peu immunisées contre les dits microorganismes.

L'exemple historique le plus caractéristique est celui du fascisme qui a infecté le monde des années 1930 - 1945 au point que l'on sait, quelques excités mégalomanes ayant réussi (certes avec l'aide de la crise économique, mais ce facteur adjuvant n'est pas indispensable) à contaminer des foules de braves gens allemands et japonais, et à les transformer (avec quelques plus rares italiens et espagnols - et, bien sûr, d'autres encore) en semi-barbares imprégnés de nationalisme guerrier dévastateur. Cela dans le prolongement d'autres expériences historiques analogues sous couvert de guerres saintes ou de croisades diverses, parfois plus ou moins liées à des motifs précurseurs d'impérialisme économique : esclavage antique, féodalité, traite négrière, colonialismes, exploitation forcenée de travailleurs, de femmes, d'enfants etc.

La menace subsiste, et se réalise encore un peu partout à travers le monde, même dans des zones fort civilisées, où elle prend alors des formes diverses allant de celle (sévère) de la criminalité et du maffiosisme à celle (abâtardie et adoucie) d'une exploitation pour impératifs de gestion économique, de maintien de l'emploi, de soumission à la technique pour "rester dans la course", ou avec des arguments de "progrès" parfois fort bien déguisés en un "humanisme" qui reste en fait fort déshumanisant, et génère toutes sortes d'injustices inadmissibles. Cela sans parler des racismes, des antagonismes ethniques ou religieux, des xénophobies voire des "paupérophobies" et du simple mépris des gens différents (ou des gens tout court !) qui se généralisent par périodes et par endroits, parfois sans raisons invoquées, mais non sans effets malsains.

Partant de cette analyse, notre approche de ce qui peut ressembler à une tentative d'amélioration d'une situation allant assurément jusqu'au tragique s'est trouvée axée sur l'idée que ce tragique était avant tout la conséquence d'une simple (!) maladie de l'humanité, maladie due aux excès pulsionnels de "macro organismes" d'un genre un peu particulier (les humains eux-mêmes) générateurs de troubles autour d'eux (et généralement jusqu'en eux) et devant, à ce titre, être combattue comme le sont les maladies dues aux toxines de microorganismes divers.

Ayant alors à considérer sinon toujours comme des "malades existentiels" du moins comme des "dérangés", des "perturbés, ou des "handicapés" existentiels tous ceux soumis à de tels excès pulsionnels allant, selon les cas, de la soif de domination à la jalousie et voyant bien peu de "cas" curables nous nous sommes orientés vers la prévention plutôt que vers le traitement.

Vers une prévention qui ne soit pas simplement liée à la supposée valeur d'exemple des sanctions pénales infligées à ceux ayant transgressé la loi, lorsque loi (et sanctions réelles) il y a.

Comme esquissé dans la présentation de notre projet, cela nous a conduit vers la psychopédagogie conçue comme une technique d'immunisation (psychologique) des jeunes en tentant d'éveiller en eux (et ce scolairement, et à une échelle aussi planétaire que possible) l'idée qu'il y aurait pour chacun une sorte d'itinéraire de vie à emprunter (d'aucuns parlent de "parcours humain") hors duquel il serait dangereux de s'aventurer. Et en faisant pour cet itinéraire d'"humain futé" (ou d' humain en bonne santé existentielle) une sorte de "publicité" (passant par celle de l'intelligence, du cœur et surtout de l'esprit) destinée à contrer tant celle (d'origine extérieure) faisant appel aux instincts que celle (intérieure) inconsciente et invisible, mais ô combien puissante, que nos pulsions font pour elles mêmes au sein de chaque être. Quelques uns des matérialistes grand teint, gens que cette philosophie nous paraît - est-ce à tort ? - prédisposer souvent à une certaine sécheresse cardiaque, encore plus s'ils se trouvent être aveuglés par leur confort et par la vision de celui de leur entourage, s'ajoutant à une conception de l'homme assez proche de celle qu'ils ont du pingouin (et toutes sortes de défauts en plus, s'entend ), avec une belle tendance à être un rien décontractés pour ce qui touche à la misère des autres-hors-de-leur-vue, quelques uns de ces matérialistes, donc, nieront ce "tragique du monde" (que nous reconnaissons, nous, tout comme les chrétiens, mais en ne le considérant que comme "accidentel", et non pas comme structurel-par-suite-de-péché-originel !),

Pour les autres matérialistes (ceux ayant un cœur tout de même sensible à la misère d'autrui) l'agressivité et le besoin de domination qui sont largement à l'origine dudit tragique - à supposer qu'alors ils le reconnaissent - ne leur paraissent nullement anormaux, inscrits qu'ils seraient tout naturellement (génétiquement) dans le patrimoine de toute espèce animale, terme générique incluant la personne humaine à leurs yeux de réductionnistes. Cela, qui a permis à notre espèce de survivre et de s'imposer serait plutôt, selon eux, sinon vraiment plus à préserver qu'à combattre, du moins plus à tolérer qu'à chercher à éradiquer, ne serait-ce que par respect pour le jeu de la sélection naturelle qu'il n'y aurait aucune raison de fausser, et tant pis si cela écrase les pingouins les plus faibles ! Rien de vraiment tragique là, finalement, puisque c'est le jeu de la nature (et qu'ils ne sont pas, eux en situation de victimes) !

Pour ces aimables personnes (parfois fort proches des positions de sociobiologistes ) ceux qui se révoltent contre un soi-disant tragique humain et cherchent à l'éradiquer sont quelque chose comme des hyper pessimistes (quant à l'appréciation des données) et (pour le remède) des utopistes hyper optimistes, des Don Quichotte excités en mal de cause humanitaire pour meubler leurs loisirs, ou pour se rendre intéressants (ou importants), voire sont des névropathes (ou alors, dans le cas des croyants, des illuminés ayant besoin de justifier la fonction de ce "Sauveur" qu'ils invoquent parfois).

Triste conception des choses que celle là, si répandue, hélas, qui garantit la pérennité, voire l'extension , des situations antagonistiques plus ou moins dramatiques, que connaissent tant de sociétés humaines, tant de familles, et tant de couples....

Pour nous il ne sera nullement question de faire référence à un quelconque soi-disant "Sauveur", mais notre proposition d'itinéraire - bis (bis parce que différent de celui qui serait pris spontanément) d' "humain futé" n'en sera pas moins sans rappeler certaine "quête de salut" à ceci près que le mot salut devra être alors pris dans son sens originel de santé (ici psychique). Quête de "salutaire" donc, en fait que cette quête, jadis présentée comme l'objectif prioritaire de toute existence face à ce tragique humain qu'il s'agit de combattre, et face à une primarité par trop exclusive, malsaine, elle, qu'il s'agit effectivement de dépasser. Cela au nom de la nature particulière de l'homme qui l'amène à pouvoir désormais, avec le génie génétique, modifier des lois naturelles telles que celles de l'évolution).

Primarité qu'il s'agit de dépasser non seulement individuellement mais encore par une praxis collective, et à l'échelle planétaire, d'ailleurs !

Dans la négligence de la prise en compte de ce "détail" réside la faiblesse des religions ayant de surcroît toujours eu quelque tendance à laisser César (ou le petit patron despotique) agir à sa guise, c'est à dire en fasciste. Négligence qui avait été théoriquement réparée par le marxisme, qui avait rallié toutes sortes de gens victimes desdits fascismes car le marxisme avait su dépasser la conception individualiste du salut religieux - avant de se trouver dévoyé pour diverses raisons (dont la pression hostile constante des pays non socialistes n'est pas la moindre, Cuba en sait quelque chose).

Si l'on remplace la "quête de salut" des croyants, aussi désuète que douteusement fondée intellectuellement, par une doctrine sécularisée du salut de type spinozien,* menant tout d'abord à la notion de simple recherche de santé psychique (pouvant aussi, nous semble -t-il, être philosophiquement comprise en termes de quête d'authenticité existentielle) correspondant à une structuration mentale évitant tant les troubles par excès que ceux par défaut sus évoqués, en allant dans le sens d'un engagement social et politique (désintéressé) concret, l'on retrouve un langage moderne plus à même d'être pris en considération, d'autant qu'il rejoint certaines des plus récentes études de la psychoneuroimmunologie.

Pratiquement, tout cela débouchera sur une proposition d'éducation psychique, sur une psychopédagogie (passablement contestataire de la société matérialiste actuelle, force nous est de l'admettre) que (dans le prolongement de la "deep ecology" anglo-saxonne - mais avec priorité donné à l'humain au lieu de ce qui frôle parfois, chez elle, l'anti-humanisme) nous qualifierons de "psychoécologique".

Laquelle psychoécologie cherchera à dégager l'itinéraire - le parcours humain - le plus laïc, le plus "large" (et le moins austère) possible à même de servir de modèle, ou tout au moins de repère, pour des jeunes, qui seront certes fort incités à faire leurs premiers pas dans cette voie, explications à l'appui de cette démarche - dès qu'il seront en âge de les comprendre. Itinéraire qui non seulement se voudra peu austère, mais encore se proposera d'être franchement attractif, puisqu'il se présentera comme la recherche d'une parfaite jouissance - aussi existentielle que la santé qui lui aura donné naissance ! Jouissance qui ne sera pas seulement à visée individuelle, car elle sera liée au développement de la conscience politique et sociale qui fait tant défaut à tant d'êtres.

Rien d'un catéchisme religieux donc que cet itinéraire à proposer aux jeunes, d'autant que ladite jouissance, déjà bien entrevue par l'épicurisme (authentique), sera surtout bien proche de cette béatitude - presque de ce nirvana ! - dont Spinoza (plus influencé qu'il n'y paraît par l'Extrême Orient) avait, il y a trois siècles, fait le but de son Ethique, en proposant d'assimiler "Dieu" à la Nature, et en suggérant de gérer (et donc, d'abord, de reconnaître comme en quelque sorte "imaginaires" puis de maîtriser) nos pulsions (alors dénoncées surtout dans leurs formes extrêmes sous le nom de passions) au lieu de les subir ou de leur "obéir" bêtement. L'ouvrage de R.Misrahi "Spinoza. Un itinéraire du bonheur par la joie" éclairera ceux souhaitant approfondir ce point.

L'itinéraire ainsi recommandé n'en restera pas moins fondé sur une proposition de foi - mais ce sera une foi dans la Nature et dans l'Homme, et ce sera une foi plus laïque (philosophique) que religieuse. Il s'agira bien sûr d'une foi de type avant tout intellectuel mais ce sera une foi tout de même, avec une importante composante spirituelle (pouvant toucher la sensibilité), et cela tant par conviction personnelle de l'auteur (conviction explicitée tout au long de ces pages) que par souci de dégager une "thérapie philosophique" nouvelle qui ait quelque chance d'être efficace (thérapie forcément individuelle mais à effets collectifs).

Nos propositions constitueront alors une sorte de prescription psychothérapique, qui aura bien quelque chose en commun avec le "katèkhismos" des grecs anciens: la fonction d'enseignement - presque celle de renseignement (sur la vie). Mais, à la différence des divers catéchismes jadis (ou présentement encore !) proposés aux enfants cela n'aura rien de religieux, ni de moralisateur, car l'humanité a probablement bien plus besoin de soins (et de réflexion) que de catéchismes (et de sermons).

 

Ainsi l'itinéraire psychoécologique proposé aux jeunes, et soumis à votre appréciation, ne sera-t-il nullement normatif ! Il ne se voudra qu'informatif, malgré son aspect apparemment formatif. Quant à la "prescription" destinée à prévenir l'apparition de cette maladie existentielle qu'est la soumission excessive aux pulsions primaires (avec ses conséquences de dysfonctionnement de la société tout entière) elle sera facultative (toute prescription étant d'ailleurs discutable) ! Facultative, mais hautement recommandée, et s’inspirant des techniques de psychosynthèse les plus modernes (R.Assagioli, p.ex.) !

 

Dès lors, si vous le voulez bien, ouvrons la discussion, en présentant notre argumentation, fondée sur l'idée qu'au delà de l'écologie il y a tout un champ psychoécologique à débroussailler et à mettre en "exploitation", avec d'intéressantes perspectives d'amélioration, par le biais d'une "éducation existentielle" appropriée, de ce qui ne va vraiment pas en ce monde. Et de ce qui a, hélas, depuis les échecs des divers régimes socialistes bien peu de chances de pouvoir être amélioré de façon significative et à grande échelle par la seule action politique soucieuse de justice et d'harmonie, c'est à dire par l'action politique progressiste jusqu'alors précisément appelée "socialisme". Lequel socialisme voit de nos jours ses conquêtes remises en question voir anéanties, sans que l'on voie grand chose dans l'avenir pour remédier à cette situation.

 

"Je ne crois en rien. Je suis libre " avait annoncé Nikos Kazantzaki

 

Belle formule - mais n'est-elle pas bien "courte" dans sa concision ?

 

Les nouvelles générations sont fort libres, elles aussi. Grâce à l’enseignement, à l'information et à la science modernes, grâce aux grands penseurs libérateurs, elles ont relégué aux oubliettes les diverses croyances qui avaient tant inhibé les générations précédentes et tant développées chez elles des "sur-moi" abusifs. Lesquels étaient générateurs, notamment par refoulements interposés, de toutes sortes de perturbations psychiques que Freud et certains de ses successeurs ont très bien dénoncées, et qui ne devaient pas manquer d'être souvent liées au fait que la croyance, ce fruit si caractéristique de l'enfance et de l'infantilisme, "c'est lorsque la nuit tombe sur la pensée" - pour reprendre la belle formule d'Alain. Croyance et ténèbres se donnent bien fréquemment la main, en effet, et l'on comprend que Victor Hugo ait même pu parler à propos de la première "d'hydre qui ronge le flanc ".

Ne croyant plus en rien, la majorité des hommes et femmes modernes et cultivés est donc sinon libre, du moins "libérée", et s'en porte apparemment fort bien. Apparemment, car il se trouve à coté de cette majorité, outre un nombre surprenant de gens croyant en toutes sortes d'âneries du type horoscope, un pourcentage non négligeable de personnes qui paraissent bien payer leur libération de diverses façons assez peu plaisantes. Il y a même une très petite (mais croissante) sous catégorie qui pose un problème aigu au psychologue (et à la collectivité) du fait de l'évolution de sa libération vers une marginalisation psychologique - irréversible, de type un peu suicidaire - ceci surtout en milieu urbain dense. Enfin il y a des problèmes de société et des problèmes politiques planétaires qui pourraient bien ne pas être sans rapport avec une libération excessive de l'homme moderne, aussi étrange que soit la notion de libération excessive. Serait-ce parce que certaines libérations seraient "fausses" et que les "vraies" libérations devraient être recherchées ailleurs que dans le refus de toute croyance ? Cela surprend, à première vue, mais, enfin, il faut bien tout examiner.

La question est alors de savoir si la libération, a priori fort saine, de toute croyance, et avec elle de tout sens du sacré, n'a pas, par la perte de "confiance supérieure" (terme préférable à celui, par trop religieux, de foi) en l'humanité et dans le monde, et par la perte de toute crainte existentielle, entraîné une sorte de dérèglement qui verrait de néfastes effets se produire (de façon croissante) tant au niveau des individus qu'à celui des sociétés. Et cela quitte à ce que cette confiance en quelque sorte "originaire" et quasi métaphysique, se manifeste paradoxalement, comme dans le cas d'A.Camus, par une révolte devant ce qui paraît injuste, humanité incluse !

 

"Savoir se libérer n'est rien. Le difficile est de savoir être libre" disait pour sa part A.Gide, lequel n'est pas précisément un attardé mental, (non plus qu'un illuminé ou un "rabat-joie-de-vivre"), en dépit du fait que son propos, à la différence de celui de Kazantzaki, admet implicitement que l'affranchissement de toute valeur repère, donc de toute croyance, n'est pas forcément ce qu'il y a de mieux. Faire, au nom de quelques "valeurs-guides" dûment sélectionnées (dont un "soi-même", sous forme de réussite sociale, financière et sentimentale raisonnable, qui devient alors non seulement permis mais tout à fait conseillé) faire, donc, des choix aussi judicieux que possible, en restant aussi libre que possible (tant vis-à-vis des croyances que des pulsions, et non pas vis avis des seules premières !) ne serait-ce pas, en effet plus avisé que de jeter tout "froc" aux orties, ou d'imaginer qu'on l'a fait alors que les dites pulsions nous mènent par le bout du nez ? C'est aussi bien plus difficile, soit dit incidemment - surtout si l'on n'a, comme nous, nulle intention de faire alliance avec la redoutable - et douteuse - tribu des amateurs d'ordre moral, qui, comme par hasard, sont presque toujours des privilégiés cherchant par ce biais à conforter leur situation, et aussi ce que Mounier nommait, si joliment, le "désordre établi" !

Il ne s'agirait, en somme, pas tant de claquer grandes ouvertes toutes les portes de la vie et de franchir n'importe lesquelles au galop en criant "vive la liberté" ; il ne s'agirait pas non plus de foncer dans la galerie de mine de l'égoïsme (familial inclus) à outrance, mais d'ouvrir prudemment celles de ces portes qui ne débouchent pas sur du vide ou sur un escalier bien raide ou sur un quelconque tunnel à l'issue incertaine et, non, le résultat ne sera pas le même en bout de course. Il s'agirait, aussi, sans doute, de ne pas trop vite confondre bonheur et plaisirs, en croyant que seule l'accumulation des seconds peut engendrer le premier....Et il s'agirait, enfin, de réaliser que crier "vive la liberté" revient, aux yeux de certains, à autoriser à penser : "vive la liberté d'opprimer et d'exploiter" ! l'homme, et de ravager la nature !

Ce qui nous conduit à tenter de préciser jusqu'à quel point l'on peut sans danger laisser "libre cours" à des pulsions qu'il ne s'agit assurément pas de systématiquement refouler non plus. "Rien n'est poison. Tout est poison. C'est la dose qui fait le poison". Après Paracelse on ne saurait mieux dire, et la "posologie des pulsions" sera notre souci premier.

Cela nous conduit aussi à explorer l'idée que l'on puisse être libre existentiellement - car nous sentons que là est l'essentiel (!) de notre condition - tout en croyant en quelque chose (d'autre que soi seul) pour éviter les perturbations sus mentionnées générées par le vide nihiliste ou l'égocentrisme excessif. Il restera alors à nous demander non plus comme Lénine: "Que faire ?" mais: "Que croire ? " ou plus exactement : "par quelles CONVICTIONS, aussi étayées que possible en raison, remplacer les croyances ? ". Tâche qui serait bien délicate, on s'en doute, si la Nature ne venait en quelque sorte à notre secours pour cet emploi...

 

Venant au problème psychothérapique que constituent les personnes victimes de "l'incroyance" (et tombant de ce fait dans un relativisme vite transmué en égocentrisme) il est évident qu'en Europe il n'y a pas encore de quoi se faire beaucoup de souci tant leur nombre (croissant, cependant) est restreint en pourcentage de la population, largement, nous l'avons dit du fait d'influences de type humanistes ou judéo-chrétiennes laissant subsister toutes sortes de valeurs sans que l'on en soit toujours bien conscient. La plupart des jeunes parviennent de façon ou d'autre à "être libres" au sens gidien et ne tombent que très exceptionnellement dans l'égocentrisme forcené et dans son corollaire, l'aliénation caractérisée à l'argent. Ils tombent encore moins dans la toxicomanie (avancée) la criminalité, la violence, l'alcoolisme, ou l'obsession sexuelle et le sadisme.

De même il n'y a encore que peu de personnes victimes de stress, des dépressions, ou de perturbations ayant quelque rapport avec un manque de structuration psychique (faute de valeurs repères). Enfin, l'exploitation d'autrui reste modérée. Mais aux USA, pays que l'Europe a tendance à suivre, avec retard, il n'en va pas de même.

Ce qui fait que la vie devient un peu problématique dans les grandes villes là-bas (et, incidemment, rares y sont les citoyens dormant sans revolver sous la table de nuit, s'il n'y a pas de garde armé à la porte de leur immeuble, et courageux ceux sortant le soir dans certains centres urbains). De plus en plus nombreuses y sont les perturbations psychologiques.

Il convient certes de voir également ce qui va bien dans ce, par ailleurs si merveilleux, pays, qui nous a tant apporté, et où se rencontrent d'innombrables hommes et femmes de bonne volonté, et très soucieux d'autrui dans le besoin, mais une chaîne n'a que la solidité du plus faible de ses maillons, et c'est lui qui doit retenir l'attention pour être l'objet de tous les soins ! Or toute société est une chaîne par bien des aspects, y compris la société des hommes tout entière !...Et aux USA l'on n'a pas encore su assurer ni une protection sociale à l'européenne, et ce n'est certes pas faute de ressources disponibles !

Cela, et d'autres aspects du problème, qui est à la limite du supportable, n'a rien d'encourageant : il est à craindre que l'Europe en soit là tôt ou tard si rien n'est mis en oeuvre qui soit un peu plus convaincant que ce qui est présentement envisagé. Or, de par sa relative cohésion culturelle et le poids de ses traditions (notamment, en France, sociales et jacobines) bien plus sensibles qu'aux USA, l'Europe a des atouts exceptionnels en main, s'ils sont conservés en mémoire au titre de repères à ne surtout pas perdre de vue !

 

Dans quelle direction se tourner (si notre appréciation des données du problème est valable) pour essayer de dégager de nouvelles méthodes d'action, et une quelconque "psycho-socio-thérapie préventive" ? Au nom de quoi s'opposer, non pas aux pulsions, mais à ce qu'elles ont de potentiellement perturbateur dans leurs excès (et non plus seulement de nocif par leur refoulement ce que la psychanalyse sait à peu près soigner, au cas par cas) ? Et ceci en faisant référence à une santé psychique qui, pour être idéale ne serait pas pour autant liée à un idéal - autant dire une idéologie ? En gardant également en vue la nécessité "marcusienne" de conserver au principe de plaisir - quitte à l'élargir intelligemment en principe de bonheur - toute sa valeur subversive dans une société par trop productiviste et ploutocratique.

 

En d'autres termes (et sans perdre de vue la nécessité d'une action de terrain, socio-économique, simultanée, qui trouve, hélas, bien vite des limites qu'il s'agit précisément de faire sauter) quelles seraient les moins inacceptables croyances, ou mieux, les plus crédibles parmi les idées "incroyables" (incroyables du fait de leur contestabilité) susceptibles de constituer un élément modérateur pour ceux qui croient beaucoup trop exclusivement en eux, par le biais d'une recherche de réussite personnelle à tout prix, par exemple, ou par "cocooning", par égoïsme forcené, croyances qui seraient capables de faire conserver en toutes circonstances le sens de la mesure - et celui de l'humain - à ceux qui l'ont déjà, et enfin à même de faire durablement acquérir ce sens à ceux qui ne l'ont pas et n'ont· pas un psychisme suffisamment structuré. Ce qui revient à chercher à remédier à (ou à atténuer) ce que l'on doit bien pouvoir, en partie du moins, appeler, aussi étonnante que soit a priori une telle notion, des "troubles d'incroyance" (en autre chose qu'en un soi-même faussé et hypertrophié).

Troubles qui paraissent en passe de rattraper en intensité tout ce que l'humanité a connu comme "troubles de croyance" qui étaient pourtant légion. (Cf. par ex., "La foi qui tue", R. Oudin). Encore faut-il se demander si la plupart des "crimes idéologiques" (ou "religieux") ne sont - et n'étaient pas - en fait, des crimes pulsionnels auxquels l'idéologie et la religion servaient de bonne excuse !

Les exemples de ces soi-disant "communismes" (voyez Ceaucescu) ayant servi de paravent à des dictatures personnelles pures et simples, et toutes ces guerres de conquête déguisées en opérations de diffusion de la "vraie" foi, ou de propagation de la "civilisation" sont là pour nous le rappeler.

Comment ensuite sélectionner parmi les susdites "idées non-idéologiques" celles à même d'être acceptées (sous réserves) par un nombre de psychothérapeutes et d'éducateurs suffisant - un large consensus autour d'elles étant une condition d'efficacité indispensable ? Comment enfin espérer faire passer ces idées dans les mentalités enfantines et adolescentes sans qu'il y ait "lavage de cerveau" ? Comment faire face aux objections de tous ceux qui hurlent à l'eugénisme dès que l'on cherche à améliorer ce qui ne va pas dans le monde en s'avisant que l'homme y est peut-être pour quelque chose par le biais de ses perturbations psychiques, et que, dès lors, il n'est pas forcément étourdi de voir si l'on ne pourrait pas non pas "l'améliorer" mais seulement tenter de prévenir les dysfonctionnements et les maladies psychiques nocifs, au moins chez les sujets à risque.....?

Ce seront là des questions épineuses !

Ne saurait-on, dans cette perspective prendre en compte la probabilité (ou la moindre improbabilité) de la validité de certaines idées - quitte à tomber dans une "idéologie probabiliste", le mot est lancé, pour de strictes raisons thérapeutiques ne l'oublions pas, et il ne s'agit pas ici de philosopher, même s'il existe toute une école philosophique probabiliste fort proche de nos positions et ce depuis deux millénaires (la Nouvelle Académie des Grecs, Arcésilas, Carnéade, Clitomachos au 2ème siècle avant notre ère !).

Bref ne pourrait-on, par souci psychothérapique, aider tous les autres à "croire" en du simple probable sans avoir à soutenir, comme le font toutes les religions, que c'est du certain ? Il resterait, bien sûr, à savoir comment porter ces idées (supposées dotées de vertus psychothérapiques, et même sociothérapiques et suffisamment fondées en probabilité ou en possibilité de véracité pour être assez largement admises) à la connaissance des intéressés.

Cela ne permettrait-il pas en tous cas, de cumuler les avantages de la croyance en quelque chose de valable et ceux de la liberté, puisque nous serions libres de changer de "croyance", au besoin ? Cela permettrait en tout cas d'éviter le risque d'être intolérant (comment, en effet, reprocher aux autres de ne pas croire en ce dont on reconnaît que l’on n'est pas certain ?) et les critiques de sectarisme ou d'obscurantisme mental (personne ne pouvant alors plus parler de croyance "aveugle", si l'on pose le principe de la relativité à la santé psychique des valeurs mises en avant, et leur fondement sur une réflexion aussi sérieuse que possible, mais nullement absolument concluante).

Seule une foi en la Nature étayée par la réflexion du chapitre précédent nous paraît pouvoir répondre aux questions ici posées.

Voilà en tout cas quel sera l'objet de nos recherches, lesquelles feront une très large part à l'apport considérable de Freud pour ce qui touche à la connaissance de l'homme, mais devra aller un tantinet plus loin tout de même. Car s'il est vrai que la psychanalyse a une belle portée psychothérapique, elle reste limitée à des cas d'espèces et n'a pas encore pris la dimension préventive à laquelle elle peut prétendre - par le biais de sa variante existentielle, que très peu connaissent et non par la branche principale freudienne que tout le monde connaît.

C'est que cette dernière n'est pas sans avoir eu, par son côté libérateur excessif, précisément, un effet iatrogène non négligeable dans les "pays en voie de déboussolement" qui sont les nôtres, à peu près depuis que Freud dénonçait un "Malaise dans la civilisation" (occidentale). Malaise auquel il contribuait sans s'en rendre compte, tout en le dénonçant !

La plupart des Occidentaux, même s'ils ne se sont jamais fait psychanalyser, savent désormais de façon "scientifique" que leur spontanéité est brisée par toutes sortes d'entraves dont il conviendrait de se défaire, au nom de la santé psychique telle que la concevait Freud. Si bien qu'ils se méfient de - voire récusent - toute croyance qui risque de "tourner au sur-moi abusif", puis de toute autocontrainte, donc de toute morale autre que celle, inévitable, imposée par le gendarme (et alors ils la subissent en grognant puisqu'elle leur paraît les brimer, les castrer presque, ce qui est ressenti comme offense personnelle que leur infligeraient les respectables, et le plus souvent fort sympathiques, représentants de la loi).

De la sorte, si c'est en bonne partie grâce à la psychanalyse (traditionnelle, non existentielle) que certains, dans les nouvelles générations, doivent de se retrouver remarquablement défoulés et tout à fait débarrassés de l'obscurantisme et des superstitions, notamment religieuses, qui ont régné dans les siècles passés, il convient de réaliser que c'est également en bonne partie, à cause de cette psychanalyse qu'ils n'ont plus rien pour éclairer les choix fondamentaux, résister aux tentations dangereuses et éviter de commettre certaines erreurs, hélas parfois irréversibles, par excès de défoulement, une fois résolu le problème des troubles par excès de refoulement !

Ce qui est d'autant plus fâcheux que l'on commence à réaliser que les dites pulsions pourraient bien être trop exacerbées dès l'enfance par toutes sortes de facteurs dont l'entassement en milieu urbain dense (ce véritable "bouillon de culture pour pulsions") n'est pas le moindre.

 

Il y a certes beaucoup de bonnes paroles dispensées et de louables initiatives entreprises, mais on semble être encore loin de pouvoir organiser quoi que ce soit à grande échelle, ainsi que Freud le mentionnait le tout premier, rendons-lui cet hommage (voir les propos cités en exergue de cet ouvrage même si ces propos sont un peu ambigus dans le contexte qui est le leur).

Il apparaît donc bien qu'il fallait se tourner vers des éléments d'intervention nouveaux après avoir fait tout ce qui pouvait l'être sur les plans institutionnel, sanitaire et social, qui restent prioritaires mais trouvent malheureusement assez vite leur limite. Ces éléments nouveaux, c'est de l'intérieur même du psychisme que nous proposerons de les faire surgir. Il s'agira donc de facteurs qualitatifs, et, nous l'avons vu, comme il n'y en a pas de disponibles évidents en dehors des idéologies, il faudra innover. Mais il ne devrait pas être interdit de s'inspirer d'idées et de techniques antérieures (d'autant que l'innovation totale n'existe guère en la matière).

 

Des facteurs qualitatifs du type de ceux recherchés et raisonnablement efficaces, on en faisait autrefois descendre du ciel. De nos jours, les ascenseurs du ciel sont hors de portée de la plupart des adolescents qui en auraient le plus besoin puisqu'ils en nient, ou contestent très vivement, l'existence, tout comme le fait la quasi totalité de la communauté enseignante et scientifique, psychanalystes inclus.

 Communauté qui n'a évidemment pas tort : Après des siècles d'obscurantisme il était temps, avec les "Lumières" du XVIIIème siècle puis les grands savants du XIXème, et les forts penseurs du XXème (Freud, Sartre, Marcuse, etc..) de faire machine arrière toute et de créer des ascenseurs d'un autre type, fonctionnant vers l'homme et non plus vers le ciel. D'autant que ces "ascenseurs" étaient liés à ce que, après Marx, Marcuse dénonce, avec raison sans doute, comme une "intériorisation" excessive, trop peu soucieuse des conditions économiques et sociales.

Comme l'a fort bien souligné Binswanger, un de ses très rares élèves dissidents auquel Freud a conservé son estime jusqu'au bout ! : "A la place de la théologie devait venir la psychologie. A la place du salut, la santé. A la place du pasteur, le médecin". ("Analyse existentielle et psychanalyse freudienne").

Il est d'ailleurs symptomatique de constater que les média se font l'écho de cette évolution qui n'est visiblement pas encore achevée. Lors d'une émission télévisée en date du 21.O3.1989 (Dossiers de l'écran : "Ceux qui ont rencontré Dieu") les personnes interviewées, dont un écrivain fort connu pour ses rencontres célestes, étaient mises en présence d'un... psychiatre. Lequel visiblement représentait les gens normaux qui se demandent bien ce que les premiers ont bien pu réellement rencontrer... véritable histoire de fous à leurs yeux !

On ne peut bien sûr que les comprendre si l'on n'a pas soi-même expérimenté (au simple titre d'expérience psychologique, étudiée par William James dans son ouvrage "The varieties of religious experience" ou, de façon plus accessible, dans un langage plus moderne, par Stanislas Grof, fort bien interviewé dans le magazine " Psychologies" d'Août 92 par Erik Pigani) quelque chose d'analogue à ce genre de "rencontres du 3ème type" effectuées dans la "5ème dimension"...

Il nous semble pourtant qu'il ne faut pas tomber dans un excès d'opposition entre les uns et les autres - pas plus qu'il ne faut oublier que les siècles d'obscurantisme en cause étaient aussi des siècles d'adaptation psychique au monde environnant (et des siècles de générosité, ainsi que de solidarité) vraisemblablement au moins égales à celles des siècles modernes, pour ne pas dire supérieures. Ne serait-il alors pas grand temps de revenir à plus de compréhension des aspects psychiquement salutaires du "salut" (sinon du pasteur) ? Ce qui inciterait à ne pas systématiquement ni totalement ranger la sensibilité et l'esprit religieux au niveau du pathologique ou de la faiblesse mentale, car les facteurs qualitatifs recherchés pourraient bien avoir quelque rapport avec cet esprit et cette sensibilité.

 

Nous serons alors conduit à rechercher dans la panoplie des psychothérapies ancestrales aussi bien que derrière les religions ce qui pourrait, le cas échéant, être repris et "réaménagé" dans la perspective structurante qui est la nôtre. Ce faisant, nous nous inspirerons de la réflexion de ces freudiens-dissidents très féconds, que furent Binswanger, Adler ("Le sens de la vie") Karen Horney, et aussi, dans une moindre mesure Jung (qui délire un peu parfois, c'est bien dommage) et Rank. Ceci en prenant, parallèlement, en considération les données les plus récentes de la neurophysiologie du cerveau et de cette toute nouvelle science qui vient d'apparaître : la "psycho-neuro-immunologie"(Cf les travaux des Dr Ader et Felten au Rochester Hospital New York et à la Mont Sinaï School of Medicine N.Y. aussi ceux du Dr Bahn-Bahnson du centre de psychoneuroimmunologie de Kiel RFA). Nous formulerons alors diverses propositions et, en attendant leur (éventuelle) plus large diffusion - scolaire, médiatique etc - c'est aux médecins de famille (là où ils existent encore) et aux parents (et grands-parents) que nous nous adresserons pour tenter de faire passer ces propositions dans la réalité, c'est-à-dire dans le cœur et l'esprit de leurs enfants. Ils nous semblent les plus en mesure de toucher les fibres spécifiques de l'immunisation psychique des jeunes (et des très jeunes) - si telles fibres il y a, comme nous le soupçonnons.

 

Outre l'accent mis sur la nécessité de dénoncer les dictatures du pulsionnel en plus de celles, désormais moins dangereuses en Occident (nationalismes mis à part) des idéologies, nous tenterons de dégager les bases d'une psychosynthèse immunologique (le mot psychothérapie étant un peu trop fort face à des troubles et des risques de troubles certes réels mais pas toujours pathologiques), se proposant, de reconnecter après le "traumatisme de la naissance" (Otto Rank) l'individu et une "nature" (et sa nature ? ) dès la tendre enfance si possible - ambitieux et vague programme, pour la mise au point duquel nous solliciterons l'indulgence du lecteur et sa compréhension des difficultés de notre tâche. Cette synthèse (mot pris dans le sens de création par structuration d'éléments dispersés et non au sens de "résumé" ou de concentration, évidemment)  apparaîtra naturellement comme une tentative d'extension immunologique de la psychothérapie analytico-existentielle dégagée par Binswanger, lequel axait ses efforts surtout vers la psychiatrie (mais son approche des problèmes humains nous semble beaucoup plus à même d'être généralisée qu'il ne le pensait lui-même - ou bien les temps n'étaient-ils pas mûrs pour une telle extension ? ) Cette synthèse (quelque peu psycho-physique, donc) nous l'articulerons sur une écologie entendue, dans un sens beaucoup plus large que celui traditionnel, ce qui nous a amené à risquer le néologisme "psychanalyse écologique" pour désigner ce qui ne serait pas sans rapport avec une éthologie nouvelle (élargie vers l'éthique) appliquée aux humains. Cela sera fait en supposant qu'il y aurait, pour ceux qui aiment un tant soit peu les fleurs, la terre les animaux, une disposition latente à la confiance et à la générosité (qui pourrait bien leur permettre d'apprendre à aussi aimer leurs semblables - y compris ceux invivables vus en termes de seuls malades à aider quand on le peut, à éviter sinon), disposition qui serait à la base de toute santé psychique. Laquelle santé pourrait être apportée, presque générée, par une éducation appropriée, débusquant de surcroît les tendances névrotiques avant qu'elles ne s'installent (L'ouvrage de Karen Horney "Les voies nouvelles de la psychanalyse" que tous les éducateurs responsables devraient avoir lu, y contribuant). Et ce en développant confiance en la nature et confiance - sans excès - en un soi-même considéré comme partie intégrante de cette nature, laquelle, tout en nous offrant la liberté de choix de vie la plus totale, nous inciterait à la restreindre volontairement quelque peu, dans notre propre intérêt.

Cela ne serait peut-être qu'une façon de "bien" câbler ("bien" voulant dire aussi naturellement, aussi harmonieusement, aussi sainement que possible) en nous, des circuits neuronaux débarrassés des "noeuds" qui se seraient constitués, (ou seraient en formation - cf. les "mauvais plis" chez les enfants ! ). Lesquels enfants deviendraient ainsi réceptifs aux discours structurants du type de celui que nous proposerons aux parents (ou enseignants) de leur tenir lorsqu'ils seront en âge de les comprendre. Ceci devant, pensons-nous, leur permettre de "mordre dans la vie à pleines dents", de faire face aux passages à vide qui les attendent, et de déjouer les pièges tendus de ci de là, même si les circonstances objectives (famille, santé, finances, travail...) sont défavorables. Même si les pièges sont tentants. Même si les pulsions sont anormalement fortes. Même si les liens avec la nature sont ensuite (ou dès le départ) coupés, comme c'est bien souvent le cas dans les mégalopoles. Et ceci sans conditionnement aucun car le discours proposé sera, une fois l'enfant en âge de le comprendre, à même d'être contesté et réfuté, et devra faire l'objet d'une réflexion critique. Tout cela, que nous présenterons comme une forme de "vaccination psychanalytique" serait donc destiné à relier l'enfant et l'adolescent à une réalité plus large que sa seule nature physique, un peu à la façon dont les religions le faisaient autrefois dans·le cadre de leur rôle pédagogique. Mais ceci sans qu'il y ait plus besoin de toutes les "fioritures" religieuses qui apparaissent à la plupart des occidentaux modernes comme des bondieuseries débilitantes et rien d'autre. Et sans qu'il y ait plus besoin de parler de Dieu, ce vocable pouvant fort avantageusement être remplacé par la Nature, (comme le suggérait Spinoza il y a trois siècles déjà ), pourvu qu'en même temps l'on n'oublie pas l'Homme !

 

Ce renforcement des défenses immunitaires psychiques aurait, en somme, comme objectif de mettre "des espaces verts, dans la tête aussi "- écologie oblige. Les dits espaces étant, on s'en doute (et entre autres choses) la formulation retenue pour présenter, de façon plus attrayante et plus convaincante que n'ont su le faire les morales (laïques ou religieuses) les valeurs fondamentales, sans lesquelles les risques de dérapage deviennent très grands - trop grands. Espaces verts mentaux auxquels viendra s'ajouter le "ciel bleu" de tout engagement militant valable, et tout cela en parallèle avec une action humanitaire qui nous concerne tous.

Notre position est assurément optimiste et l'envergure de notre tâche immense , mais il nous a paru que d'autres bonnes volontés devaient pouvoir se trouver pour aller dans le même sens, et qu'il ne nous était pas permis de ne pas apporter notre contribution, aussi modeste et contestable soit-elle, aux innombrables efforts de ceux qui refusent de baisser les bras devant la tournure que prennent les choses dans certains secteurs de notre société (et devant l'importance de l'aide dont ont besoin tant d'êtres), mais manquent visiblement de "support théorique" pour fonder ces efforts et ainsi mieux les faire partager. C'est au nom de ces êtres qui ont tant besoin d'aide que nous remercierons le lecteur qui acceptera d'examiner la validité éventuelle de notre proposition d'une psychanalyse écologique au service de la santé publique la plus large, celle qui inclut la santé de la société toute entière. Nous vous demandons, par ailleurs, bien pardon si notre réflexion va par moments un peu au-delà de ce à quoi s'attend le lecteur d'un ouvrage de psychopédagogie. D'une part, en faisant des recherches, on est parfois entraîné plus loin qu'on ne s'y attendait; d'autre part il nous a semblé, peut-être abusivement, que même des adolescents (voire des adultes) sans problèmes pouvaient tirer quelque parti des retombées de cette psychanalyse nouvelle à laquelle nous aboutissons, et alors autant le leur faire savoir, pour qu'ils décident si cela vaut la peine d'être pris en considération.

 

Comme indiqué en préambule, d'autres auteurs et analystes modernes ont d'ailleurs pressenti l'existence d'une sphère nouvelle à explorer. C'est qu'indépendamment de toute considération théorique relativement à la validité du rapprochement entre l'écologie et le psychisme profond, le psychothérapeute averti n'ignore pas les garanties de santé et de résistance psychologique que présentent ceux ayant un minimum de vie culturelle et une moralité élémentaire, sur fond de foi en un ordre des choses et en un humanisme, sans qu'il soit forcément nécessaire de mettre un Moïse, un Jésus ou un Mahomet dans l'opération, et sans qu'il y ait lieu de rentrer pour autant (sinon du bout de doigts gantés) dans le " système" d'une société axée sur l'économique et le profit ! C'est ce vers quoi s'oriente la psychanalyse écologique.

Le même psychothérapeute sait aussi quelle est la vulnérabilité des psychismes non étayés par ces éléments d'équilibre face aux pressions, voire aux agressions fort stressantes fort aliénantes ou fort débilitantes que les sociétés industrialisées nous offrent de façon croissante. Dans ces sociétés là, romaines-nouveau-style pourrait-on dire pour les décrire, qu'elles soient extrême orientales, américaines ou européennes, dans ces sociétés, donc, le souci de mesure et de sagesse ainsi que la foi en un monde harmonieux auquel il s'agirait de participer, foi que bien des Anciens (dont les Grecs) avaient développée et nous avaient léguée, pourraient bien avoir quelque besoin d'être ranimés. (Serait-ce pour éviter que tout se termine, comme dans la Rome des premiers siècles, par le passage sous le contrôle de barbares - d'un genre forcément différent ? Nous n'oserions le dire - mais force est de constater que des "poussées maffieuses" semblent déborder l'Italie, le Japon et l'Amérique. Est-ce un premier signe ? ) Besoin d'être ranimés encore plus dans ces grandes villes où dominent les bruits, l'énervement, l'agressivité, la compétition pour l'argent (nécessaire ou inutile) et les sollicitations tous azimuts en même temps que des contraintes de plus en plus pénibles pour les déplacements, le logement, le travail, sans parler des problèmes de pollutions en tous genres.

Ce n'est probablement pas sans raison que certains en sont alors à se demander si, en ces lieux, la pâte humaine (encore plus celle des jeunes socialement peu favorisés, et aussi celle des "aînés" du 3ème âge, lorsque leur revenu est par trop inintéressant, mais on se soucie de moins en moins de ces "improductifs", joli terme assurément) si cette pâte humaine donc est capable de supporter sans dommage majeur ce à quoi elle est exposée et ce à quoi elle risque fort de l'être, dans l'avenir, de plus en plus.

Ainsi, sans forcer le moins du monde la dramatisation et sans parler comme d'autres, de catastrophe à savoir prévenir, on peut tout de même comprendre ceux qui se posent sérieusement la question de savoir si ce monde n'est pas, tout doucettement, et fort insidieusement, rien moins qu'en train de perdre la boussole en dépit de ses prouesses, de son confort, de ses progrès indubitables qui seraient alors des éléments faussement rassurants, soit parce que quelque chose d'essentiel serait négligé, soit parce qu'un optimum de développement serait dépassé, soit simplement parce qu'il y aurait trop peu de bénéficiaires pour trop de victimes du système .

Dans la perspective d'une inversion de cette évolution, il ne devrait pas être interdit de chercher à approfondir, aux cotés des théoriciens de l'écologie, et notamment d'Ivan Illich, les solutions alternatives les plus diverses, aussi originales qu'elles apparaissent a priori. Nous nous garderons bien, pour notre part, de parler d'une quelconque sonnette d'alarme à tirer avant "l'Accident", mais nous n'en constaterons pas moins que les incidents voire les accidents ayant un rapport avec un déséquilibre psychique vont, en effet, croissant, et qu'il n'est pas du tout idiot de commencer à regarder vers la dite sonnette, car certain équilibre social, une fois rompu, pourrait poser de gros problèmes ! Et c'est, en somme, également en socio thérapeute que nous vous soumettons quelques propositions s'inscrivant dans le prolongement de la pensée de ces premiers écologistes de l'esprit que furent, à nos yeux, tant les sages chinois et hindous (et grecs) que les évangélistes, chacun selon son style et sa sensibilité, et tous avec leurs connaissances aussi limitées que leur imagination l'était parfois peu.

Nous parlerons alors, non plus tant d'analyse existentielle psychoécologique, que d'écologie de la libération et d'écologie personnelle, le tout sur fond de psycho-immunologie. Impliquant une renaturation qui, par certains cotés, sera bien un peu une "décivilisation" (au moins partielle) afin d'aider les jeunes à éviter de tomber dans les pièges de la "civilisation hyperindustrialisée", d'éviter les erreurs que la dite civilisation pousse à commettre, et surtout d'éviter les troubles qu'elle tend à générer...

Puisse par ailleurs le lecteur nous pardonner toutes nos verbales audaces, ainsi que les "vapeurs d'essence" qui s'en dégageront et qui font mauvais genre, nous l'admettons, lorsqu'on se prétend écologiste Mais ces essences là sont peut-être essentielles pour nos existences, et c'est leur élimination trop radicale qui serait, alors, la cause de ce que l'on doit bien pouvoir présenter comme le développement d'une forme de pollution psychique (dont les tendances fascisantes sont un élément important) et pourquoi la bataille contre cette "pollution" là ne pourrait - elle être engagée comme l'est l'autre ? Il ne s'agit que de se mobiliser pour la gagner également: nous avons vraisemblablement toutes les ressources nécessaires pour cette victoire, même si nous ne savons pas encore très bien ni en quoi elles consistent, au juste, ni comment les utiliser. Et cette victoire, qui serait finalement celle contre les fascismes en tous genres (dont nous allons maintenant parler un brin) et contre le relativisme (et le scepticisme) qui se retrouvent unis plus souvent qu'on ne le réalise, est indispensable.

Ce serait en fait la victoire du socialisme authentique, d'ailleurs, c'est à dire celle de la Gauche qui libère l'homme sans sacrifier personne (ce qui ne veut pas dire sans que personne, parmi les privilégiés, n'ait à faire quelques "sacrifices" !).

Cette Gauche a évidemment vocation à être historique, mais, après avoir été conçue par l'humanité, elle reste à faire. Et il semble bien qu'il lui faille, avant cela, passer par une patiente "phase de gestation" psychopédagogique universelle, que nous présenterons, sous couvert de psychoécologie, comme un recours à l'"Action Indirecte". Action qui ne pourra être effectuée que par des éducateurs psychoécologistes convaincus : les voies directes, les voies rapides, et les voies forcées ne peuvent apparemment donner, au prix de trop grandes souffrances pour l'humanité, que des enfants quasi morts nés, des avortons ou des monstruosités de type stalinien ou des crimes du type de ceux d'"Action Directe".

 

Il ne faut surtout plus chercher à, d'office, changer le monde. Il faut chercher à l'aider à vouloir se soigner, et ce ne peut se faire qu’à travers ses enfants.

 

PARENTHESE ANTIFASCISTE

 

Après avoir souligné l'intérêt d'une foi en une Nature non absurde pour l'équilibre de l'individu et celui de sa société ouvrons, si vous le voulez bien, une parenthèse sur le fait que cet intérêt devient nécessité pour non seulement combattre mais encore espérer éradiquer, à terme, les recours à la force, aux excès de pouvoir, à l'autoritarisme facho-macho petit chef, et à ce que nous regroupons (avec d'autres auteurs) sous le vocable de "fascismes" en tous genres.

Le véritable problème de l'homme c'est le suicide semblait penser Albert Camus. Cela nous paraît tout à fait abusif, sauf à se référer à l'humanité tout entière, car il n'est, en effet, pas tout à fait aberrant de considérer qu'elle pourrait bien être en train de se suicider à petit feu, à courir après toujours plus de puissance, de technicité, de vitesse en se souciant de moins en moins de réfléchir sur ce qui, en l'homme, est sensibilité immatérielle, et en le détournant de ce qui est simplicité de vie et modération. Cela dit sans pour autant "resservir" au lecteur la prosopopée de Fabricius rendue célèbre par le Rousseau du "Discours sur les Sciences et les Arts": "Dieux, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu ? ".

 

Pourrait bien sinon aller au suicide, du moins sacrifier des êtres en bien trop grand nombre et de façon bien trop durable en ne proposant guère que des garde-fous répressifs, à l'efficacité bien incertaine, ou rien du tout, face aux dérèglements des psychismes que cette "fuite en avant" (en avant, authentique progrès, parfois, mais aussi, hélas, et de plus en plus, le dos en avant, c'est à dire, alors, collectivement à l'aveuglette) entretient, voire génère. En laissant derrière elle un sillage de laissés pour compte et de piétinés, et en creusant l'écart avec des pays du Tiers Monde, refusant parfois, et à juste titre, certains des "bienfaits" de la soi-disant "civilisation" !

 

Le véritable problème de l'homme c'est son exploitation par l'homme, pensait Marx, probablement pas tout à fait à tort. Mais il n'allait pas assez loin dans son analyse, et ne saisissait pas bien les composantes extra-socioéconomiques de la question. En outre, prolongé par Lénine, le marxisme ne proposait que des solutions dont nous avons désormais quelques petites raisons de penser qu'elles n'étaient pas les bonnes, en dépit des espoirs immenses engendrés et des innombrables sacrifices consentis, en son nom, par tant et tant d'êtres généreux.

 

Le véritable problème de l'homme c'est le fascisme, pensons nous. Les fascismes, plutôt : fascisme essentiellement économique en pays développé, avec des conséquences néfastes tant pour la nature que pour l'homme, fascisme politique (et parfois religieux) ailleurs, et, un peu partout, des variantes de ce "fascisme personnel" qui inclut tout ce qui est exploitation dommageable de la faiblesse, de la crédulité et de l'ignorance d'autrui...

 

Ces maux, ces maladies fascisantes - disons même cette "épidémie" - que trop peu de voix dénoncent, se manifeste(nt) par les comportements et efforts de ceux disposant de quelque pouvoir, et cherchant à imposer (ou à faire subir les conséquences néfastes de) leurs préjugés, leurs volontés, leurs caprices parfois les plus idiots, outre bien sûr leurs intérêts ou leurs rythmes de vie, en écrasant au besoin les pieds, les libertés, voire les vies de ceux qui ont l'impertinence de les contrarier. Et cela, finalement, du fait de dérèglements hormonaux les poussant à agir ainsi, par perturbation psychique interposée (jusqu'à présent surtout reconnue et dénoncée dans le cas des mégalomanes, des sadiques ou des paranos totalitaires). Ce qui nous pousse à parler d'épidémie à l'échelle planétaire, épidémie à combattre avec au moins autant d'énergie que les autres.

Ce problème majeur de l'humanité (qu'il n'est probablement pas interdit de rattacher à une insuffisance - ou à une déliquescence - de la vie spirituelle) est entretenu par le fait que les sociétés même les plus civilisées n'ont pas encore su agir au niveau de la prévention, comme l'a (indirectement) entrevu Freud dans le texte mentionné en exergue, même s'il pense culture et adaptation sociale là où nous pensons santé psychique, seule susceptible de conduire à la "santé sociologique" qui serait celle d'une société débarrassée de ses éléments fascisants, d'une société juste, raisonnablement harmonieuse - laquelle n'a jusqu'à présent paru relever que de la pure utopie. Faute peut-être que l'on s'attaque aux véritables causes du mal, nous l'avons déjà dit !

 

La prévention en question nous semble devoir s'exercer dans deux directions :

 

1. Tout faire pour s'opposer à l'apparition de tendances fascisantes chez l'enfant, notamment en lui enseignant le respect absolu de toute personne humaine pour raison de "transcendance naturelle" de ladite personne, et en développant autant que faire se peut, outre la notion d'intériorité, son sens de l'introspection, son esprit critique et ses connaissances de base en sciences humaines.

 

2. Tout faire pour générer, puis renforcer et entretenir actif chez l'adolescent ce qui pourra devenir facteur de résistance personnelle et capacité d'organiser la résistance civile (associations de défense, sit-ins, meetings, brochures, conférences, interviews, pétitions etc..) face aux tendances fascisantes des autres - véritable éducation spécialisée dont on ne connaît guère de nos jours, que les composantes "superstructurelles" (celles qui sont institutionnelles démocratiques, syndicales législatives juridiques etc. souvent bien trop passives dans leur "automaticité", et qui présentent le grave inconvénient - outre leur souplesse incertaine et les délais d'action qui sont les leurs - de pouvoir être influencées, noyautées ou même manipulées) en négligeant à peu près complètement celles "infrastructurelles" psychopédagogiques qui respecteront la liberté de chacun tout en parvenant à de meilleurs résultats, très probablement.

 

Présentement, trop de victimes, (et de victimes potentielles) des divers fascismes, individuels ou collectifs, qui sont presque autant de "viols non physiques" non seulement restent passives et fatalistes, en supportant sans broncher exploitation, humiliation, domination et perte de liberté du fait de leur faible compréhension de la situation, de leur incapacité à s'organiser en se regroupant, et de leur manque de courage pour faire face, outre leur faculté de se laisser embobiner et parfois même endoctriner vers ce qui va à l'encontre de leurs intérêts réels. Aussi quand des chefs d'Etat excités de la gâchette (atomique) font croire à leurs concitoyens qu'il faut faire encore quelques petits essais nucléaires de plus dans l'"intérêt" du pays, sans se soucier de relancer ainsi la course aux armements nucléaires à travers le monde et donc ainsi augmenter les risques au lieu de les réduire !

 

Trop de gens dominés ou exploités se disent que la seule chose à faire est de tenter de passer de la position "inférieure" à la position de dominants ou d'exploitants (quitte pour cela à se faire de nouveau gruger en tentant de faire fortune) et il ne leur vient pas à l'idée d'œuvrer (politiquement et pédagogiquement) pour une société sans dominateurs ni exploiteurs, faute d'avoir eux-mêmes été correctement éduqués. Et ils vont de la sorte jusqu'à voter pour la droite conservatrice de privilèges, alors qu'ils sont victimes de ces privilèges (il est vrai que la gauche social-démocrate ne peut guère faire de miracles sur ce terrain fort bien contrôlé par les détenteurs du pouvoir économique qui sont les véritables maîtres de la situation, et que, dès lors, l'alternance permet d'éviter les risques d'abus d'un pouvoir trop longtemps en place ! Cela n'en est pas moins une situation malsaine).

 

Sur le plan socio-économique, à côté d'une masse évidemment non négligeable de gens qui profitent (modérément) du système sans en abuser (à la différence des "gros" spéculateurs, propriétaires et autres profiteurs, mais en trouvant commode de se laver les mains, ou à peu près, quant au sort des défavorisés, tous se retrouvant alors atteints "d'insuffisance sociale", un peu comme on parle d'insuffisance rénale) se trouve une (forte) minorité de citoyens pâtissant réellement d'un système encore beaucoup trop coercitif et inégalitaire malgré de grands progrès. Citoyens acceptant sans trop broncher l'asservissement et l'aliénation résultant d'une prise en main de la société par ces gens qui ne reconnaissent (ou sont forcés de ne reconnaître) d'autre logique économique que celle de la maximalisation de leur profit, ni d'autre logique éducative que celle de la fabrication de "chair à entreprises" (aussi tendre que possible) pour le plus grand profit (précisément) des propriétaires (par actions ou non) des biens de production, et de biens fonciers ou immobiliers (surtout urbains, là où la spéculation peut battre son plein ! ). Cela sans parler de ces gens acceptant sans moufeter les sautes d'humeur des (et les “bottages de fesses” par les) individus fascisants de leur entourage, personne ne leur ayant appris à contester l'autorité, mais seulement à la respecter ou /et à la craindre.

Pour nous ces gens ne sont que des victimes, généralement victimes, en premier lieu, de facteurs sociaux et éducatifs inadéquats. Ils sont à plaindre, non à mépriser (et encore moins à railler), et, pour que leur espèce disparaisse, leurs enfants sont à former (et à informer), très tôt, contre tous ces "malades fascisants" (extérieurement fort bien portants) qui vont du spéculateur foncier urbain occidental (qui hisse les loyers à des niveaux insoutenables) à l'intégriste religieux qui pousse les fidèles au terrorisme, au nom de Dieu (mais en fait, bien souvent, et sans qu'il sans doute, par envie, soif de pouvoir, intolérance au moins autant que par idéologie), et du patron qui se prend pour le roi de "son" entreprise au mari despotique en passant par le voyant exploiteur de la crédulité d'autrui et le faisant "casquer" ou le maire abusant de son pouvoir local pour s'en mettre plein les poches au détriment de ses administrés.

 

Prenant maintenant un peu de recul, force est de reconnaître que la propension de certains êtres à dominer et à se servir en premier, et d'autres à "s'écraser" est une caractéristique du monde animal, et apparaît comme clairement pulsionnelle (en hyper chez les uns et en hypo chez les autres) avec un probable même support biologique dans les deux cas. Certains (surtout vers la droite) en tirent argument pour parler de comportements naturels, et donc auxquels il n'y aurait rien d'autre à ajouter que les aménagements juridiques et répressifs divers nécessaires à la vie en société - archi-compétitive et archi-inégalitaire. Le plus que l'on pourrait faire leur paraissant l'égalité des chances de chacun de parvenir aux situations dominantes - toute évocation d'une moindre inégalité des situations les faisant hurler au communisme et au nivellement par le bas - situation "contre nature" de déchéance totale à leurs yeux (de privilégiés ou de puissants, ou de gens ayant très envie de le devenir !). Comme déjà signalé dans un autre contexte, cette interprétation de ce qui serait "naturel" nous paraît erronée, ne serait-ce que parce qu'elle montre très vite les excès auxquels elle conduit, qu'elle justifie un peu trop facilement le despotisme et le machisme, et qu'elle ne tient pas compte de facteurs tels que la cruauté, le sadisme, la violence et le meurtre à des fins non alimentaires ou reproductrices qui ne se retrouvent pas dans le monde animal. Monde où l'on ne voit d'ailleurs, et pour cause, nul individu se laissant endoctriner vers ce qui peut le mener à l'abattoir par excitation de ses pulsions les plus élémentaires, tactique chère aux extrêmes droites de tous les pays du monde, et qui a donné sous Hitler les résultats que l'on sait pour le peuple allemand (et pour leurs victimes juives).

On peut tout aussi bien considérer qu'il n'y aurait là que la preuve par l'absurde de la nécessité d'avoir recours à la pédagogie pour surajouter au naturel primaire de l'homme ce culturel qui lui est spécifique et qui peut lui révéler sa "vraie" nature (probable) - notion qu'il faut bien envisager. Laquelle "vraie" nature serait non pas, comme tant de gens le pensent, le naturel primaire vaguement encadré par un culturel socio juridique chargé de sanctionner ses débordements pulsionnels, mais un "naturel secondaire" radicalement nouveau, auquel il s'agirait pour tout un chacun d'accéder, par libération (existentielle, si l'on veut) du premier, lequel ne serait, en fait, qu'un "pseudo naturel".

 Le "second" (chronologiquement parlant) naturel serait autogestionnaire (et parfois auto répressif - au lieu de seulement socio-judico-hétérorépressif ! ), et constituerait une véritable "néo-nature" à laquelle le rôle de la société serait de faire aboutir tout enfant par une pédagogie appropriée, par une éducation qui irait fatalement très au delà de la simple instruction par accumulation de connaissances dans sa tête, puisqu'il s'agirait en quelque sorte de le libérer de lui-même (plus exactement du "lui-même" initial ) pour qu'il devienne le "vrai" lui-même, en relation (en "prise directe" même, avec la Nature naturante transpersonnelle servant de référence). D'où découlerait un nouveau Droit Naturel - au deuxième degré - venant parfois tout juste à l'opposé de celui de Grotius et Puffendorf, pour se rapprocher de celui (venu du "coeur") de Rousseau et de Fichte !

 

Pour approfondir cette vision des choses (qui n'est pas tout à fait nouvelle même si on a tendance à la perdre de vue) en se plaçant dans une perspective sociale résolument anti-fasciste (ce qui est beaucoup moins classique) force nous sera de nous plonger aux tréfonds de ce qui peut bien être constitutif de l'homme profond, aussi bien que de ce qui peut bien parvenir à "former" le petit d'homme. La tâche est malaisée et ingrate, mais Freud et ses successeurs ont déjà bien débroussaillé le terrain, fort heureusement. Aussi Paul Ricoeur, qui pense qu'il faut "perdre le Moi pour trouver le Je" (il est probable qu'il suffit de le dépasser et de le maîtriser, ce "Moi", non de le perdre. Cela éliminerait déjà bien des vanités et bien des égoïsmes forcenés, ces deux maladies psychiques majeures si nocives...).

 

Dans l'optique d'une "mue" (voire d'une "auto-mutation s'imposant pour raisons philosophiques et psychologiques profondes), optique qui est la nôtre, Ricoeur nous paraît aller beaucoup plus loin (et voir beaucoup plus juste) que Freud en proposant une "dialectique de l'archéologie et de la téléologie du sujet" (op.cit.) et non pas une seule archéologie comme le fait Freud. C'est certes une grande perspective que Ricoeur ouvre là, dans le prolongement de la pensée des existentialistes non sartriens dont Spinoza est pour nous un des précurseurs (rarement reconnu comme tel - nous nous expliquerons sur ce point).

Force nous sera également de nous plonger aux tréfonds de la biologie, car nous sommes de ceux qui pensent que le psychisme est lié au biologique. C'est donc de psychobiologie au moins autant que de psychanalyse qu'il s'agira désormais, avec, comme perspective, celle de voir les enfants, devenus adolescents et adultes, passer d'une condition de quasi-automate soumis à des pulsions à une condition d'être autonome (condition qui, soit dit incidemment, pourra seule assurer le fonctionnement correct de la démocratie). Cela en cherchant à développer une éthique de l'antifascisme reposant sur l'idée que toute personne non militante antifasciste est, au mieux, un complice passif de ceux qui gangrènent le monde.

Ce qui nous amène à dénoncer comme faisant (ô certes bien involontairement !) partie de ces complices tous ces penseurs "libérés" qui cherchent à, acrobatiquement, concilier le scepticisme philosophique et le relativisme des valeurs auxquels ils se croient intellectuellement conduits, avec un humanisme militant. C'est, entre autres, la position d'un André Comte-Sponville.

Lequel philosophe contemporain a fort bien résumé sa position dans un article sur Montaigne (ce supposé temple de sagesse) paru dans "l'Evénement" du 6/2/92 : "Le relativisme n'est pas un nihilisme" dit-il, en rappelant que le scepticisme à la Montaigne est "la meilleure des armes contre les fanatismes et les intolérances".

Cela est bien probable, en effet, et contre les endoctrinements, abêtissements et aliénations les plus divers aussi, aurait-il pu ajouter. Mais notre sympathique philosophe omet de relever le fait que ce scepticisme - qui paraît bien l'attitude de bon sens et d'intelligence à adopter en l'absence de toute certitude - est un peu court, et aurait à être dépassé, si l'on réfléchit sur le fait qu'il n'est certainement pas le (et est en fait le contraire du) meilleur des outils défensifs contre les forces fascisantes primaires qui, jusqu'en nous-mêmes parfois, et à notre propre détriment, ne découlent ni de fanatismes ni d'idéologies intolérantes mais tout simplement des excès pulsionnels quotidiens des hommes !

Face aux petits et aux grands chefs, face aux détenteurs d'une once ou d'une tonne de pouvoir (ou de "prise") sur autrui et ayant (parfois simplement pour se titiller l'ego) tendance à en abuser pour s'imposer, se rehausser au détriment dudit autrui et parfois même pour l'exploiter, le rabaisser (pour mieux se grandir), l'humilier voire le violenter, face à ces gens, donc, le scepticisme gentillet à la Montaigne est comme une arme d'enfant face à des canons de gros calibre !

Face à de tels gens (fréquemment organisés en "systèmes", économico politiques en Occident et au Japon, politico-religieux ailleurs) et face à leur force (toujours disposée à se réveiller dès que les circonstances s'y prêtent) il faut des armes intellectuelles de calibre supérieur pour espérer éviter d'entrer dans (ou pour sortir de) ces situations d'injustice et de violence qui se retrouvent à tous les coins de rue et dont sont victimes les plus faibles !

Certes les Constitutions, le Droit, la Justice et divers autres remparts plus ou moins institutionnalisés sont en place, qui font de l'excellent travail, à commencer par l'O.N.U. et ses organismes affiliés, mais qui ne voit à la fois leurs limites et les dangers de paralysie, de déformation de leur action, voire de récupération, qu'ils courent dans un monde pourvu de valeurs repères, notamment humanitaires, fondées sur la seule bonne volonté de quelques uns, et nullement sur quoi que ce soit de supérieur à l'individu, donc de quelque peu "transcendantal" (ou tout au moins d' "immano- transcendantal" selon Jaspers ? )

 

"Transcendantal" qui ne manquerait évidemment pas d'être rattaché à une idéologie ou à une croyance, c'est vrai (en première analyse tout au moins), et toute idéologie et toute croyance portent en elles des germes fascisants - l'histoire l'a assez montré, au point que les seuls mots idéologie et croyance ne peut que faire bondir toute personne sensée et informée un tant soit peu éprise de liberté (et, bien sûr, dotée d'esprit critique exigeant de savoir de quelle boîte sont sorties les susdites idéologie et croyance !).

 

Ceci étant valable même pour les idéologies les plus antifascistes, et pour les croyances les plus humanistes, paradoxalement. Paradoxe qui ne surprendra que ceux qui négligent de se pencher sur le psychisme profond de l'homme, et notamment sur ses dispositions aux excès pulsionnels ! C'est donc de ce côté que nous porterons notre attention et, à partir de là, que nous tenterons de repartir sur des bases nouvelles.

Reste que le scepticisme, cette "libération parfaite", aboutit, en matière de lutte antifasciste (au sens le plus large du terme, allant très au delà du politique) à un semi nihilisme de fait, que le veuille ou non notre distingué philosophe : On ne construit rien de bien solide à partir du scepticisme. On ne résiste pas bien fort aux injustices dont on n'est pas soi-même victime avec du scepticisme dans la tête. On ne forge pas des outils défensifs bien aiguisés avec du scepticisme, et il est pourtant nécessaire, face aux forces fascisantes internes et externes de construire de solides défenses, parfois, même, de forger des armes aiguisées, et de se battre avec conviction et courage. Bref il est nécessaire de faire une véritable profession de foi antifasciste, car des combattants sceptiques ne se sont que bien rarement avérés être des combattants bien vigoureux !

"Celui qui ne gueule pas la vérité se fait le complice des faussaires" écrivait Péguy ("Lettre du Provincial"). Il en disait, avec raison, autant pour la justice ("Situations"), et il lui avait certes fallu, avec Zola, et quelques (trop rares) autres animés par "le sursaut d'indignation que le spectacle de l'injustice donne aux hommes qui ont faim et soif de justice" (Notes politiques et sociales, 1899) beaucoup "gueuler" pour que l'Affaire Dreyfus ne tourne pas à l'erreur judiciaire, ou, plutôt, à la honte judiciaire, absolue ! Et quels sceptiques seraient allés ainsi esquinter leur voix à total contre-courant, en passant pour des fauteurs de trouble, des mauvais citoyens, des hurluberlus, voire des illuminés dans le monde des B.C.B.G. d'alors ? Lequel joli monde B.C.B.G., à l'inculture philosophique généralement de taille, est encore aux gouvernes de la société un peu partout sur cette planète, viscéralement hostile aux intellectuels dits "contestataires", et leur faisant payer fort cher, chaque fois que possible toute perturbation causée à leur jouissance dominatrice, (ou tout simplement à leur confort intellectuel routinier) et, a fortiori, toute opposition un peu caractérisée ! Joli monde, bien représentatif de ces "salauds de la race assise et raisonnable" mentionnés par Jean Hougron ("Histoire de George Guersant" - grand livre ! ), et qui ne sont généralement des “salauds” (souvent simplement “légers”, d’ailleurs) que par manque de formation (et d'information) anti-fasciste, seule à même de leur faire comprendre à quelles bassesses peut, parfois, mener "la logique du raisonnable, du petit bon sens, et de la modération" (op. cit.). Et de toutes ces vertus petit bourgeoises toutes faites de passivité, et si révérées en ces sphères !

 

"Nous n'avons livré que 10 juifs quand on nous en demandait 50. Nous sommes donc des sauveurs, presque des héros", disaient, ou à peu près, les hommes de Vichy lors de leurs procès ! On croit rêver, mais on ne rêve pas ! Et il y a encore des tas de braves gens pour se dire qu'ils n'avaient pas forcément tort puisque 40 étaient sauvés, personne ne leur ayant expliqué pourquoi le fait d'avoir livré fût-ce un seul homme (juif, arabe ou zoulou) au four crématoire (même simplement possible) était un crime contre l'humanité, impardonnable à ce titre...Et certains des mêmes braves gens, de nos jours, se cotisent pour payer des skinheads pour mettre le feu à des foyers d'immigrés (cela c'est en Allemagne) ou pour soutenir des policiers regroupés en "Escadrons de la mort" afin de "nettoyer" à la mitraillette leur quartier des enfants abandonnés qui y traînent en "faisant sale", ce qui est mauvais pour le commerce (cela c'est au Brésil). Opérations en cours de généralisation, c'est à craindre, même si ce sera désormais de façon plus discrète pour éviter la publicité ! Ah les braves gens, vraiment !

 

Aussi peu tentant cela soit-il, il semble bien que seule une vigoureuse profession de foi faite, en faveur de la vérité et de la justice, par des éléments généreux et soucieux de l'humain puisse permettre de remporter une victoire sur la "bête immonde" et ses petits (souvent déguisés en sympathiques animaux propres et attirants, d'ailleurs, cela fait parti des masques - et des techniques - fascisants, voyez le bon sourire du père Saddam !). Cela exige la création d'un corps de "combattants pour l'homme" - en plus de pour la nature - faisant, par avance, acceptation de sacrifices divers, pouvant aller jusqu'à l'emprisonnement.

Et dans le passé, pendant l'occupation, combien d'antifascistes ne durent-ils pas aller jusqu'au sacrifice de leur vie ?

Une telle acceptation peut difficilement être le fait de gens sceptiques, imprégnés de la relativité des valeurs qu'ils défendent, voire rongés par un doute à leur sujet ! Etant donné la force de caractère et l'importance de la capacité de renoncement au confort, à la sécurité et au bien-être dont ils devront savoir, parfois, faire preuve pour "vivre leur volonté de justice" au quotidien ils devront s'appuyer sur une foi antifasciste aussi solide que possible, et cela même si les circonstances les mobilisant entièrement n'ont, de nos jours, et en Europe, que de chances modestes de se représenter.

Ils devront s'appuyer sur une foi qui est une véritable foi en la personne humaine, en fait - et alors il ne serait pas mauvais de lui trouver quelque fondement, si l'on veut qu'elle soit solide !

Foi qui n'a pas à être en opposition avec un individualisme de bon aloi, mais qui n'en appelle pas moins à cet "individualisme solidaire" dont nous avons déjà fait mention et auquel se réfère ce moderne disciple de Mounier qu'est François Brune (op.cit.). A un "individualisme semi communautaire" éventuellement, même, en certaines périodes difficiles, inspiré de l'esprit "kibboutz" (rigorisme - cependant parfois justifié par les circonstances - en moins).

 

 

Il convient en tout cas, nous semble-t-il, de repenser complètement les vertus du scepticisme en même temps que l'approche technique et que la philosophie de l'antifascisme, en commençant par mettre à nu, pour mieux les extirper, les racines profondes du "mal fascisant" au lieu de simplement chercher à en couper le plus de branches possible, comme on le fait généralement : elles repoussent aussitôt !

 

Que cette réflexion ait commencé par une vigoureuse (espérons nous) dénonciation non seulement du nihilisme (cela, c'est facile) mais de ce relativisme qui apparaît à tant de gens comme la sagesse suprême alors que, par la passivité qu'il ne peut qu'engendrer (passivité laissant la place aux plus agressifs) il a de bonnes chances d'être la complicité de fait avec les fascismes les plus divers et la sottise suprême (suprême parce que déguisée en sagesse), ne doit pas surprendre : pour nous la libération de l'homme vis à vis des croyances et des idéologies, saine au départ, est venue "dégénérer" en un scepticisme généralisé qui, à la lueur du combat à poursuivre nous apparaît comme rien de moins qu'une "septicémie psychique" - et, par voie de conséquence, une "septicémie sociologique" : Si un tel scepticisme avait régné dans le passé il n'y aurait très vraisemblablement eu ni Gracques, ni Jean Jaurès, ni Rosa Luxembourg, ni Jean Moulin, ni Gandhi, ni Martin Luther King, ni tous les autres de même trempe antifasciste, et dans quel joli monde ne serions nous pas aujourd'hui ?

LA "FOI NATURELLE" ET SON ENSEIGNEMENT PAR LE BIAIS DE LA PSYCHOECOLOGIE

LE ROLE PSYCHOTHERAPIQUE DES CONVICTIONS PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES

 

Voyons tout d'abord les religions, vis à vis desquelles il importe de situer la foi en la Nature pour l'en démarquer.

Il n'existe, à notre connaissance, aucune étude moderne proposant dans une perspective scientifique, une interprétation objective du phénomène religieux tenant compte de l'état des connaissances (et des perspectives entrouvertes, notamment en matière de compréhension de la physiologie du cerveau) à la fin de ce 2ème millénaire. Les anthropologistes nous ont bien parlé d'instincts archaïques débouchant sur des mythes et ayant survécu jusqu'à nous mais cela, et d'autres propos analogues, nous laisse passablement sur notre faim même si leur fonds de vérité nous apparaît évident.

Depuis le génial précurseur qu'était Evhemere, qui en -25O, dans son "Histoire sacrée" donnait une interprétation rationaliste des mythes, ce qui n'était pas mal pour l'époque, divers grands noms ont émergé parmi ceux qui cherchaient à expliquer le phénomène religieux. Après D'Holbach ("Le christianisme dévoilé") et La Mettrie ("L'homme machine") au XVIIIème siècle, les principaux noms du XIXème furent Feuerbach pour son "Essence du christianisme", Max Müller, le fondateur de la "science des religions" ("Essai de mythologie comparée" et"Introduction à la science comparée des religions") - science historique surtout, et Durkheim ("Les formes élémentaires de la vie religieuse" paru seulement en 1912). En fait aucun de ces beaux ouvrages ne saurait être considéré comme scientifique de nos jours. Personne au XXème siècle ne paraît avoir fait beaucoup mieux sur ce point, en dépit des talentueux efforts de grands penseurs comme Bergson et Lévi-Strauss (ou d'esprits originaux tels Hillmann, "De la certitude mythique") etc..

La question reste bien posée : quelle réalité psychobiologique peut-il bien y avoir derrière le phénomène religieux, et, à la limite, les religions ne sont-elles qu'une vaste escroquerie ?

Les considérations sur "l'opium du peuple" (Marx) sont connues de tous, et ne paraissent pas manquer de vérité, mais Marx ne nous donne pas d'explication sérieuse pour l'effet apaisant en question. N'y aurait-il pas tout de même au moins quelque exploitation médicale - fût-elle empirique - à tirer de cet effet-là au service de la cause (en partie sociale) à laquelle nous nous attachons, où une certaine angoisse existentielle plus ou moins formulée joue un rôle plus que probable chez certains ?

La religion: "compensation pour les ratés" ? (Nietzsche). "Refuge des femmes, des vieillards, des malheureux et des infirmes" ? "Carence affective sublimée" ? "Pensée née du désir" ? "Illusion de l'homme demeuré infantile" ? (Freud), "Aliénation typique" ? (Feuerbach). Bien sûr, bien sûr... Tout cela est très joli et probablement exact. Mais les choses sont-elles vraiment si simples ? Il n'est tout de même pas interdit de se demander pourquoi le "refuge” "donne à ceux qui le recherchent l'impression de réellement les abriter, pourquoi la "compensation" compense et pourquoi la carence est contrecarrée ! En tous cas, n'est-ce pas curieux de voir Feuerbach lui-même énoncer que "l'essence du christianisme", (pour ne citer que cette religion là) c'est "l'essence même des sentiments que nourrit notre coeur" ? Cela pourrait, à tout le moins, limiter la portée de "l'aliénation typique", il nous semble. Même si l'on accepte sans réserves la thèse freudo - marxiste d'une aliénation ou d'une illusion pure et simple, n'y a-t-il pas une autre "aliénation typique de l'humanité" bien plus évidente, aussi dangereuse et beaucoup plus répandue : l'aliénation à nos pulsions ? La "névrose collective de l'humanité" n'est-elle pas, en fait une "névrose pulsionnelle" infiniment plus qu'une "névrose illusionnelle"?

De sorte que, si l'on se place dans la perspective d'une bonne santé psychique, ne conviendrait-il pas de s'orienter vers le traitement de la première au moins autant que de la seconde ? Ne serait-il alors pas, même, bon de réhabiliter quelque peu une petite forme de tendance illusionnelle, surtout si l'on parvenait préalablement à la débarrasser de toute toxicité, (comme les vaccins) afin d'éviter la résurgence de toute névrose illusionnelle caractérisée - autant dire de tout ce qui peut ressembler à du religieux ?

Il nous semble que voilà qui mérite une réflexion un peu moins simplette que ce que l'on nous a offert, à ce jour, du fait de l'engagement partisan des uns et des autres. Il est vrai qu'entre "croire" et "ne pas croire" l'on n'a pas encore fait beaucoup de propositions pour une troisième voie "vivable". Il n'est pourtant pas impossible que le langage usuel soit trop limitatif et que l'on puisse envisager de refuser de croire en quoique ce soit, (surtout si cela nous "arrange", ce qui n'en est que plus suspect), tout en évitant de tomber dans un scepticisme débouchant quasi systématiquement sur un hédonisme et un narcissisme facilement déstructurants, pour ne pas dire malsains, (quand ils ne débouchent pas sur l'angoisse ou la nausée), et sur une forte tendance à ne voir en autrui qu'un objet à utiliser au mieux !( Cf certain ouvrage édité aux USA : " Screw first , in order not to be screwed yourself first "!*)

Dans cette perspective, examinons alors, si vous le voulez bien, et pour quelques instants, les aspects indubitablement médicaux de certaines des expériences religieuses de l'humanité (et aussi de certaines philosophies, débouchant, comme le font les religions, sur une éthique et sur un type de vie différent de ce que seraient les types de vie et l'éthique des personnes concernées si elles n'avaient pas les convictions engendrées par les dites philosophies et religions).

On sait dans quel contexte, un sentiment religieux est le plus susceptible d'apparaître : situation critique ou douloureuse, chocs psychologiques, solitude, disposition à la suggestibilité ou crédulité, tempéraments anxieux, approche de la mort ou simplement éducation ou contexte familial religieux - la liste est longue des terrains prédisposant et des situations favorables au développement d'une sensibilité religieuse, souvent liés à quelque faiblesse, en apparence, il convient de l'admettre : les forts des halles, les stars et autres businessmen à succès affichent rarement une foi religieuse durable et impressionnante, malgré quelques exceptions .

On connaît également assez bien les effets secondaires négatifs de certaines attitudes ou pratiques religieuses : intolérance et rigidité mentale, conditionnement étouffant la personnalité, apparition de diverses névroses dans les cas extrêmes (culpabilisation, esprit de sacrifice, mortification) etc. Nous ne ferons pas au lecteur objectif l'affront de nous attarder sur cet aspect de la question qu'il connaît certainement déjà très bien (et dont il sait qu'il varie, de toute façon, beaucoup, d'une religion à une autre). Mais d'un autre côté il est peu contestable que diverses personnes ne paraissant ni ratées ni infantiles éprouvent parfois, sans avoir nécessairement eu de formation religieuse, des espèces d'"aspirations" confuses qui, en toute bonne logique ne devraient pas se rencontrer car elles sont sans raisons apparentes aux yeux des observateurs non engagés. Ces aspirations, si elles ne rentrent pas facilement dans la rubrique des sublimations sans fondement objectif ou du besoin d'illusions, peuvent parfois s'appuyer sur des arguments philosophiques tendant à admettre l'existence d'une "transcendance" (quitte à ce qu'elle soit immanente à toutes choses ! ), arguments qu'il n'est pas toujours facile de réfuter sans appel, surtout si au lieu de transcendance on se contente de parler d'un "autre chose" (qu'il n'est évidemment pas très facile de distinguer d'un "niveau d'organisation supérieur" quelque peu "transcendant" tout de même, c'est sûr, ne serait-ce que parce qu'il dépasse notre entendement même si c'est de "simple " auto organisation qu'il s'agit !..... ou de sur hasard... ).

Ces personnes sont-elles particulièrement suggestibles ? Sont-elles des pithiatiques qui s'ignorent ? C'est possible, mais n'est nullement évident. Il n'est, de la sorte peut-être pas interdit de trouver un peu sommaires, en dépit de la part de vérité qu'elles paraissent contenir, les interprétations ramenant tout le religieux à une "névrose collective de l'humanité" ( Freud).

S'est-on, par ailleurs, suffisamment penché sur l'origine des effets psychologiques positifs que la croyance de type religieux paraît apporter, une fois écartés les effets négatifs souvent liés à un terrain affectif - ou neurovégétatif - particulièrement fragile ? N' y a-t-il que du farfelu dans la "médecine de l'âme", terme si souvent utilisé pour qualifier la religion ? Ne saurait-on découvrir derrière elle quelques éléments utilisables scientifiquement, tout comme cela s'est produit parfois, au grand étonnement des chercheurs, lorsqu'on a étudié d'autres médecines parallèles ? Ceci nullement dans la perspective de guérisons inexpliquées, dites miraculeuses, soulignons le bien vite, tel n'est nullement notre propos, mais dans la seule perspective du renforcement du psychisme des personnes en danger de déséquilibre, ou de meilleur épanouissement des autres.

Cette voie commence tout juste à être étudiée de façon objective, et elle nous semble prometteuse. Elle est d'autant plus intéressante que le décalage est de taille entre l'importance historique, sociale et psychologique des phénomènes idéologiques et religieux et notre faible connaissance de ce qui biologiquement leur correspond chez l'individu. Qui sait, dès lors, s'il n'y aura pas dans une centaine d'années un cours de neurophysiologie des sentiments religieux (voire des prises de position philosophiques !) dans les Facultés, et si l'on n'y parlera pas de philo- ou d'idéo-physiologie moléculaire ? Cela paraît présentement hautement fantaisiste mais n'oublions pas qu'il existe déjà toute une approche biologique des passions, des sentiments et même de certaines "pensées" ! (Voir par exemple l'ouvrage "Biologie des passions" du Pr J.-D. Vincent, ou "Le cerveau et l'esprit" du Dr Lazorthes, "Le discours vivant" d'A. Green ou "L'homme neuronal" du Dr Changeux J.-P., etc.) On n'est, en tous cas, plus très loin d'une approche biologique de la psychologie des profondeurs (à laquelle le sentiment religieux se rattache, nul ne le conteste), approche que Freud et Bergson annonçaient fort clairement comme devant s'inscrire au fondement de la psychologie et de la psychanalyse. La notion de "biologie de l'esprit" s'est même finalement imposée, notamment sous l'égide de l'éminent biologiste Rémy Chauvin dans un remarquable ouvrage qui porte ce titre (Ed. Rocher, 1985) et ouvre bien des horizons (Il y a bien également une "physiologie de la conscience" de Chauchard mais elle est infiniment plus philosophique que scientifique, et la "Biologie de la conscience "de G. Edelman, Nobel de Medecine 72 nous laisse sur notre faim).

Allons plus loin dans notre approche d'une éventuelle psychothérapie inspirée sur l'exemple religieux : voyons l'eucharistie. N'est-il pas concevable de voir dans l'hostie, cet "objet de cannibalisme métaphysique" (Jean Carrière), le médicament (ou le tonifiant), psychotrope, placebo par excellence ? Celui qu'on avale pour guérir ou fortifier son "âme", un peu comme on mangeait jadis la cervelle de certains chefs ennemis tués au combat pour s'approprier leurs vertus, précisément ! Placebo qui agit chez ceux qui se sentent, mystérieusement mieux, après coup, et en redemandent simplement parce qu'ils croient en son pouvoir, comme en celui d'une potion magique.

La religion "cuite sans alcool" disait Freud. C'est bien exact. Mais ce n'est pas inintéressant, cela, physiologiquement, que cet effet psychotrope sans substance psychotrope, que cette drogue sans drogue ! Où sont donc passées les molécules agissantes ? Où donc se cache le principe actif ?

 

A maux - ou à besoins - imaginaires, rien de tel que des remèdes imaginaires, c'est évident mais si, comme probable, il y a une très large part de cet "imaginaire"-là dans la plupart des troubles psychiques, des inappétences, des frustrations et des inadaptations, aussi bien que des excès, réels, eux, qui empoisonnent la vie moderne, cela ne donne-t-il pas l'envie de leur rechercher des remèdes tout aussi peu sérieux en termes de pharmacologie classique, et pourtant susceptibles d'être efficaces, en fouillant dans le "fonds religieux" un peu plus que cela n'a encore été fait ? N'y aurait-il pas moyen de parvenir à une prévention de la toxicomanie en faisant prendre aux jeunes une "drogue" moins dangereuse - ô combien ! - mais à effets suffisamment satisfaisants ? Ne conviendrait-il pas dans cette optique, de, par exemple, prêter un peu plus d'attention qu'on en a prêté jusqu'alors au succès d'une pratique religieuse qui se trouve chez les catholiques : nous voulons parler de la séance de psychanalyse - pardon de la confession, telle qu'elle se pratiquait avant Vatican II, tout au moins ?

 

PSYCHANALYSE ET CONFESSION

 

Confesseurs et psychanalystes pousseront les hauts cris devant notre comparaison aussi sacrilège pour le premier qu'inadéquate pour le second, et pourtant il n'y a vraiment pas de quoi réagir si vivement. L'autorité américaine sur l'inconscient, Ellenberger, pense le plus sérieusement du monde que Freud se serait inspiré des "Confessions" de Saint-Augustin ["The discovery of the unconscious", Basic Books, New York, 197O, ouvrage fondamental pour quiconque s'intéresse à ce sujet]. Il ne s'agit pas encore de confession en confessionnal, mais c'est tout de même révélateur déjà. S'il existe bien quelques différences entre la confession et la cure psychanalytique, comme la nécessité d'une interprétation des propos plus poussée pour le psychanalyste que pour le confesseur, n'opéraient-ils pas tous deux, à l'origine, plus ou moins en retrait d'un malade (ou pénitent) généralement plongé dans une même demi-obscurité complice ? Une position spécifique, propice au recueillement, agenouillée (ou allongée) n'était-elle pas recommandée - voire imposée - dans les deux cas ? (Nous ne parlons ici que de la psychanalyse freudienne classique, telle que Freud la pratiquait, et non des dissidences qui ont entraîné toutes sortes de variantes techniques "opératoires" ?) Ce contexte quasi rituel une fois bien en place, n'amorçaient-ils pas tous deux un dialogue de la même voix apaisante en affichant à l'avance une même neutralité bienveillante ? Court dialogue initial qui évoluait aussitôt vers un monologue du malade -pénitent, afin · qu'il mette à nu les tréfonds (on disait parfois les bas-fonds !) de son psychisme, pour en extirper ce qui nuisait à son harmonieux fonctionnement ? Avec une abréaction analogue parfois observée, tant par une méthode que par l'autre.

 

Quelle différence y avait-il donc sur le plan du résultat psychologique obtenu (le seul qui soit intéressant pour un psychothérapeute) entre l'absolution de la névrose et la guérison du péché - pardon c'est, l'inverse ? Un même bien-être ou un "mieux" n'apparaissait-il· pas fort souvent, et le même mot de "rémission" ne s'appliquait-il pas, tant dans une technique que dans l'autre ? N'y avait-il pas, dans les deux cas, la même notion de présence de quelque mal - autre mot (et ennemi) commun à la religion et à la médecine, notons le ? Mal qu'il s'agissait, pour le psychanalyste comme pour le confesseur de chasser, de "purger" - d'expurger. N'y avait-il pas souvent d'analogues résistances, d'intensité variable ? Et, aussi, le même phénomène salutaire (autre vocable commun) de projection ? Laquelle allait jusqu'à l'amour transfert, classiquement reconnu comme faisant fort souvent partie intégrante (voire étant pièce maîtresse) du traitement psychanalytique ? Amour-transfert dont "l'objet" est le psychanalyste dans un cas et qui est, dans l'autre, par delà le confesseur, un "messie", ou bien tout simplement "son prochain", conformément à l'enseignement de celui qui apparaît à certains scientifiques modernes comme un psychothérapeute des plus originaux - d'aucuns disent des plus géniaux - né à Nazareth 3 ou 4 ans "avant lui-même", selon les dernières estimations historiques des spécialistes (ce qui n'est certes pas à la portée de tout le monde) et cela il y a 2OOO ans !

N'aurait-il pas, par hasard, un des tout premiers, compris, ou soupçonné, certains des mécanismes psychiques profonds, notamment celui d'amour-transfert, et sa portée ? A en juger par son influence dans les siècles qui l'ont suivi, et par la similitude de quelques-unes de ses prises de position avec les découvertes modernes en matière de psychisme on peut penser que oui. Toujours est-il que l'on se retrouve avec la confession et la psychanalyse en face d'une technique psychothérapique commune, qui "enlève les névroses-péchés du monde" (ou procure un sentiment de renouveau, de purification, bref de bien-être, au moins existentiellement parlant) et il semblerait que "ça marche" assez bien dans les deux cas, même si les "techniques opératoires" ne sont plus tout à fait les mêmes qu'aux origines. Cela "marcherait" même tellement bien que de fort nombreux malades-pénitents en viendraient à difficilement se passer du confesseur ou du psychanalyste, tellement cela leur fait de bien de consulter ou se confesser... sans beaucoup être pêcheur, ni plus longtemps sujets à la (pseudo) névrose pour laquelle ils avaient consulté ! Ce qui est une façon inattendue d'être fidèle à une médecine comme on peut l'être à une religion (Fides : l'acte de confiance, qui est à la base la relation patient-praticien, précisément !). Et tant pis pour le déficit d'une Sécurité Sociale qui a cru bien faire en remboursant bon nombre de telles séances psychanalytiques.

Nous ne soutenons nullement, bien sûr, que de quelconques Eglises auraient créé de toutes pièces (ou mis en relief) la notion -artificielle- de péché comme agent de type suggestif pour générer une névrose de culpabilisation dans le seul but de "tenir" leurs fidèles.

Mais il reste que, tout en protégeant les dits fidèles contre des tentations d'actes ou de pensées qui auraient pu être dangereux pour eux ou pour autrui, ces névroses de culpabilité un peu artificiellement engendrées parfois, mais "authentiquement" guéries (périodiquement) renforçaient le prestige et la puissance de l'Eglise - et donc la foi du fidèle par la même occasion - sans parler du fait que cela faisait vivre du monde... (Nous prétendons encore moins que des psychanalystes freudiens, lacaniens assimilés ou dissidents, exploiteraient, eux aussi, quelque besoin profond similaire de certains individus, et en vivraient, jouant ainsi le rôle de religieux des temps modernes. Cela risquerait fort d'être considéré comme peu confraternel, venant de psychanalystes qui, pour n'être qu'existentiels, n'en sont pas moins psychanalystes !...)

Il reste cependant que, parfois, on est tenté d'opérer un rapprochement entre les deux types d'attachement qui unissent le "fidèle-croyant" à son confesseur et le "fidèle-patient" à son analyste, le problème de la liquidation du transfert en fin de traitement étant là, pour confirmer notre point de vue.

D'autres religions que le catholicisme ont anticipé sur la psychanalyse, d'ailleurs. Le bouddhisme retient aussi une confession, mais pour les seuls moines, devant leurs supérieurs. Un rite shintoïste (religion du Japon) est appelé "balayage mental" et consiste à se purifier par une sorte d'examen de conscience, d'auto confession si l'on veut : c'est le kiyomu. Quel psychanalyste ne le rapprocherait, au moins dans sa dénomination (qui rappelle tous les rites purificateurs, dont le "lavage" du baptême) de la "sweeping-cure", du traitement par ramonage/balayage d'Anna O. effectué par Freud et Breuer ? On trouvera d'autres rapprochements entre psychanalyse et religion dans le cas du bouddhisme zen (Suzuki "Zen buddhism and psychoanalysis" NY 196O et E.Fromm "Psychoanalysis and religion"). Et que penser de l'exorcisme, sinon qu'il s'agit d'une opération de type cathartique également ? La catharsis, la "purge de l'âme ", n'était-elle pas d'ailleurs une technique "psychothérapique" (de nature un peu magique) déjà pour Aristote ? Il employait ce terme à propos de l'effet bienfaisant que procuraient certaines représentations théâtrales dramatiques sur le spectateur...! Il est indéniable que se changer les idées en se mettant dans la peau d'autres personnages peut (parfois) avoir des effets bénéfiques... si bien que cette catharsis se retrouve aussi bien dans la toute première époque de la psychanalyse, notamment avec l'hypnose, que dans des variantes techniques plus récentes (psychodrame de Moreno, thérapie primale de Janov...) Autre exemple, maintenant : celui du baptême. Outre l'idée de purification il contient celle de re-naissance (à une vie nouvelle). Or la "re-birth technique" employée aux USA en psychothérapie n'a pas d'autre signification, et se traduit précisément par re-naissance ! L'accès à un "New Age", en délaissant l'ancien, ayant aussi un petit côté baptismal...Toutes choses aussi commercialement exploitées de nos jours que l'ont été les pratiques religieuses correspondantes, cela va sans dire... L'on trouve aussi, chez le psychanalyste, sinon des formules magiques du moins des paroles non dépourvues d'effet, même si c'est très indirectement. Les paroles des livres dits saints ou sacrés, qu'ils soient zoroastriques, talmudiques, bibliques, coraniques ou védiques ne le sont-elles pas aussi un peu, pourvues d'effet ? Ces assemblages de mots ont assurément, sur beaucoup de ceux auxquels ils s'adressent, un impact psychique apaisant, réconfortant, voire euphorisant, selon la sensibilité du lecteur, ou de l'auditeur, et sans doute aussi selon les circonstances dans lesquelles il se trouve. Que faut-il en penser ? Est-ce l'effet du "verbe" ou celui de neuro-effecteurs spécifiques activés de façon encore toute mystérieuse ? Même si le biologiste que nous sommes ne retient, a priori, que la réponse qu'on imagine, il reste encore bien des zones d'ombre à dégager dans les rapports unissant les paroles et les dits effecteurs.

De sorte qu'il pourrait bien y avoir encore beaucoup de découvertes, - et d'utiles - à faire, dans la perspective psychothérapique qui est la nôtre, à partir des phénomènes religieux, et, non, les choses ne seraient vraiment pas aussi simples que le pensaient (et le disaient) les brillants auteurs cités dans leurs jugements (on a envie de dire leurs "exécutions sommaires") au sujet de la religion. Laquelle, derrière ses défauts bien connus, que nous sommes les premiers à hautement dénoncer, pourrait bien contenir également du fort bon, beaucoup moins apparent que le fort mauvais. Le meilleur des indices en étant que relativement à ces pulsions, de la découverte desquelles Freud se targuait, les religions (pas toutes) sont presque seules à se préoccuper du contrôle de leurs excès alors que la plupart des psychothérapeutes se soucient beaucoup plus de supprimer leurs refoulements -et les troubles correspondants - et leurs insuffisances, dans les cas de psychasthénie. Or il semble bien que les perturbations du premier genre valent bien celles du second et qu'elles concernent beaucoup plus de monde...)

Ainsi, sans chercher à se voiler la face devant ce qui doit être considéré comme malsain en matière de pratique religieuse, car l'inquisition, les intolérances et les mortifications seront toujours là pour nous le rappeler, avec les diverses guerres "saintes", il convient également d'être juste et de ne pas jeter quelque éventuel bébé avec l'eau du bain religieux, aussi douteuse et trouble soit-elle parfois. Or ce bébé-là pourrait bien être (aussi) le pouvoir d'un certain "verbe" qu'il s'agirait alors d'utiliser au mieux à des fins psychothérapiques - sans nous préoccuper le moins du monde ni de l'origine ni des "raisons" de ce pouvoir éventuel. L'on ne pourra nier, en tout cas, qu'avec la confession comme avec la psychanalyse nous nous trouvons en face de pratiques largement verbales qui (parfois) soulagent et guérissent (ou "sauvent") et dont on doit admettre qu'elles sont avant tout médicales (psychothérapiques) même si elles s'inscrivent, les unes dans un contexte spiritualiste irrationnel, les autres dans un contexte matérialiste supposé rationnel.

LA TELETHERAPIE RELIGIEUSE

 

Il convient de noter que les modalités du développement, puis du traitement des névroses (de certaines névroses, plus exactement) n'ont pu être dégagées au prix d'un colossal effort de réflexion freudien ( adjectif qui recouvre en fait aussi bien Janet, Bernheim et Charcot que quelques autres, puissent-ils, et Freud avec eux, nous pardonner cette simplification) et post-freudien, non encore parfaitement au point (et de loin), que des siècles et des siècles après que certaines religions aient mis en place leurs "méthodes de travail" verbales en matière de guérison de troubles psychiques. Et il en va apparemment de même pour la découverte de l'effet placebo - lequel est encore très obscur pour nous et n'est quasi pas exploité dans le domaine du pur psychisme (à la différence du psychosomatique) alors que c'est bien probablement là que se trouve son champ d'application principal (ce que diverses religions ont bien compris, et exploité, elles). Mais il y a plus : les fondateurs de grandes religions, les messies, les prophètes (et quelques gurus post-védiques) n'ont-ils pas en effet mis à jour, et depuis très longtemps là encore, les techniques relatives à un pouvoir bien plus intéressant et bien moins discutable que la guérison-rémission de péchés-névroses ? Toujours avec de simples paroles ils ont pu, (et peuvent encore), sans support concret générer toutes sortes de joies, toutes sortes de consolations, et parfois un sentiment de bonheur solide et durable, parfaitement authentique (même lorsque le fidèle - nous dirions presque le patient - se trouve dans des conditions qui pour d'autres seraient insupportables). Ce dont le psychothérapeute le plus qualifié a jusqu'à présent été tout à fait incapable, reconnaissons-le humblement.

Ce pouvoir est littéralement formidable : n'a-t-il pas également parfois assoupli et détendu des relations entre hommes, relations spontanément plutôt antagonistes (dès que des intérêts opposés entrent en jeu) ? N'a-t-il pas parfois transformé des êtres invivables et violents en personnes civilisées ? N'a-t-il pas de même été jusqu'à changer des êtres exécrables en personnes soudain soucieuses d'autrui ?

Ceci, naturellement, en plus d'avoir, au dire des bénéficiaires, rendu presque roses des existences bien grises, d'avoir fait passer bien des caps difficiles sans trop de souffrances et d'avoir redonné du goût ou un sens à des vies insipides ou gâchées ! Bref, pour reprendre des termes déjà cités, d'avoir apporté des "ivresses sans alcool" bien bénéfiques, et tout à fait durables, tour de force qui n'est pas exactement à la portée de beaucoup de "chimistes -non alchimistes", reconnaissons-le.

Songeons que ce pouvoir, les dits prophètes et messies l'ont exercé jusqu'à des milliers d'années après leur mort, et (ou) à des milliers de kilomètres de distance grâce à des "prescriptions" sans contre-indication majeure, sans excessive toxicité ni effets secondaires (si l'on exclut les cas d'overdose et certains terrains trop fragiles) sans limite de durée d'action, sans accoutumance et sans coût (obligatoire) aucun ! Avec comme seule contrepartie apparente une certaine dépendance, certes inadmissible, ne serait-ce que par les risques de dérapages qu'elle comporte : au pire par suite des dommages que peut causer un "tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens" mis à exécution ; au mieux, du fait d' une acceptation de toutes sortes de pratiques superstitieuses, parfois considérées comme des déviations du sentiment religieux, mais plus souvent comme un simple support concret ayant un rôle important à jouer dans l'opération. Cette dépendance serait très tolérable pour le sujet, à ce que les dépendants en disent (ce qui est très loin d'être le cas pour d'autres formes de dépendance...!).

Ainsi, même vu de l'extérieur, "vendre son âme à Dieu" ne serait, de la sorte, après tout, peut-être pas une si mauvaise affaire, surtout si on le fait en connaissance des risques inhérents à une telle "vente" (et si l'on n'est pas trop exigeant sur la matérialité des garanties, évidemment ). Mais quel pouvoir, vraiment ! Quelle leçon d'humilité pour la science médicale que cette téléthérapie, (doublée d'une évidente vaccination psychique sous-jacente, nous y reviendrons) qui, même si elle ne se fonde sur aucun savoir théorique (sur aucun qui ait été explicité et publié, au moins) et même si elle ne s'applique pas à tous, n'en est pas moins une utilisation des forces dynamiques de l'inconscient de type thérapeutique ô combien antérieure, et ô combien potentiellement plus profitable à l'humanité que celle découverte il y a seulement un siècle par notre génial Freud. Lequel s'est, à notre avis, laissé enfermer dans un système un peu étroit, tout en admettant à l'avance ses éventuelles insuffisances, ce qui l'honore grandement, et en pressentant, pourrait-on croire, l'existence de développements féconds qu'il ne voulait pas, ou ne se sentait pas en mesure, d'explorer lui-même - voire qu'il redoutait !

Revenant à nos religions dominantes, il se trouve (heureusement disent les uns, malheureusement les autres) qu'elles ne passent plus si bien, et que l'influence des messies dominants s'estompe (quantitativement) au fur et à mesure que les sociétés s'industrialisent et que l'instruction progresse... Ce qui nous ramène à notre question de savoir s'il n'y aurait pas quelque moyen de récupérer (avant qu'il ne soit trop tard ?) tout ou partie de certains de leurs étonnants pouvoirs pour faire face aux problèmes des jeunes dans les sociétés modernes - tout en éliminant les pernicieux "side-effects" déjà mentionnés.

Divers efforts ont été tentés dans le sens d'une mise en oeuvre de techniques susceptibles de reproduire une téléthérapie quasi religieuse, en espérant en tirer des bénéfices ou des bienfaits. Il s'est agi chaque fois de psychagogies, de psychodidacties, d'éducation - et de conditionnement - des psychismes pour les conduire là où l'on avait décidé qu'il était bon qu'ils allassent. Parfois dans un but intéressé, idéologique, politique ou personnel (les jeunesses hitlériennes...), mais le plus souvent dans le seul intérêt des personnes concernées (ce qui est plus proprement médical). Chaque fois est alors revenu sur le devant de la scène un certain pouvoir des mots et des idées (assorti ou non de diverses techniques de "pénétration" ou d"auto-pénétration" grâce à l'introspection, examen de conscience rejoignant l'"insight therapy" de Karen Horney) non plus seulement pour influencer des comportements superficiels mais bel et bien pour assurer un équilibre psychique particulier généralement appelé "bonheur".

Notre hypothèse sera qu'il y a plus encore à découvrir derrière ces phénomènes : à côté des pulsions, expression des forces du psychisme profond relevant du "ça" il existerait un autre type de forces relevant, elles, d'autre chose que de ce "ça", et bénéfiques - sous conditions - en termes de santé psychique : "autre chose" qui ne serait pas sans rapport avec cet esprit dont Freud disait que l'humanité savait qu'elle en était dotée. Mais savait-elle de quelles forces cela était probablement l'élément révélateur, et pouvait-elle dès lors en tirer avantage et profit autant qu'elle aurait eu intérêt à le faire ? Il est clair que non. Les religions avaient, elles, leur petite idée là-dessus, et depuis des millénaires "travaillaient" la question à leur profit - en ayant depuis tout aussi longtemps réalisé quel était le pouvoir d'un certain "verbe", en relation avec ces forces latentes, apaisantes, réconfortantes, structurantes ou dynamisantes selon les besoins. Forces dont il n'est probablement pas interdit de penser qu'il existerait d'autres techniques que celles religieuses pour les éveiller en nous - dès lors qu'on trouverait un nouveau langage pour les mettre en action - et bien sûr celui proposé sera psychoécologique, proposant le concept de "logoactivité" (comme on a jadis proposé celui de radioactivité) concept certes sans lien apparent avec une réalité connue, lui, mais concept qu'il n'est pas interdit de considérer, a priori, comme correspondant (peut-être) à un phénomène naturel non encore éclairci.

Ces curieuses techniques (dont notre seule crainte est qu'elles ne soient un jour définies comme une "logotique" ! ), leur efficacité peut difficilement être contestée (en termes de santé psychique) au moins dans certains cas : ainsi la confession obligatoire, en dépit de ses inconvénients (elle eut gagné à être facultative, mais encouragée), n'avait elle pas déjà (malgré la notion de péché, tout à fait dépassée) l'immense avantage de pousser le confessé à un minimum d'introspection et à la confrontation de la valeur de ses actes face à une norme ? Norme qu'il ne s'agirait que de transformer d'hétéronorme (extérieure) discutable, en auto-norme (intérieure au sujet), en faisant, notamment par le recours à un discours approprié, appel à son sens de l'harmonie et à sa raison. Avec une "autoconfession" sans péché (mais avec erreurs !). L'auto-analyse si décriée (et pour cause !) par les gens du business prend ici tout son relief. Ne serait-il alors pas bon de tenir ce discours poussant à ladite autoanalyse dès l'enfance, dans un langage approprié ? Ne serait-ce pas une forme d'immunisation psychanalytique scolaire possible ?

 

LE POUVOIR DES IDEES ET DES MOTS SUR LA SANTE PSYCHIQUE.

 

Platon semble avoir été le premier à émettre l'opinion que des discours - des mots, donc - pouvaient avoir un effet roboratif, apportant réconfort et sécurité mentale, voire susceptible de rendre durablement heureux (la maïeutique socratique n'est d'ailleurs pas sans annoncer les modernes psychothérapies dialectiques). Platon n'a pas été très loin dans ses explications, sauf à citer la cure morale de Zalmoxis, le médecin thrace (Charmide 156 sqq.), cure que Pinel fera resurgir lorsqu'il prônera, avant Dubois, le traitement moral, traitement applicable aux troubles physiques comme aux troubles de "l'âme". L'inattendu Cicéron vient ensuite : il a très clairement présenté la philosophie (et son discours) comme un remède aux troubles mentaux (et, pensait-il, même aux troubles physiques), lui aussi. Ce qui nous met en présence (après Zalmoxis il est vrai, mais ce dernier n'est guère connu) du premier psychosomaticien se présentant comme tel. "Aussi bien pour les chagrins que pour les autres maladies de l'âme il n'existe qu'un remède c'est la philosophie. Confions-nous donc à ses bons soins et souffrons qu'elle nous guérisse. Tant que ces maux sont enracinés en nous, nous sommes incapables non seulement d'être heureux mais même d'avoir la santé" (Tusculanes, Livre XXXVIII).

N'en déplaise à Victor Frankl (qui revendique la paternité du vocable "logothérapie"), il semble que ce soit Philon D'Alexandrie (Philo judaeus) qui ait le premier proposé un mot spécifique pour définir ce phénomène qu'est l'art de soigner (et prévenir) des troubles avec des paroles : la logoïatrie (de logos=discours, iatrie=médecine, nos amis pédiatres et psychiatres nous pardonneront ce rappel élémentaire.) Ici le radical initial concerne non pas l'objet du soin comme le "pédo" du pédiatre ou le "psycho" du psychiatre mais son instrument, simple différence de terminologie qui se retrouve dans les "-thérapies" : radiothérapies, chimiothérapies, etc. (Nous parlerons, nous, de logothérapie aussi bien que de logoïatrie, ce qui devrait faire plaisir à V. Frankl, pour lequel une chaire de logothérapie avait d'ailleurs été créée à l'une des Universités de Californie).

Aucun analyste, aucun auteur médical, ni aucun philosophe n'a, à notre connaissance, mentionné la logoïatrie de Philon qui serait en somme l'ancêtre (lointain, dans tous les sens du mot) des psychanalystes, lesquels sont des logothérapeutes à part entière, nul ne le conteste puisqu'ils ne soignent que par leurs propos, (sans remèdes, manipulations, exercices ni contact ou intervention de quelque objet que ce soit). C'est par pur hasard que nous avons rencontré ce mot chez Philon au cours de nos recherches, et il nous paraît juste de signaler l'innovation de ce philosophe peu connu, au nom de sa mémoire. Il sera en effet avant Cicéron le père de toute une lignée de logothérapeutes de fait, et, apparemment, l'ancêtre d'une technique qui devait bien un jour être authentiquement reconnue comme pleinement médicale. (mais sa technique à lui, Philon, était encore apparemment fort religieuse. Il reste bien joli, tout de même, qu'il ait eu l'intuition de la chose, et ait proposé le concept en question ! ).

Un grand saut dans le temps nous conduit, par dessus les Saint-Augustin, Descartes, Spinoza, Leibniz (et sans doute d'autres ayant eu quelque intuition de la notion de logothérapie et de sa valeur), au Dr William James au début de ce siècle. James a repris l'idée que le discours philosophique pouvait avoir quelques vertus curatives. Ceci avec d'autant plus de conviction que, s'il n'avait lu, au bon moment, les ouvrages de Charles Renouvier (et de quelques autres philosophes influencés par Maine de Biran, dont Ravaisson) il mettait, parait-il, fin à ses jours, tant il avait de problèmes existentiels !

Pauvre homme ! Il s'est ensuite tourné vers la religion non pour son objet mais pour les seuls effets apaisants et euphorisants qu'engendre la foi -ce qui lui a valu bien évidemment les foudres des autorités religieuses [ The varieties of religious experience, 19O2]. Peu après lui le célèbre Pr Janet lançait la notion de "traitement philosophique" (en fait métaphysique) [Les médications psychiques, Alcan 1928]. On est bien en pleine logothérapie. Reprenant Cicéron, Janet ouvrait la voie à celle des psychothérapies dites "de direction" qui s'axent sur le rationnel (Albert Ellis), sur la réflexion et l'introspection (insight therapy), sur la conscience, etc.. et s'inscrivent plus ou moins dans une même conviction que certains discours sont effectivement ( parfois) bienfaisants pour celui qui en prend connaissance. Avec, en arrière-plan, l'idée que nous vivrions d'autant mieux notre vie quotidienne que nous réfléchirions suffisamment sur, et comprendrions mieux, notre nature profonde, laquelle est supposée non dénuée de sens. Ce qui est illustré par la parabole du véhicule : nous serions tous dans un véhicule et, alors que certains se contentent d'organiser leur petit coin, vitres et volets fermées, sans sortir et sans savoir dans quel état sont les pneus, les freins, la route etc.. D'autres se soucieraient de savoir de quel véhicule il s'agit, où il va, à quelle vitesse il se déplace, qui peut bien le conduire, en quel état il se trouve etc. et auraient alors moins de mauvaises surprises à redouter que les voyageurs du premier type, outre qu'ils auraient plus de chances de se rendre là où ils jugent bon d'aller, au lieu de laisser d'autres éléments en décider à leur place ! Enfin, ils auraient le sentiment d'avoir pris en mains leur "environnement" qu'ils n'avaient aucune raison de ne pas contrôler, étant adultes et vaccinés.

C'est dans cette même perspective de reconnaissance des bienfaits qu'apporteraient la recherche et la connaissance de notre nature profonde que se situent ces philosophes, psychologues et psychothérapeutes qui ont nom : Von Hartmann, Ruyer, Chauchard, Baruk, Rollo May, Binswanger, Jung, Maslow, Fromm etc. et bien sûr notre maître Frankl. Or, et sans même parler des fondateurs d'une pseudo - psychothérapie appelée "christian science", totalement religieuse, et comme telle inacceptable, il apparaît que la plupart des personnes citées se retrouvent assez proches des religions : chrétienne (Chauchard, Frankl), juive (Baruk), bouddhiste (Fromm, Ruyer) avec pour les autres des chevauchements moins nets entre ces trois grandes religions, et un zeste de taoïsme et de gnosticisme de ci de là !

Après ce qui a été dit, le lecteur ne sera pas surpris de voir ainsi flirter avec des religions beaucoup de ceux qui, de façon ou d'autre, prêtent à la pensée, et aux mots qui la déclenchent, des vertus en matière d'équilibre et de bien-être psychiques (vertus qui peuvent devenir des anti-vertus d'ailleurs, s'il s'agit d'un discours dit "trompeur", car il peut conduire à la dépression, au déséquilibre etc..).

Il convient, par honnêteté intellectuelle, de noter que divers psychanalystes, dont le père fondateur, soutiennent que le discours fondé sur la raison n'a que peu de prise sur nos désirs profonds sans accompagnement d'un transfert (positif) sur la personne du psychanalyste ou au moins de celui qui tient le dit discours. A quoi nous répondrons :

 

1°- que la raison du patient n'est peut-être pas seule à entrer en jeu en cas de discours roboratif (fortifiant), et si ce discours est présenté sous une forme suffisamment simple à l'esprit d'un enfant.

 

 2°- qu'un transfert positif peut être envisagé vers celui qui tient (ou présente) le discours en question, sans que l'on ait besoin qu'il soit psychanalyste, ni qu'il soit présent, ni même qu'il soit encore vivant : un transfert vers un "grand-homme" dont on admire la pensée se rencontre des plus fréquemment (vers Rousseau, par exemple, vers Baudelaire, vers Gide...) - transfert bien connu pour ce qui est des "idoles des jeunes" même décédées ( James Dean ) !

 

3°- que le "bien peu de prise" n'est pas "aucune prise", et que, même s'il n'y a que ce "peu" là, il convient de l'exploiter à fond.

 

 4° -que Freud n'a pas forcément raison en toutes choses.

 

Reste que "de tous temps, la médecine a fait mouche avec des mots" de l'aveu même de Lacan, qui a parfois des formules valables au milieu de ce fatras qui lui sert de pensée (ou qui est destiné à jeter de la poudre aux yeux de ses lecteurs !). On ne saurait rendre meilleur hommage à la logothérapie, laquelle s'articule fort bien avec cette psychobiologie, désormais fort répandue, (nous sommes chimiquement liés aux mots, dit pour sa part ce pauvre Cioran, qui, pour une fois, semble avoir vu juste. Aux mots autant qu'au cosmos, aurait-il pu même ajouter, sans doute ! Boris Cyrulnik auteur d'un "De la parole comme d'une molécule" reprend cette idée à son compte, d'ailleurs). Psychobiologie dont la mère est, pour nous, Louise Michel (le mot est cité dès 1880 dans ses "Mémoires", ouvrage absolument merveilleux) et dont A.Meyer est (avec Bernheim), le père. Ce psychiatre américain était convaincu que ce que l'homme pense affecte son "fonctionnement jusqu'en deçà du niveau cellulaire. En bon aristotélicien (et spinozien) il rejetait toute séparation corps/esprit, ce qui ne peut qu'aller dans le sens d'une explication de "l'action logothérapique".

De sorte que, pour Meyer, la pensée consciente était une psychothérapie majeure, en même temps d'ailleurs qu'une technique adaptative. Ce qui nous fait déboucher sur ce que l'on nomme la psychiatrie sociale - nous y reviendrons également.

Tout cela est certes intéressant, mais les points de vues des uns et des autres, tout convergents soient-ils parfois, nous laissent très perplexe quant au mode d'action de cette logothérapie. Et force nous est de reconnaître encore que ce pouvoir (qui paraît bien réel) de certaines idées (des assemblages de mots) ce sont les religions qui ont su, le plus, et le plus tôt (mais sans doute pas le mieux !) l'utiliser, en y rajoutant toutes sortes de fioritures et de pratiques bien évidemment.

Voilà le pouvoir dont la psychothérapie moderne, c'est-à-dire celle tenant compte de la neurophysiologie du cerveau va bien probablement chercher à percer les secrets dans les décennies qui viennent, en s'interrogeant sur les circuits cérébraux pouvant être formés durablement par suite d'influences extérieures, notamment celles considérées comme charismatiques. Voilà le pouvoir dont elle va devoir - progressivement - reprendre le contrôle de façon un peu moins imprécise que ne le font les diverses thérapies se qualifiant, bien souvent à tort, d'existentielles, que sont les thérapies rogériennes ou directionnelles actuelles. Ceci pour aider les individus socialement inadaptés ou/et ayant des problèmes psychologiques personnels, aussi bien que ceux qui ont par trop le sentiment que la société les broie et qui réagissent comme ils peuvent: au mieux en tombant dans la simple déprime chronique ( le "cafard", le blues, le spleen) au pire en se laissant piéger par l'alcool (voire la drogue ou la criminalité) ou en s'aliénant dans des voies anarchiques, ou dans des sectes, qui peuvent être fort dangereuses - même s'il s'agit parfois d'onirismes à grande valeur artistique ou littéraire. Le nombre des tentatives de suicide des jeunes est trop élevé (et a trop peu de chances d'aller en diminuant) pour qu'on oublie cet aspect des choses.

 

LA PSYCHANALYSE FREUDIENNE TROP DESTRUCTRICE

 

La psychoimmunothérapie du futur devra reprendre le contrôle du pouvoir susmentionné également afin de reconstruire ce qui se trouve avoir été détruit par des traitements psychanalytiques trop rondement menés : sens des valeurs, conscience morale, tendances humanitaires et appartenance à un monde qui, du fait de certaines sublimations, paraissait non absurde, surtout, et perd son sens en même temps qu'on le désublime. Trop de malades psychanalysés, qu'ils aient ou non eu des éducations ou des convictions religieuses, se retrouvent certes guéris de tels ou tels fixation, obsession, phobie ou blocage. Leurs éventuelles projections ou sublimations débusquées et qualifiées d'artificielles ont souvent disparu, et leurs pulsions (notamment celles liées à la sexualité) ne se retrouvent plus pathologiquement refoulées. Mais nombre de ces guéris trouvent alors le monde étrangement vide, même s'il est, parfois, tout soudain, rempli de plaisirs qui étaient antérieurement interdits, inconnus, inimaginables, et même si la névrose originelle a totalement disparu. On connaît des cas de suicide après psychanalyse, ce qui est bien le comble du trouble iatrogène !

A l'obéissance à des sublimations éliminées succède la spontanéité. Très joli mot, bien sûr, mais même Freud réalisait qu'il y avait là quelque ambiguïté sur laquelle presque toute l'école psychanalytique américaine a glissé sans s'attarder (Cf. B.Bettelheim "Freud et l'âme humaine") car la spontanéité, nous l'avons déjà relevé, paraît bien n'être rien d'autre que la dictature des pulsions, sans grand chose, d'intérieur au moins, pour les contrôler.

Ainsi que Gide le pressentait la sagesse - et la santé psychique - ne consisteraient-elles pas plutôt dans un judicieux dosage entre pulsions défoulées, pulsions volontairement refoulées et pulsions consciemment sublimées, en se disant que rien de tout cela n'est malsain dès lors qu'on "l'orchestre" ? En pensant plutôt qu'il n'y a là rien que de très naturel, et que ce qui compte c'est de réaliser une synthèse aussi harmonieuse que possible de ces trois catégories de pulsions (au maniement certes délicat), à la lueur de quelque système de référence librement consenti ou élaboré, sous le permanent contrôle d'une raison aussi éclairée que possible ? Laquelle devra savoir, à l'occasion (et plus souvent qu'à son tour) fermer les yeux sur nos faiblesses bien humaines, notamment en admettant le libre jeu de nombre de pulsions que "la morale" (surtout sociale !) condamne. Mais laquelle devra aussi, en d'autres occasions, reconnaître le bien-fondé de certaines des contraintes culturelles, familiales, sociales ou autres que nous expérimentons à travers un principe de réalité opposé au tout puissant principe de plaisir. Devra le reconnaître et aussi agir en conséquence, avec tact et mesure, en navigant intelligemment entre ces deux écueils que sont la coercition moraliste (sociale ou non) d'une part, et d'autre part la soumission (qui nous fait tant de bien - à court terme au moins) aux plus fortes de nos pulsions inconscientes souvent développées, c'est sûr, au cours de notre enfance, pour des raisons circonstancielles diverses, mais tout aussi souvent simplement liées à la recherche aveugle de plaisirs primaires faute d'en connaître d'autres ! Avec, c'est tout aussi sûr, de fréquents refoulements inconscients qu'il est bon de progressivement porter à la conscience, avec l'aide d'un psychanalyste au besoin. Ce programme est-il si éloigné, finalement, de celui auquel faisait allusion Freud reproduit en exergue de cet ouvrage ? Et de certains des propos qu'il met dans la bouche d'autres que lui, c'est clair [nous voulons parler ici des pages du début de "l'Avenir d'une illusion"], mais ne combat qu'assez inégalement par la suite, nous semble-t-il ? De sorte qu'il faut être prudent, Bettelheim l'a bien vu, avant de ne conserver de Freud que l'image totalement libératrice qui nous vient à l'esprit à la première de nos lectures de ses oeuvres, image que ses disciples américains ont seule mise en relief, (et l'Amérique on le sait, a contribué à elle seule aux neuf dixièmes de l'image de marque de la psychanalyse freudienne). Pour nous Freud a entrevu que la libération n'était pas tout mais il n'a pas su aller plus loin dans l'établissement d'un système éducatif. Quant à la cure psychanalytique elle-même, telle qu'elle se pratique trop souvent chez les adolescents, notamment, là encore, aux USA il y a beaucoup à en dire: sans aller jusqu'à soutenir qu'elle est (du fait de ses effets destructurants) à la psychothérapie de l'avenir ce que la saignée et la purge (catharsis oblige ! ) étaient à la médecine moderne, et sans non plus ne voir en elle qu'une "chirurgie de l'âme" (Von Berger) nous n'en déplorerons pas moins son caractère déstabilisateur peu contestable. Peu contestable surtout pour la psychanalyse dite "de découverte", certes, mais même la psychanalyse "de soutien", qui est beaucoup plus post-freudienne que freudienne, reste trop largement tributaire du thérapeute pour ne pas être finalement considérée comme trop peu stabilisatrice elle aussi, le problème de la liquidation du transfert (positif) le souligne assez (ceci sans même parler de la durée ni du coût des traitements !).

Même si l'on ne veut pas reconnaître les effets détergents de la psychanalyse freudienne, il reste difficile de nier qu'elle replie le malade sur lui-même, en l'amenant à constamment "s'écouter", sans trop se soucier de l'extérieur ni de ses semblables, lesquels pourraient en fait lui apporter très souvent beaucoup plus sûrement la guérison. S'il consentait, par exemple, à les aider à l'occasion, ou à tout le moins à se sentir solidaire d'eux, et leur égal, au lieu de se prendre pour le nombril du monde comme son traitement - et une certaine tendance naturelle à chacun - l'y incitent. Cela Freud l'a peut-être entrevu mais il lui aura toujours manqué la "marche" à partir de laquelle il aurait pu aider à se reconstruire les psychismes trop fragiles pour le faire seuls, sans "marche", après le traitement psychanalytique. Par ailleurs la libération des moeurs a fait perdre beaucoup de l'intérêt des considérations sur le refoulement de la sexualité, même chez l'enfant (chez le bébé, ou l'enfant trop jeune pour "regarder la télé" les thèses freudiennes en matière de rôle de la sexualité sont des plus contestées, tout comme l'oedipe, contestation qui nous parait tout à fait justifiée). Ceci dit nous n'ignorons nullement que tout ne se ramène pas à la sexualité en matière de psychanalyse freudienne. Reste qu'avec l'évolution des moeurs, avec la moindre place accordée à la signification des rêves et avec les développements d'une auto-analyse (que Freud estimait impossible sauf pour lui, bien sûr, mais que la vulgarisation de la psychanalyse favorise tout de même, ce dont nous nous réjouissons), l'importance des traitements psychanalytiques va, nous semble-t-il en s'estompant (ou alors il s'agit de formes nouvelles de cure, la plupart étant tout à fait douteuses, notamment par suite de l'hyper exploitation commerciale qui est faite du patient psychiquement trop affaibli pour qu'il s'en rende toujours compte, lui ou sa famille "grugeable"). Ceci dit sans que rien (à l'importance - douteuse - de l'Oedipe près !) soit ôté à la valeur de la théorie psychanalytique pour ce qui explicite le fonctionnement de base de notre psychisme.

 

Ainsi que Marcuse l'a fort puissamment souligné, dans "Eros et Civilisation", on ne fait pas toujours assez la distinction entre le traitement et la théorie psychanalytique. Certes, la cure se fonde sur la théorie (existence de forces inconscientes, distinction ça-moi-surmoi, principes de plaisir et de réalité etc..) mais de façon qui n'est pas totalement convaincante à la fois à cause de son manque de constructivité, et parce que l'esprit dans lequel Freud la concevait a été déformé, aux USA surtout. Il faut par contre souligner la valeur de l'effort d'information consistant à montrer au patient qu'il y a en lui (et c'est là que l'apport de la théorie est fondamental) des forces inconscientes qui le font agir sans souvent qu'il s'en rende compte. Il est bon, bien sûr, également, de lui montrer que certaines de ces forces sont refoulées et que cela peut entraîner divers troubles ou blocages. Mais il faut ensuite aller plus loin et c'est une véritable psychosynthèse qui reste à définir, et à mettre en application, autant que faire se peut. Et pas seulement celle qui se résume à la reconstitution (arbitraire) de quelques-uns des "produits d'analyse" comme cela existe (surtout pour les narcoanalyses, où l'on parle alors de narcosynthèse).

 

Les démystifications, les "libérations" ont sinon vraiment fait leur temps, du moins franchi des bornes qui à notre sens auraient dû ne pas être dépassées. Erreur tout à fait courante lorsque surgit une nouvelle école s'inscrivant en réaction contre des pratiques et des théories elles-mêmes excessives (dans leur étroitesse et leur coercition, entre autres points) comme c'était le cas au XIXème siècle dans les sociétés industrielles (les seules qui retiendront notre attention "thérapeutique"). Surtout, on est allé dans de mauvaises directions en ne se préoccupant que de libérer l'individu de ses surmoi abusifs sans beaucoup se soucier de le libérer de ses pulsions malsaines et des excès de celles normales, ni d'encourager celles qui étaient porteuses de santé psychique - grave lacune ! Enfin, d'autres voies (non réductionnistes, elles), eussent pu (et dû) être explorées qui ne l'ont guère été (parce qu'on les considérait comme trop irrationnelles) et auxquelles il serait sans doute temps de songer de nouveau, comme le fait une poignée de chercheurs avancés qui tels Rémi Chauvin, tentent de transcrire partie de l'ancien "irrationnel" en rationnel (élargi).

Parmi ces voies la plus prometteuse nous paraît être celle d'une remise en relation sur un mode nouveau, du conscient et de l'inconscient, suite à la période d'intrusion libératrice mais quelque peu ravageuse du conscient (de la raison), dans le domaine inconscient. Ce sera donc celle que nous aborderons en avançant (prudemment) l'hypothèse que toute "santé neuronale" passerait, par exemple, non seulement par notre sens social en tant que participant normal au jeu de la société (cela, on le savait, même avant Adler) mais par une prise de distance vis-à-vis d'une conception trop matérialiste du monde, ainsi que par la reconnaissance de diverses "valeurs", à préciser, se rattachant au bon fonctionnement du monde tout entier. De sorte que des vertus curatives, fortifiantes mais aussi immunisantes seraient à rechercher par l'insertion psychique du sujet traité dans l'histoire du monde à travers sa contribution personnelle à la culture et au progrès (notamment social) du dit monde - mais peut-être tout simplement aussi par sa contribution volontaire constante à son harmonieux fonctionnement en toutes sortes de circonstances et de toutes sortes de façons - dans le cadre d'une vaste évolution générale s'inscrivant alors "au dessus" de l'histoire personnelle de l'individu. Et non plus uniquement à travers cette seule histoire supposée rendue aussi spontanée que possible et sans recherche d'aucune finalité ni d'aucune inscription dans un mouvement la dépassant, position à laquelle s'accroche la psychanalyse depuis ses débuts - quelques rares dissidents mis à part. (Là encore c'est à Binswanger, hélas si méconnu, puis Adler, Jung, et K. Horney que nous pensons le plus, excès d'imagination de Jung mis à part. Aussi à A. Gide qui écrivait qu'il convenait, pour chacun, d'assumer le plus, et le mieux possible, sa part d'humanité. Aussi, enfin, à ce poète latin qui écrivait le célèbre: "Homo sum, nihil humani a me alienum puto" (Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne saurait m'être étranger).

 

Freud et ses successeurs orthodoxes ont, eux, malheureusement presque totalement méconnu ce qui ressemblait au souci d'autrui ayant besoin d'aide, à des valeurs d'harmonie, et, a fortiori à toute référence à notre rôle actif pour nous inscrire dans un monde éternel, signifiant (ou tout au moins non absurde) d'une certaine façon, même, ordonné, nous dépassant, mais aussi nous imprégnant. Comme si la référence à ce monde (que son ordre, son harmonie générale, son sens, soient ou non fondés, là n'est pas la question pour le thérapeute) ne pouvait avoir la moindre influence sur la santé mentale des individus et tout particulièrement sur celle des jeunes ! Par ailleurs le traitement psychanalytique est resté trop individualiste, trop élitiste presque. Et puis, de l'aveu même de Freud il est loin de pouvoir être efficacement mis en oeuvre dans tous les cas de névrose. Toutes choses qui méritent d'être prises en considération lorsque nous plaidons en faveur d'un dépassement et d'un élargissement de la psychanalyse, vers la prévention. Ce qui exigera bien que les chercheurs de pointe à venir explorent les terrains nouveaux avec des méthodes nouvelles, empruntées ou non à des intuitions géniales de penseurs du passé telles celles de Philon d'Alexandrie. Et nous revoilà en face des religions et de la logothérapie, entre autres terrains à explorer dans le prolongement de cette psychanalyse peu connue, qui se préoccupe plus de savoir s'il n'y aurait pas également quelque chose de thérapeutiquement exploitable dans les profondeurs du psychisme de l'homme qui regarde, avec un minimum d'humilité, vers sa réalité profonde, vers la Nature, et vers ses semblables en peine, maintenant que l'on sait (ou surtout croit savoir) tant de choses sur celui qui, très tôt, a eu envie de regarder sous les jupes de sa mère

 

HYPNOSE ET FOI

 

Parvenus à ce stade, il est à peu près inévitable de mettre en avant deux "concepts-clés", lesquels ne font vraisemblablement qu'un au niveau de la réalité neurologique cérébrale la plus fine: il s'agit de l'hypnose (dont on retrouve divers aspects dans la psychologie des foules, donc dans les célébrations religieuses collectives) et de la foi. Nous pensons à une foi qui aurait pour effet (par suite du sentiment d'appartenance du sujet à un monde non absurde), de permettre à celui qui parviendrait à la ressentir (par autosuggestion ou par action hypnotique) de se trouver particulièrement "bien dans sa peau", presque en harmonie avec le monde. Un peu comme cela nous arrive lorsque les circonstances de notre vie sont (objectivement) particulièrement favorables (affectivement, financièrement, socialement etc.)

Cela ne dure généralement qu'un temps et n'est pas si facile à renouveler, car autrui (et le hasard, disons plutôt les circonstances), ont leur mot à dire là-dessus.

 

Cette foi permettrait de (subjectivement) pouvoir "sortir de soi" pour se fondre dans un grand "tout" (selon la description si fréquemment donnée par les croyants), de se "trouver une nouvelle dimension", de se "verticaliser", de "planer", de "se ressourcer" ou encore de "s'irriser" pour reprendre la belle expression de R. Ruyer dans son excellent ouvrage "L'Art d'être toujours content". Certes, elle n'est (en première analyse tout au moins) qu'une expérience psychique, cette foi, vécue selon des modes fort variés d'ailleurs. On peut donc, avec Freud, parler d'illusion. Mais il reconnaîtra qu'elle n'est pas forcément synonyme d'erreur cette "illusion" qu'est la foi en question. N'est-elle en effet que subjective dès lors que :

 1 - on lui conçoit un support neurologique (car il se passe bien "quelque chose" au niveau de la neurophysiologie du cerveau).

 2- ses effets sont souvent objectivement bénéfiques, (à commencer par le sourire - mais aussi la générosité - qui peut revenir à ceux qui l'avaient perdu !). Nulle théorie n'a pu prouver qu'il s'agissait d'une illusion au sens d'une fausse vision des choses ! (il existerait même des indices que nous développerons dans le chapitre suivant, faisant penser que c'est le cas contraire et donnant à réfléchir, à tout le moins). Au point, d'ailleurs, que nous "tirerons" la foi philosophique (que d'autres, Jaspers en tête, ont dégagée) vers une sorte de "foi biologique" et même, presque, une "foi évolutionniste", rejoignant celle de Teilhard de Chardin !

Qui donc alors, hormis quelques sceptiques invétérés faisant preuve d'intégrisme, oserait alors s'arroger le droit de les condamner sans appel ces illusions, sous prétexte que rien n'est assuré en la matière, alors même qu'on connaît les bienfaits psychologiques qu'il est possible, sous conditions d'en tirer ? Ne saurait-on imaginer que derrière telle ou telle "illusion" une psychosynthèse privilégiée soit effectuée (serait-ce un "câblage" réalisé par nous-mêmes ?) unissant de façon inconnue néo-cortex et système limbique, ou néocéphale et paléocéphale, hypothèse avancée par Koestler ["Le cheval dans la locomotive"], de nouveau Ruyer et quelques autres, ou hémisphère droit et gauche, hypothèse de Laborit ["Dieu ne joue pas aux dés", 1987] ? Ne saurait-on alors au vu des effets bénéfiques et enrichissants exceptionnels que déclencherait cette connexion, à tout le moins parler de vérité psycho-biologique - rejoignant d'ailleurs peut-être une vérité sociobiologique [R. Chauvin, op. cité] ? Nous n'en serions pas très surpris, et serions, en conséquence, fort tenté d'utiliser ce phénomène (qui révèlerait une sorte de "loi de la psychologie des profondeurs") à des fins psychothérapiques ou psychotoniques. En le rapprochant de l'apprentissage - il s'agirait en fait d'un très grand et très fondamental apprentissage ! - qui, pour l'éminent F.Jacob paraît consister précisément ("Le jeu des possibles") en "la sélection de certaines synapses disponibles se combinant en circuits fonctionnels". (Les "bénéfices" psychosomatiques éventuels nullement prouvés mais possibles - s'inscrivant, quoique exclus de notre réflexion, vraisemblablement dans la même perspective [Mac Lean, "Psychosomatic disease and the visceral brain"]).Et de l'apprentissage en question à une pédagogie qu'il s'agirait de promouvoir à grande échelle, il n'y a qu'un pas - que nous ne nous sentons pas le droit de ne pas franchir !

La foi est d'ailleurs reconnue comme l'élément le plus fondamental dans presque toutes les religions ; le bouddhisme zen (branche chinoise, par opposition à la branche hindoue) la reconnaît comme expressément psychothérapique, car destinée à faire naître par le biais d'une finalité (notion qui nous paraît en fait beaucoup moins efficiente que celle d'organisation ou de non absurdité du monde), un sentiment de contentement et de plénitude chez ceux qui sont peu satisfaits de la vie (J.G. Mac Kenzie, "Etudes sur les pouvoirs structurants et déstructurants de la foi religieuse", 1951). William James n'eût pas dit mieux ! D'un autre côté lorsqu'on se laisse convaincre par une idée ou par une théorie (notamment philosophique) cela n'équivaut-il pas à en quelque sorte "croire" en elle ? N'y a-t-il pas alors une forme d'hypnose ou de suggestion générée par ladite idée ou théorie ? La notion de pouvoir hallucinogène de certaines idées aurait-elle un sens -lié à ce que l'on pense être leur validité ? "L'hypnose" en question ne saurait-elle conduire à une espèce de foi, philosophique au moins, si la croyance en la vérité des diverses idées et théories avancées est suffisamment ancrée ? "Décider de croire" (en connaissance de cause) n'est-ce pas, finalement, l'exact opposé de "croire" (bêtement, ou sur parole extérieure) ?

Quelle pourrait alors bien être la transcription biologique précise des mécanismes, câblages, connexions ou mixages hormonaux, conduisant à la foi - et à une foi non seulement philosophique (croyance en une vérité par exemple) mais encore en une foi plus de type religieux (avec croyance en un "devoir" ou en une "présence" par exemple) ? Cette transcription varierait-elle (et comment ?) selon les diverses croyances et "fois" ? Quelles "fois" pourraient-elles le cas échéant être "prescriptibles" si l'on parvenait à isoler et éliminer les néfastes effets de dépendance qui l'accompagnent dans le cas des religions ? Voilà les questions auxquelles il s'agira, dans l'avenir, de répondre. Du strict point de vue de l'agnostique, point de vue qui est au départ le nôtre, et par delà les considérations, citées, de Freud et Feuerbach sur la religion, il est intéressant de se demander comment des phénomènes hypnotiques pourraient à eux seuls, rendre compte de ce qui subsiste d'effets bénéfiques de la foi de type religieux (après élimination de son éventuelle part de "malsain"). Il s'agit essentiellement de la ferveur, de l'intégration dans un "ordre des choses", conduisant, entre autres avantages, à la disparition de tout ce qui peut, de près ou de loin, ressembler à une angoisse (ou un simple souci) existentiel. Ne saurait-on, alors, sans s'engager trop loin, (et sans parler comme Adler de "principe cosmique", car cela ferait immédiatement péter de rire le sceptiques confirmés, gens finalement, hélas, rarement plus embaumants que les fosses du même nom tant ils empêchent - involontairement, certes - toute structuration des jeunes lorsqu'ils les imprègnent de leurs idées) ne saurait-on, donc, voir tout de même un " petit autre chose" en filigrane derrière tout cela, qui agite l'humanité depuis la nuit des temps, sans que cela ait cessé (sinon temporairement aux XVIIIème et XIXème siècles) avec les découvertes de la science ? Agitation qui est loin d'être dissipée, de nos jours puisque la connaissance la plus moderne nous ouvre des horizons de plus en plus vastes et devient de moins en moins en mesure de justifier un réductionnisme intégral. Serions-nous alors fondés à examiner avec sérieux le point de vue d' E. Schuré (Les grands initiés) : "Les sages et les prophètes des temps les plus divers sont arrivés à des conclusions identiques pour le fond, quoique différentes dans la forme, sur les vérités premières et dernières...Ne peut-on dire, après cela, qu'il y a, selon l'expression de Leibnitz, une sorte de philosophie éternelle, perennis quaedam philosophia, qui constitue le lien primordial de la science et de la religion et leur unité fondamentale ? " (Répondre à cette question dépasse nos capacités, mais c'est sans importance car cela n'est probablement nullement indispensable pour notre propos: le seul fait d'envisager l'existence de ce lien fondamental entre science et religion, sans même en connaître la "formule" pourrait en effet bien suffire au titre de l'action logothérapique.)

 

Le pouvoir (apaisant ou excitant ou inquiétant) de certaines idées doit, en tous cas, bien venir de quelque chose et la croyance en la vérité de la susdite philosophie pourrait bien être l'élément causal en question, dans le cas de l'effet réconfortant. Resterait à trouver tout de même sinon sa véritable formulation (éventuelle) du moins quelque chose pouvant plausiblement s'en rapprocher, et cela devient bien sûr, une autre histoire, semblable un peu à celle du compositeur recherchant à l'oreille les meilleurs accords harmoniques pour ensuite les transcrire sur le papier et en faire profiter l'humanité tout entière.

Qu'y a-t-il, par ailleurs (ou est-ce du même ressort ?) derrière des notions comme la générosité (au sens large), le respect d'autrui, certains pardons, la "bonne action", bref les "oeuvres" qui se retrouvent, à des degrés divers dans les grandes religions ? Ne serait-ce pas, pour une (large ? ) part, des concepts liés à ce mécanisme d'amour-transfert qu'il serait parfois bon d'activer volontairement et qui aurait des vertus aussi énigmatiques (quant à leur origine) que bienfaisantes ? Ne serait-ce pas également, notamment pour l'éthique (sociale ou personnelle) l'inscription volontaire dans un contexte d'harmonie ? Idées fort vagues, nous l'admettons, mais, de nouveau, tout cela ne serait-il pas lié à une vérité, peut-être "cosmique", après tout, telle que susmentionné ? Laquelle serait, elle même, sous la forme d'un bioprogramme, inscrite dans notre cerveau - mais potentiellement seulement, ou virtuellement. Et il s'agirait, par des pensées et des choix adéquats (en utilisant cette liberté dont nous sentons l'existence en nous), de bien nous aligner sur elle, ou de bien nous "connecter" (en termes de circuits neuronaux) pour en tirer profit. Avec, sans nul doute, l'aide de la volonté, mais, pourquoi pas aussi, celle de la foi (sous une forme ou sous une autre, y compris sous forme d'une "volonté - éclairée - de foi" - que nous nommerions volontiers confiance existentielle ou fidéité -, en un monde globalement harmonieux, humanité comprise, en dépit du faible fondement apparent d'un tel optimisme en ce qui concerne l'humanité vue sous bien des angles...) ? Voilà quelques-unes des réflexions qui pourraient habiter les psychothérapeutes de demain, et les neurophysiologistes d'après-demain concernant l'hypnose. Mesmer et Braid au XVIIIème siècle puis Charcot, Babinski, Bernheim et même Freud l'avaient soupçonnée d'être thérapeutiquement efficace. Mais les résultats enregistrés devaient s'avérer très inégaux et Freud renonçait assez vite à l'hypnose pour traiter ses patients. Les traitements modernes par hypnose (pour des troubles à composante organique) ne débouchent sur rien de bien spectaculaire, pour ne pas en dire plus, en dépit des efforts d'une sophrologie qui reste très symbolique - sauf peut-être comme aide anesthésiologique (et comme source de dollars, cela va de soi !). Rien de bien clair ne ressort non plus des narcothérapies, même chimiquement très adjuvées (narcoanalyse).

Il apparaît alors que si "créneau" il y a pour l'hypnose (ou pour la suggestion plutôt) c'est celui, purement psychologique, effectivement occupé depuis toujours par les seules religions : celui apportant la joie et le bonheur par la foi, avec des variantes allant de l'extase jaculatoire à la sérénité de toute une existence avec hélas, nous l'avons dit, la soumission-dépendance et divers troubles à redouter en cas de terrain fragile. Mais dans une bonne majorité des cas l'efficacité variait de "l'assez bon" à "l'excellent". Si toutes sortes de névroses pouvaient parfois être générées, toutes sortes d'autres névroses pouvaient être guéries - notamment celles liées à l'anxiété, aux carences affectives, à la dépendance vis-à-vis de l'argent et de la puissance etc. L'adaptation sociale et le degré de développement éthique des enfants élevés religieusement se trouvaient généralement fort corrects. Ce qui était bien sûr, à double tranchant (dans le cas de l'adaptation sociale) car alors les germes contestataires bénéfiques qui eussent lutté contre les injustices sociales ou les abus de pouvoir se voyaient étouffés dans l'oeuf... Nous parlons à l'imparfait car de nos jours bien peu d'enfants ont une éducation religieuse telle qu'on la concevait jadis. C'est heureux sur bien des points, et peut-être un peu moins heureux sur d'autres - à nous de faire la sélection pour le futur !

Notre référence à la suggestion en matière de thérapie religieuse évoque naturellement la méthode Coué. Cette dernière, réelle auto-suggestion (liée à une éducation de l'imagination beaucoup plus que de la volonté dans l'esprit de l'auteur de cette méthode) n'a jamais paru sérieuse, mais les travaux de Chertok ( "L'hypnose entre psychanalyse et biologie, Payot, 1979 par exemple) et surtout Baudoin ( " Psychologie de la suggestion et de l'autosuggestion", 1924; "Qu'est-ce que la suggestion", 1924, Delachaux et Niestlé; "De l'instinct à l'esprit", Desclée de Brouwer, 195O) devraient réhabiliter son image aux yeux de tous, d'autant que des prédécesseurs valables s'étaient engagé dans son sens : Lévy, "Education rationnelle de la volonté" Alcan 1898 ; Feuchtersleben, "Hygiène de l'âme, 1838 et, encore plus avant, Descartes, Spinoza Leibnitz et Kant eux-mêmes.

Ceci nous pousse aussi à mentionner la chitamnie du Pr Baruk. Cette psychothérapie, basée sur une confiance qui pourrait tout aussi bien s'appeler fidéité, s'inscrit parfaitement dans le cadre de notre réflexion, en dépit du fait qu'elle ne nous a pas paru aussi totalement dégagée de toute emprise religieuse (hébraïque en l'occurrence) qu'il eût été souhaitable pour un scientifique comme cet éminent psychiatre [Baruk, "Traité de psychiatrie", Masson 1959 et op. cité]; (Baruk ne nous parle-t-il pas de "l'âme" comme s'il s'agissait d'un organe anatomique dûment catalogué et observé, quasi dissécable ? ).

On ne pourra en tous cas plus guère fermer la porte à un rapprochement valable entre religion et psychothérapie, rapprochement que la "foi-autosuggestion", "l'hostie-médicament placebo" ou la "confession-psychanalyse" paraissent établir de façon non équivoque, d'autres "binômes" pouvant surgir tels le "culte et la thérapie de groupe". On serre désormais les mains de ses voisins connus ou non, en souhaitant que "la paix du seigneur" soit avec eux, à la messe et dans bien des temples protestants. Ceci tout comme un contact physique et des échanges verbaux sont recommandés dans certains groupes thérapeutiques, aux USA, groupes qui sont eux aussi dirigés par un maître de cérémonie, opérant parfois selon tel ou tel "rituel" - médical cette fois, mais où l'hypnose collective n'est pas beaucoup plus absente qu'elle ne l'est à la messe...

A l'origine, d'ailleurs, il n'y avait de thérapie que religieuse si bien qu'après avoir reconnu l'aspect thérapeutique de diverses pratiques religieuses nous pouvons compléter le tableau sur l'autre bord en soulignant l'aspect religieux de pratiques médicales. Sans même parler de la magie primitive dans laquelle il était impossible de distinguer le religieux du médical l'histoire de la médecine fourmille d'exemples confirmant cette parenté.

En médecine assyro-babylonienne le péché et la maladie étaient une seule et même chose et pour guérir un mal, une faute devait être confessée (et en cas d'échec on passait à d'autres thérapeutiques ...) (1) [Pelicier, "Histoire de la psychiatrie", PUF] - et l'on retrouve, par l'approche médicale cette fois, la confession... La thérapeia de Platon était le soin religieux c'est-à-dire presque un culte bien avant d'être un soin au sens d'un traitement (Phèdre 255 a, Les lois 716 d'Euthypron 13 d, etc..).

 

D'une façon générale, si l'on prétend que la médecine est un sacerdoce, ce n'est peut-être que parce qu'elle a fort longtemps authentiquement été... sacerdotale avant de devenir le business qu'elle est de plus en plus, inévitablement, maintenant ! Rien d'étonnant, donc, à ce que l'on puisse très valablement envisager de réexaminer cette parenté en prenant en compte les données les plus récentes de la connaissance -dans le seul domaine de la psychothérapie (nous ne soulignerons jamais assez que le somatique n'est pas notre problème). Et ceci sans esprit d'hostilité aucun envers les religions en place. Nous aurions plutôt tendance à éprouver quelque admiration pour leur apport humanitaire globalement plutôt positif (malgré les guerres de religion) et surtout pour le génie intuitif de leurs fondateurs : il convient de réaliser que ces êtres comprirent, ou devinèrent, il y a fort longtemps, quelques-unes, et non des moindres, de ces lois de la "psychologie des profondeurs" qu'avec tout notre bagage scientifique ultra sophistiqué nous commençons à peine à dégager, fort péniblement à cela ! Le fait que les fondateurs, et leurs apôtres, puis les autorités religieuses en aient généralement "rajouté" (l'esprit de sacrifice ou la renonciation aux biens de ce monde pour les chrétiens et l'obéissance au clergé, outre trop de perfectionnisme et d'intolérance pour presque tous) n'enlevant que peu à la valeur de certaines de leurs découvertes. Leur génie leur a bien évidemment valu d'être considérés comme des dieux - ou des messies - ce dont ils étaient évidemment eux-mêmes, en toute bonne foi (c'est le cas de le dire) tout à fait convaincus. Ceci exactement comme les gens qui découvrent par hasard quelque chose de tout à fait extraordinaire ont tendance à se dire qu'ils doivent être spéciaux..

 

En deçà d'une chitamnie par trop religieuse, dans la lignée de celles des psychothérapies existentielles, qui insistent sur la nécessité de faire retrouver au patient son identité profonde, son "sentiment d'être" (intégré dans son monde), presque sa raison d’être, nous concevrions volontiers une psychothérapie préventive s'articulant sur ce qu'il y a de médicalement intéressant tant derrière la logothérapie que derrière les religions : l'adhésion à une thèse positive relative au monde et à sa non-absurdité, quelle qu'elle soit, et la fidéité (qui peut alors être considérée comme une sorte de "fidèité existentielle"), qui l'accompagne, dès lors qu'elle n'est pas incompatible avec ce que la raison nous dit, et dès lors qu'elle est signifiante, constructive, harmonieuse.

 "La foi", a dit un grand docteur de l'Eglise, "est le courage de l'esprit qui s'élance en avant, sûr de trouver la vérité. Cette foi-là n'est pas l'ennemi de la raison, mais son flambeau..." D'autres docteurs (nullement d'Eglise) ne sauraient-ils utiliser, médicalement cette fois, les vertus de cette fidéité ? Laquelle paraît bien porteuse de bonheur et de santé, si on ne lui ajoute pas ce que d'aucuns (soit croyant bien faire, soit par intérêt) y ont ajouté. Et si on ne la rend pas trop intellectuelle, trop exclusivement philosophique, non plus, peut-être... Il serait difficile de la vivre avec beaucoup d'intensité si elle se coupait trop des humains, des animaux, de la nature et du coeur - lequel "coeur" paraît bien se situer dans le cerveau primitif (tout comme le "ça" freudien, d'ailleurs).

Outre de fidéité, c'est de crédivité que nous parlerons (ce terme n'est pas nouveau, lui) sans que ce soit de la crédulité pour autant. Ceux qui ne pourraient expérimenter cette crédivité, cette capacité de croire (modérément mais suffisamment) en ce qui est raisonnablement crédible seraient un peu des infirmes, nous semble-t-il. Ceci plus encore que ne le seraient, par exemple, ceux qu'un excès de sens critique (ou de pseudo-cartésianisme) empêcherait de "se plonger"(temporairement) dans un roman ou dans un film sous prétexte que "c'est faux". C'est vrai que c'est faux ! Mais de quelles joies ne se privent-ils pas (involontairement) - et de quels facteurs d'équilibre, en certaines circonstances....

Et puis, est-ce vraiment si "faux", si l'on tient compte des éléments de vécu que l'auteur fait passer dans son imaginaire ?

Qui peut de la sorte dire si notre capacité d'adhérer - ne disons surtout pas de croire (sans fanatisme indispensable !) - à de l'"imaginaire" tout en conservant notre sens critique - et, a fortiori de croire en du "peut-être faux mais peut-être, et plus probablement, vrai, bénéfique", ne fait pas partie de notre personnalité de base, de notre nature humaine, même, lâchons le mot, et qu'alors, à ce titre, il convient peut-être de ne pas systématiquement la récuser ? Mis à part Mikel Dufrenne ("Pour l'homme"), ni Kardiner, ni les autres spécialistes de la nature humaine ne se sont beaucoup penchés sur cet aspect de la question (sinon pour voir un progrès dans le passage de la crédulité considérée comme infantile à l'incrédulité, considérée comme signe d'évidente maturité !)

Ne devrait-on pourtant pas présenter cette question en la nuançant considérablement ? Ne pourrait-on même penser, qu'au contraire, il y a dans cette maturité là quelque mutilation psychique ? Mutilation qu'il conviendrait alors d'éviter - sans tomber pour autant dans l'excès inverse ni d'ailleurs dans la recherche systématique d'une normalité, d'une nature humaine qui serait trop limitative, en plus d'être trop indéfinissable. Et serait fatalement vouée à une vive controverse, dans la perspective de notre psychothérapie "synthétique" - synthétique répétons-le au sens de syncrétique, la synthèse en question, s'efforçant de "concilier" harmonieusement conscient et inconscient, raison et pulsions, crédivité et esprit critique, égoïsme et altruisme, vie sur le mode "avoir" et vie sur le mode "être" selon des schémas développés dans la suite de l'ouvrage.

Précisons également que le sens du terme psychothérapie est pour nous celui que retient H.Ellenberger (op. cit.) : c'est une "utilisation optimale des forces psychiques inconscientes" (supposées existantes) que Janet et Freud ont été les premiers à mettre en avant. C'est la "dynamic psychiatry" laquelle contient une·référence implicite à un état vers lequel on doit tendre, celui de santé psychique ( il est à noter que le mot "psychiatry" a, aux USA, un sens très faible équivalent bien plus à la psychothérapie européenne qu'à la psychiatrie). Si Freud a su reconnaître le fonctionnement de certaines de ces forces mieux que et avant quiconque, et si sa thérapie analytique a su supprimer la plupart des entraves à leur libre jeu -ce qui est déjà un fort beau résultat - il ne lui est apparemment pas tellement venu à l'idée qu'il pouvait y avoir des conditions à respecter - ou à instaurer - pour que leur jeu d'ensemble soit, comme celui d'autres organes d'ailleurs, aussi harmonieux que possible (voire aussi adapté que possible à une fonction, et non pas seulement aussi libéré que possible de tout ce qui paraissait malsain). Cette fonction nous est assurément inconnue actuellement pour le psychisme (mais ne peut-on admettre que ce soit le bonheur et l'équilibre de l'individu, voire, de son groupe zoologique -ou est-ce plus que cela ? ) tandis que pour un organe cette fonction est évidente, et qu'alors si supprimer les entraves est la première chose à faire, remettre les organes dans la disposition adéquate reste le deuxième pan du diptyque qu'il ne s'agirait pas d'omettre et qui, nous l'avons dit, n'apparaît que bien timidement ou pas du tout dans la psychanalyse traditionnelle.

 

Enlever l'éclat d'obus est bien, prendre ensuite soin des tissus lésés ne doit pas être négligé pour autant, dirions-nous en simplifiant - et en rappelant qu'une rééducation fonctionnelle est souvent nécessaire après une intervention. Or même les psychothérapies les plus avancées qui admettent cela butent sur une absence de fondement théorique susceptible de rallier un groupe médical significatif autour de lui. Ce qui aboutit à une dispersion assez spectaculaire mais assez peu profitable aux malades : tout se passe comme si on ne savait pas reconstruire, en ordre, ce qui était grippé ou bloqué en situation de désordre et ne l'est plus. Ceci faute d'un "modèle" à proposer, l'état de référence (état sain) n'étant pas aussi clairement défini psychiquement qu'il l'est physiologiquement. Tout se passe comme si le malade allait faire ce travail lui-même. Ce qui n'est pas rare chez l'adulte mais est beaucoup moins fréquent chez l'adolescent (cf. Bettelheim op. cité). Que proposer alors sans tomber dans un"système" dont il serait facile de montrer le caractère abusif de tout ce qui ressemblerait à du normatif...?

 

 

 

 

 

SUR LA FOI EN LA NATURE ET LA FOI EN LA LIBERTE

 

Eugène Bleuler, le "père" de la schizophrénie, voyait dans cette affection la composante universelle des maladies mentales. Son point de vue reste très dominant, notamment aux USA. Spinoza soulignait déjà que l'obéissance totale à nos pulsions (alors dénommées appétits, ou impulsions, ou passions comme chez Descartes) nous coupait des autres. Il apportait (par avance) de l'eau au moulin de la schizose dissociative de Bleuler.

Nous aurions, nous, tendance à rechercher une composante universelle de la santé psychique, (qu'il s'agirait d'apporter à chaque enfant par le biais d'une éducation appropriée), et la verrions volontiers précisément dans une sorte de confiance en l'harmonie globale du cosmos qui se situerait, si l'on ose dire, à une sorte de carrefour de l'amour, de la raison et du sens social et ne serait pas sans parenté psychologique avec la foi religieuse, c'est probable mais se caractériserait avant tout par la reconnaissance de notre liberté existentielle : seuls dans le grand monde organique et inorganique nous aurions la faculté d'échapper au déterminisme, et aussi d'assumer cette faculté une fois reconnue en la faisant passer dans les rapports que nous décidons d'établir avec la nature et avec nos semblables. Ce qui nous apporterait peut-être bien un "plus" psychique considérable en prime.

 

A la névrose dissociative s'opposerait ainsi une antinévrose associative à laquelle il resterait souvent à trouver une composante "support humain": il semblerait bien, en effet, qu'un individu ne puisse facilement (au moins dans un premier temps) se contenter de porter son élan, sa ferveur, son amour et sa foi sur une "vérité" sans en même temps s'adresser à quelque semblable qui "représente" cette "vérité", et, de façon ou d'autre, s' inscrive en elle (par son enseignement, par son mode de vie, par son exemple etc..) . Voilà pourquoi les religions - l'Islam quelque peu moins - ont toujours eu des prêtres et des chefs spirituels dont la présence et le soutien étaient indispensables à bien des fidèles. C'est ce besoin d'appui, de relais humain entre le sujet croyant et l'objet de sa croyance que les fondateurs de religions ont compris, eux qui rendent heureux le fidèle en l'intégrant dans ce qui lui paraît être la communauté de son dieu et des hommes avec parfois un ou plusieurs messies ou prophètes comme intermédiaires supplémentaires. Et c'est là où l'instituteur laïc prend toute son importance dans une société refusant de s'inféoder à telle ou telle religion ! Il est, en effet, le mieux placé pour jouer ce rôle, s'il le veut bien (et, après lui, ou à sa place, le conseiller d'éducation - si on lui confère des pouvoirs en matière d'enseignement de sujets non traditionnellement enseignés).

Quoi de plus associatif, quoi de plus antischizophrénique dès lors, que cette "participation" de type religieux (même dans le cas de l'instituteur laïc, et l'on parlera alors de religinalité).

Ne saurait-on s'inspirer de cet exemple un peu plus et un peu mieux que cela n'a encore été fait en psychothérapie, pour ce qui touche aux problèmes de l'adolescent - sans oublier qu'il conviendra ensuite de précisément lui enseigner la liberté, sa liberté, jusqu'à ce qu'il n'ait plus besoin d'appui (et serve à son tour d'appui - temporaire - à d'autres...) ? Les efforts de mise en place de structures sociales appropriées, prolongeant ceux d'insertion professionnelle, vont certes déjà dans ce (bon) sens mais restent souvent fort insuffisants et sont parfois difficiles à réaliser, auquel cas des substituts qualitatifs restent bienvenus, répétons-le. Mais il faudrait tout d'abord dégager quelques idées force de type sinon dogmatique (surtout pas ! ) du moins persuasif - qui puissent apparaître comme vérité profonde plausible donc comme objet de crédivité en attendant de pouvoir servir de support à une fidéité. Et il faudrait définir à partir de cette "plateforme intellectuelle minimum commune" (P.I.M.C.) un programme que l'instituteur du monde de demain puisse enseigner, en plus des matières habituelles !

 

C'est autour des deux notions de "nature" et de "personne" que nous proposerons de construire cette P.I.M.C. avec son programme pédagogique (P.P.M.C) correspondant. En attendant des éducateurs spécialisés ce sera aux enseignants du primaire (et bien sûr aux parents) que nous proposerons de jouer le rôle de "prescripteurs" des valeurs que le P.P.M.C. proposera de retenir comme telles. Ceci afin que l'enfant soit "pris en charge", très tôt, entre une "vérité" (qui lui sera explicitée - et sera alors soumise à sa critique, plus tard, ce que les religions se gardent bien de faire) et des soutiens humains qui, tout en prônant (voire en représentant ?) cette "vérité", accompagneront l'enfant dans ses convictions (non encore fondées en raison) aussi longtemps que faire se devra.

Le mot de "nature" ne surgit pas sous notre plume de façon inopinée à propos des relations entre médecine, philosophie et religion. Les antécédents ne manquent pas et de nombreux penseurs ont rapproché ces éléments deux à deux, avec cette constante pensée qu'il était bénéfique pour l'homme de le faire ; ainsi de Marc Aurèle : "Souviens-toi que la philosophie ne veut pas autre chose que ce que veut la nature. "Avant lui, le grand Pythagore annonçait : "Je ne donne qu'à la nature le nom de sage". Et bien plus tard ce curieux personnage médical qu'est Paracelse dira: "Il faut étudier la nature. C'est elle le médecin". On remplirait un ouvrage avec des citations mettant ainsi en avant l'importance de la nature -laquelle est devenue très fourre-tout, en fait. Mais, encore une fois pourquoi les thèses soulignant l'importance de la médecine naturelle ne pourraient-elles un peu être étendues au domaine psychologique ? Ce qui n'a guère été fait jusqu'à présent, bien que ce soit sans doute encore là que cette façon de voir les choses s'applique le mieux : seuls, ou presque, les psychiatres dits romantiques et certains psychologues (humanistes) "existentiels", issus du courant allemand du XIXème siècle avec Schelling en tête...

Il convient toutefois de rappeler qu'un dissident freudien peu suspect (à la différence de Jung) de faire le jeu des religions, Adler, allait dans ce sens. Adler, est passablement sous-estimé de nos jours. On ne voit guère en lui que le père du complexe d'infériorité alors qu'il est plutôt le Confucius de l'Occident ("Connaissance de l'homme", "Le sens de la vie" etc.) Il inscrit son "principe d'influence cosmique" dans un cadre philosophique - très moniste - non sans lien avec la nature précisément. Cette nature (ô combien mystérieuse mais pas forcément mythique pour autant, pensons-nous) constituera ainsi à la fois l'axe de recherches auquel nous aboutirons et celui que nous proposerons au lecteur de retenir dans la perspective d'un rapprochement avec la foi, l'hypnose (ou la suggestion) restant à l'arrière-plan immédiat de ce rapprochement.

Or il se trouve que ladite nature, prise dans un sens plus concret, fait l'objet d'une sorte de culte de la part des écologistes - tout comme elle l'a fait dans les temps les plus reculés du chamanisme, de l'animisme et de divers cultes antiques occidentaux aussi bien qu'orientaux (taoisme). C'est donc une fidéité "psychoécologique" que nous retiendrons comme base de recherches et d'expériences éventuellement inductives pour une nouvelle psychothérapie (douce, synthétique et non plus catharto-analytique) reposant sur une certaine idée de la nature, et, à titre immunologique, vers une psycha-gogie non religieuse susceptible de faire face aux problèmes de la vie moderne sans en rejeter les bons côtés. Cela en parfaite connaissance des mises en garde des signataires de l' "Appel d'Heidelberg" face aux montées d'un mysticisme écologique New Age qui leur paraît plus que suspect, et on les comprend ! Mais leur position hyper rationaliste nous paraît pouvoir encourir quelques reproches également, dans son manque d'ouverture d'esprit ! (Voir à ce sujet "Le Monde des Débats" oct. 92).

Quant à la "personne" qui, aux côtés de la nature, est l'autre élément clé du "projet intellectuel minimum commun" (P.I.M.C.) proposé, élément tout à fait fondamental qui nous place très en marge des philosophies (ou religions) de la seule nature (extérieure) nous développerons plus loin la signification que nous lui conférons, dérivée de celle d'E. Mounier.

 

PSYCHOECOLOGIE ET ECOLOGIE MEDICALE

 

Le terme de psychoécologie proposé pour ce qui peut aussi bien être considéré comme (ou nommé) un yoga mental pourra surprendre mais n'oublions pas qu'il existe déjà toute une écologie médicale. Elle n'étudie, pour l'heure, que l'incidence du cadre de vie extérieur sur la santé. Nous proposons d'étendre cette recherche à l'incidence de l'environnement mental, tout intérieur, lui, sur la santé psychique. Ce qui apportera fatalement quelques nouveaux éléments de réflexion. Aussi la logothérapie à laquelle nous nous proposerons d'avoir recours sous couvert de psychoécologie pour immuniser l'adolescent, (ou plutôt pour qu'il s'immunise lui-même grâce à elle), ne se présentera-t-elle pas sans préparation préalable, dès l'enfance du "patient", à la différence des autres logothérapies, que ce soient celles de Cicéron, de Pinel, de Dubois, de Janet, de James, d'Ellis ou de Frankl. Nous nous trouvons ici confronté à la question de savoir à qui appliquer le "traitement préventif" : comme on ne sait pas, au départ, quels seront les enfants qui deviendront des adolescents (ou des adultes) à problèmes (pour eux et pour la société, les deux étant indissolublement liés) nous proposerons d'appliquer cette préparation (disons plus exactement : la prémédication psychothérapeutique) à tous, indistinctement (exactement comme on vaccine tout le monde contre le tétanos alors que nombre d'enfants ne rencontreront jamais le bacille tétanique). Généralisation qui ne sera pas très grave puisqu'il ne s'agira que d'une préparation vouée à être effacée, le raisonnement (et la conscience des phénomènes entrant en jeu) devant prendre ensuite le relais en supprimant tout ce que la "préparation" aurait pu avoir de pervers si elle s'était voulue autre que temporaire.

De sorte que même si la phase proprement logothérapique, celle de la réflexion sollicitée en face d'un discours s'apparente bien aux psychothérapies vraiment existentielles (celles ne s'inspirant pas d'une idéologie du corps ou du plaisir, sans voir plus loin,- ou plus "profond" ! ) elles-mêmes non sans parenté avec l'eudémonisme aristotélicien, l'eutonologie d'un H. Laborit ou l'eutrophie psychique de philosophes tels R. Ruyer, J. Cazeneuve ou Gregory Bateson il restera à la psychoécologie une caractéristique propre, qui nous permet d'avancer le terme de vaccination psychique ou psychanalytique, celle d'une préparation psychologique préalable.

Certes directement inspirée de l'exemple religieux puisque les religions occidentales préparaient (par catéchisme et éducation religieuse interposés, notamment) les esprits dès leur plus jeune âge. Mais il n'était alors pas question de préparation temporaire, et la réflexion critique de l'adolescent était accusée de sentir le soufre si elle ne corroborait pas ensuite l'enseignement de l'enfance... Mais la liberté de l'homme (essentiellement celle de faire le "bien" ou le mal, il est vrai) était clairement mise en relief, ce qui était déjà un grand progrès par rapport à ces religions où l'homme était le jouet d'un destin érigé en divinité (ou tout au moins se sentait tel).

 

LES DEUX ASPECTS DE LA PSYCHO-ECOLOGIE: LA VACCINATION PSYCHANALYTIQUE ET LA CONFIANCE EN LA NATURE

 

Ainsi la psychoécologie se présentera-t-elle en deux phases, sans que l'on puisse parler, pour la première phase, de conditionnement de type religieux non plus que de skinnerisation comportementaliste (Skinner, "Par delà la liberté et la dignité", Laffont 1972 - Marc Richelle, "Skinner ou le péril behavioriste", P. Mardaga, 1977 etc..). Il s'agira plutôt en fait, de lutter contre ce qui est déjà conditionnement dans notre société où divers types de "mise en conformité" (notamment par publicité, déguisée ou non), façonnent le (futur) "client" ou le futur "agent de production" avant même qu'il dispose du moindre pouvoir (de décision, d'achat ou de production) donc du moindre intérêt pour ceux qui se préparent à tirer de lui avantage et profit et pratiquent la skinnerisation précoce exactement comme ils investissent pour l'avenir. En ne faisant là rien de "mal", apparemment, d'ailleurs: ils jouent leur jeu socio-économique ! Mais ce jeu n'est pas sans dangers car il peut parfois contribuer à déséquilibrer ces êtres vulnérables que sont les enfants !

Tout d'abord, il convient de se souvenir que l'enfant s'insère dans une totalité bio-psycho-sociale, sans la prise de conscience de laquelle tout effort de psychopédagogie médicosociale sera voué à l'échec [Pr J. Delay, "Problèmes de psychologie médicale", 1952]. Comme il se trouve en outre que "l'histoire d'un caractère est toujours dans une large mesure l'histoire de ses contacts"· et que "la santé mentale des jeunes est en grande partie le problème de la communauté avant d'être celui du médecin" [Pr Robert Lafont, Montpellier, Président de l'Union mondiale des Organismes de sauvegarde de l'enfance et de l'adolescence] nous inviterons nos lecteurs à rien moins que de participer personnellement et activement à notre effort -si ces modalités leur conviennent bien évidemment et à étendre leur action au plus de couches possibles de la société. Et à faire en sorte que les hommes et les femmes de demain se trouvent à l'avance en mesure d'éviter de développer ces troubles psychiques, plus souvent liés à des pulsions suscitées, entretenues et aiguisées par notre civilisation urbaine occidentale qu'à des sur-moi plus ou moins psychopathogènes, comme c'était le cas dans les siècles précédents. Troubles qui débouchent bien trop souvent sur la marginalité, par réaction, saine au départ, mais souvent très vite faussée, voire pathologique, notamment toxicomane, et sur la criminalité, nous l'avons dit. Mais qui peuvent encore plus fréquemment déboucher sur une autre intoxication, certes moins grave, mais pouvant tout de même à notre avis devenir bien malsaine : posséder (ou plus exactement vouloir posséder soit toujours plus - de "pouvoir" inclus - soit bien plus que de besoin, même en comptant large). A propos de quoi Gide disait "on croit posséder et l'on se rend compte qu'on est possédé..." On s'en rend compte lorsqu'on y réfléchit, tout au moins, car le plus souvent on ne se rend compte de rien, ou alors on trouve cela normal... On ne peut que citer, à ce propos, l'excellente formulation de J.M.Domenach dans son excellent petit ouvrage "Enquête sur les idées contemporaines " 1981 dans lequel il parle du "désir de posséder, et de consommer que notre société a l'art d'apaiser et de relancer d'un même mouvement telle la drogue pour le drogué" (il aurait aussi pu ajouter qu'elle avait d'abord l'art de l'aiguiser dès l'enfance). Ceci dit sans tomber pour autant tomber dans un "anti-consumérisme" systématique, car la société de consommation offre bien des avantages, mais en admettant, donc, sinon la nécessité du moins l'intérêt d'un certain superflu, fort sympathique, il faut admettre que la recherche systématique d'un "super superflu" (qui fait paraître indispensables des objets simplement désirables) a des côtés aussi pathologiques que celle d'un plaisir qui coûte (parfois) trop cher en termes d'"aliénation" (sens faible) au travail (pour pouvoir se l'offrir) et donc peut soulever un problème de santé psychique, comme le fait toute drogue.

C'est que "la drogue" ne se limite pas à la drogue chimique...ou plutôt qu'il faut déplacer la chimie depuis le produit vers le neuro-effecteur mis en branle, et se mettant à faire tourner en rond certains circuits cérébraux activant des pulsions, apparemment, et considérer que cette substance-là, mise en action de diverses façons (dont sans doute par certaines formes de publicité-action psychologique directe) est fort néfaste elle aussi. On le voit avec le pouvoir politique ou financier qui monte si pittoresquement au "bourrichon" de tant de petits esprits (même - ou encore plus - si c'est seulement le mari qui a "réussi"). Or, au stade actuel, il n'est guère question de l'annihiler, ce neuro-effecteur, responsable de pulsions dont il est aussi difficile de se défaire que d'un stupéfiant, autrement qu'en empêchant sa formation. Cela afin d'éviter le malsain voire dangereux court circuit entre désir et volonté et la liaison réflexe : "désir - volonté - acte" qui devrait toujours être, dans une optique de liberté et de responsabilité, une liaison contrôlée "désir - réflexion sur ce désir - volonté - acte". Ceci avec une réflexion non seulement en termes de contraintes (externes) de société, mais encore en termes d'autocontraintes au nom de la raison et de l'harmonie, lesquelles vont souvent plus loin que les exigences de la vie sociale. Ceci étant également valable pour ces anti-désirs que sont la répulsion et le "peu d'envie " (de lire, de faire de l'exercice physique pour sa santé, de faire acte de générosité etc..). Avec des conséquences aussi étonnantes que le souhaitable refus de (ou au moins la plus vive des méfiances envers un excessif enrichissement en biens inutiles. Refus probablement d'autant plus nécessaire que cette richesse pourrait bien être (pas toujours, certes, mais néanmoins parfois) non pas la "réussite" que tant de gens imaginent mais bel et bien le plus redoutable des cancers : celui de la PERSONNE humaine !

 

En ce qui concerne la toxicomanie, aussi bien que les troubles liés à une dépendance excessive vis-à-vis d'objets recherchés trop âprement au prix de trop d'aliénation (sens faible ! ) voire de risques, un consensus existe sur le fait qu'il convient de s'attaquer de plus en plus tôt à ce problème. Et, SANS SURTOUT PERDRE DE VUE LE FAIT QUE LE DROIT DE PRENDRE DES RISQUES FAIT PARTIE DE LA LIBERTE ET QUE NUL ETAT N'A RIEN A INTERDIRE OU IMPOSER EN LA MATIERE A DES ADULTES RESPONSABLES (ne nuisant - et ne risquant de nuire ! - à personne) l'on ne peut guère éviter la perspective d'une contre-préparation psychologique adéquate, en attendant l'âge de raison, dans le cas des jeunes. Contre-préparation d'autant plus nécessaire qu'il s'agit en même temps, car possession, plaisir et domination sont souvent liés, d'éviter de voir se développer une volonté de puissance qui peut se retourner contre son "bénéficiaire" et n'est pas sans danger pour son entourage familial, voire social, futur.

 

C'est donc très très tôt (parce qu'autrement ce ne serait plus possible) qu'il conviendrait d'empêcher la formation des circuits mentaux "stupéfiants" à l'apparence de cercles "vicieux" si fréquents chez l'adulte où la recherche de satisfactions et de plaisirs coûteux, nouveaux (indubitablement superflus eux ), et celle d'une supériorité sociale bien discutable, voire bien douteuse, ne sert fort clairement, plus qu'à compenser les frustrations et les déséquilibres que l'inévitable (et pénible, ne serait-ce que parce que l'argent est difficile à gagner) paiement du coût des plaisirs et satisfactions superflus précédents avait entraînés - et la boucle de dépendance se referme... Boucle dont la seule façon de se libérer est d'éviter la formation (car il n'est pas question de s'en sortir seul beaucoup plus qu'on ne se sort seul de la toxicomanie) ce qui exige l'intervention d'éducateurs "préventeurs" extérieurs. Certes on ne meurt pas souvent de cette "toxicomanie" là, mais cela ne l'empêche pas d'être suffisamment toxique pour empoisonner bien des existences dans les sociétés civilisées, voire pour empoisonner ces sociétés elles-mêmes, au bout du compte, et l'on ne voit pas comment l'éviter, elle, sans avoir préalablement mis en place toute une stratégie psychothérapique nouvelle à grande échelle.

C'est aussi dans cette perspective que se situera la préparation psychologique temporaire que nous proposerons de pratiquer dans le cadre d'une véritable campagne de désintoxication préventive basée sur un rapprochement avec tout ce qui peut être évocateur de la "nature". Nature incluant en fait tant la culture que le groupe social, et au contact de laquelle, et dans le respect - voire même le culte ! - de laquelle l'enfant grandirait un peu comme, dans certaines sociétés orientales ou africaines non encore occidentalisées il grandit dans un monde (religieusement) ordonné - et ceci pour son plus grand bien en termes d'équilibre psychique, s'il sait éviter l'asservissement à des dogmes et à des prêtres.... Cela ne signifie nullement que nous préconisons le retour à la vie primitive, loin de là ! Mais pourquoi ne pas reprendre ce qu'il peut y avoir de bon dans sa simplicité, dans la mesure du possible ? En ne gardant de l'hypersophistication envahissant nos vies que ce qui est indispensable ou absolument bénéfique (qui donc, par exemple, peut encore réparer soi-même son allumage ou son moteur ? Tout est devenu électronique et irréparable ou presque, et les rares voitures encore à notre "échelle d'entendement" disparaissent pour des modèles dont le fonctionnement dépasse tous ceux qui ne sont pas spécialisés - parfois dans un seul modèle, d'ailleurs ! ).

Il s'agira en quelque sorte, de faire jouer à l'enfant, sur toute la période de son enfance un "antipsychodrame" (sans que l'on puisse pour autant parler de pure comédie...) Antipsychodrame qui favoriserait, pensons-nous, sa santé psychique, (surtout s'il s'inscrit dans l'ambiance familiale harmonieuse souhaitable ou pas trop dysharmonieuse, en tous cas) en lui apprenant à se méfier de la spontanéité et de ses excès, vite commis, aussi bien que des sollicitations de l'environnement. (Rappelons pour mémoire que le psychodrame et le sociodrame de Moreno "Fondements de la sociométrie", PUF 1954 sont des entraînements à la spontanéité - supposée par trop brimée ce qui n'est assurément pas le cas chez tous).

Si l'homme naît "parfait", ainsi que Rousseau et Tolstoï (plus quelques autres) le soutiennent, c'est dans la mesure où ses pulsions (apparaissant, par ailleurs, très tôt) n'ont pas encore été mises au contact des objets qui les suralimentent. Mais si l'enfant est, en effet, (malgré quelques poussées possessives virulentes, voire des tendances perverses et sadiques chez certains, avec les petits chats p . ex., tendances très aisément réformables, sauf cas pathologique ) "plus près que chaque adulte de cet idéal de l'harmonie, du vrai, du beau et du bien jusqu'où il s'agit de l'élever" (Rousseau)- au fur et à mesure qu'il grandira il s'en éloignera, si ses pulsions ne trouvent pas en face d'elles un interlocuteur informé et décidé à les tenir en laisse, au lieu de les laisser vagabonder. Ce qui nous paraît être le fondement d'une éducation psychique qui n'est pas encore reconnue, alors que l'éducation physique l'est depuis longtemps. C'est que l'on redoutait - et pas tout à fait à tort - que l'éducation psychique ne devienne, en maintes circonstances, conditionnement, et enrégimentement derrière telle ou telle idéologie discutable - ce qui semble pouvoir être bien moins à redouter en nos temps modernes où démocratie, éducation publique et progrès médiatiques peuvent converger pour limiter le risque redouté, surtout si un accord est réalisé sur une P.I.M.C. (Plate-forme Intellectuelle Minimum Commune).

Et si l'éducation (psychique) que nous proposerons a un petit côté sinon vraiment coercitif du moins clairement volontariste, par incitation vers tel ou tel comportement, la culture, qui sera le deuxième volet de ce programme, contribuera à apporter la liberté, avec la faculté de faire repenser par l'ex-enfant son éducation, et la lui faire juger pour qu'il la retienne ou pour qu'il s'en déprenne selon son jugement. Ce qui est aussi une façon de synthétiser l'opposition durkheimienne entre la socialisation de l'enfant et son individualisation: "Il faut" disait le grand sociologue "que les individus, tout en s'y conformant " [il s'agit des règles morales qu'il cherchait à leur inculquer au titre de leur éducation psychique] "se rendent compte de ce qu'ils font, et que leur déférence n'aille pas jusqu'à enchaîner complètement l'intelligence" (sous-entendu, à la différence de ce qui a tendance à se passer avec la religion) ("L'éducation morale" Alcan). Ceci en accord avec les thèses du grand pédagogue allemand Foerster ("L'école et le caractère" 19O9) mais en opposition avec les pédagogies libertaires, qui hélas prédominent à l'heure actuelle, et ne permettent de donner à l'enfant ni l'idée qu'il y a une harmonie à rechercher en lui-même autant qu'en dehors de lui-même, ni les moyens de s'en rapprocher, avec les désastreuses (pour eux, et pour tous) conséquences que l'on observe - et observera, bien vraisemblablement, de plus en plus.

Il nous semble que notre recherche s'intègre également parfaitement dans le mouvement thérapeutique qui se développe et s'inscrit en réponse aux problèmes psychologiques dérivant du fait que les technologies modernes ont suscité des changements à un rythme trop rapide pour que les aptitudes mentales de certains puissent les supporter. Elle débouche ainsi sur ce qui s'appelle un peu abusivement (car le terme psychiatrie est, nous l'avons souligné, très fort en Europe) la psychiatrie sociale : Les attitudes affectives des individus ne pouvant suivre toujours le progrès technique une sorte de décalage culturel va en se développant. Il entraîne une désorganisation sociale qui est très sensible au niveau des jeunes (surtout ceux des milieux peu favorisés, dans les mégalopoles où elle frôle parfois l'insupportable, mais est présente - et croissante - dans presque toutes les grandes villes). Elle est largement le résultat des tendances névrotiques et des troubles affectifs en tous genres suscités tant par le stress de la vie moderne que par la coupure d'avec une nature que nos ancêtres non-citadins ressentaient comme toute proche d'eux. Les travaux d'Erikson ["Childhood and society" New York, Norton 1950] et de tant d'autres auteurs soulignent, preuves cliniques à l'appui, ce problème d'identité des jeunes dans le monde moderne. Parmi ces autres auteurs signalons : Sullivan "The interpersonal theory of psychiatry" New York, Norton 1953 K. Horney "La personnalité névrotique de notre temps" Arche 1953 "Les voies nouvelles de la psychanalyse" Arche 1951 E. Fromm "The Art of Loving" "Escape from freedom" "The sane society" etc.. Nous suggérerons également de prendre en compte tant les observations d'éducateurs renommés comme Comenius, Pestalozzi, Ch. Demia et J.B. de la Salle, que de pédopsychiatres contemporains tels F. Allen et Lauretta Bender dont l'esprit nous paraît correspondre le mieux à celui de la psychoécologie. (F. Allen "Positive aspects of child psychiatry" et "Psychotherapy with children" Norton N. Y. L. Bender "Child psychiatric techniques" Thomas Springfield 1952)

 

Il ne s'agira pas pour l'enfant de préparation psychologique au mauvais sens du terme pour autant ! Dénoncer devant les enfants dès leur plus jeune âge, les méfaits de l'alcoolisme est certes aussi une forme d'action psychologique mais nul ne conteste que c'en est une souhaitable, ne relevant d'aucune idéologie moralisatrice, pour autant que nous sachions ! Tout n'est question que de bon sens, d'intelligence et de dosage il faut s'en souvenir si l'idée d'une vaccination psychologique, même temporaire, effraye. La vaccination (physiologique) paraissait, à l'origine, encore plus "diabolique", puisqu'il ne s'agissait rien moins que donner l'agent de la maladie à l'avance pour éviter de l'attraper ensuite ! On oublie trop, de nos jours, les controverses qu'elle a suscitées avant d'être totalement admise (et encore ne l'est-elle pas par tous !).

 

La morale enseignée jadis dès le plus jeune âge dans les écoles, puis l'éducation civique, étaient déjà des éléments de structuration sociale et psychologique qui se voulaient permanents, eux. L'éducation tout court ne saurait-elle être vue sous cet angle - hormis celle à usage professionnel technique ? Qui nierait ses bienfaits, dès lors qu'elle ouvre l'esprit, comporte des "humanités", s'inscrit dans le contexte d'un système démocratique solide, et ne saurait dès lors être utilisée à des fins de conditionnement ? Le dossier d'une immunisation psychanalytique nous semble, dans cette perspective, à tout le moins plaidable, d'autant qu'il ne sera que temporaire et que ce que nous proposerons pour l'enfant relèvera de la simple suggestion par ambiance, stade intermédiaire entre la passivité - qui laisserait en fait place libre aux pulsions, aux préjugés idiots et au conditionnement publicitaire (également par ambiance) de la seule société de consommation - et un endoctrinement inadmissible.

Si un enfant grandit dans une atmosphère de respect d'une nature à laquelle on lui conseillera de faire "acte de fidéité", nature qu'on lui présentera comme se trouvant tant en lui qu'autour de lui, et notamment dans les autres (ce point est fondamental), mais aussi dans des principes abstraits qu'on lui présentera comme tout aussi naturels, et qu'on lui conseillera de respecter (principes dont certains seront éthiques) en échange des bienfaits qu'elle peut apporter, il aura bien plus de chances de trouver ainsi les garde-fous et les sources d'énergie dont il aura besoin dans l'avenir. Et ceci sans les contraintes, les brimades ou les possibilités de manipulation d'un environnement trop religieux ou l'excès de laxisme éthique d'un environnement trop matérialiste.

Une fois l'enfant devenu adolescent il y aura un passage obligatoire de la suggestion par ambiance à la réflexion critique - philosophique, élémentaire - qui prendra le relais. Ceci se fera un peu comme on annonce, à partir d'un certain âge que le père Noël, eh bien, il ne passe pas dans les cheminées. Ce qui ne signifie pas pour autant qu'il n'y a plus de cadeaux dans le monde, mais qu'il faut soit les gagner, par nos efforts, notre intelligence, notre travail, soit les mériter par notre gentillesse et notre serviabilité envers les autres, bref par notre utilité sociale ; ce que le père Noël avait déjà bien un peu laissé entendre, de toutes façons, même s'il ne parlait pas d'utilité sociale...

L'adolescent serait alors, à ce stade, progressivement confronté à la logothérapie psychoécologique esquissée plus loin, laquelle prendra le relais de ce qui aura été une sorte d'orthopsychopédagogie - qui n'aura plus lieu d'être poursuivie au delà d'un certain âge mais qui aura eu, pensons-nous, un impact d'autant plus puissant qu'elle se sera inscrite dans le prolongement d'une action de "pédopsychiatrie préventive" - au sens faible du terme - tout en étant aussi large et aussi institutionnalisée que possible, mais sans qu'il y ait eu réel conditionnement. Il ne s'agira nullement, répétons-le, de faire acquérir à l'enfant des réflexes moraux (ou même humanitaires si tant est que la chose soit possible ce dont nous ne sommes pas si sûr...).

Trop de doutes surgiraient sur ce que cela pourrait avoir d'aliénant, voire de dangereux, par son côté un peu eugénique ("Le meilleur des mondes" d'A. Huxley). Si acquisition de réflexes il y a, ce sera à la fois pour développer le sens critique vis-à-vis de ses pulsions (et il s'agira alors, en quelque sorte, de "réflexe anti- réflexe" ) pour lutter contre le véritable conditionnement antifidéiste, antispiritualiste et parfois même, finalement, antisocial auquel trop d'enfants se trouvent soumis dans les sociétés industrialisées, tant par suite de l'aiguisement précoce de leurs instincts (égoïstes) de propriété, de domination et de compétition pas toujours saine, que par suite de l'hyper rationalisme (inévitable, de nos jours, mais fâcheux) de l'enseignement auquel ils ont accès.

Il s'agira aussi d'éviter de laisser se créer des paralysés de l'intériorisation, et des infirmes de l'"altérisation" (la capacité de se soucier d'autrui dans le besoin) en préconisant (et pour les parents en poussant ou mieux en attirant vers) la pratique d'une gymnastique mentale introspective et interrogative, laquelle déboucherait sur la reconnaissance et le respect d'un "autre chose", s'il devait s'avérer que cet "autre chose" (naturel mais invisible, et dénonçant, entre autres, les excès et dangers de l'égoïsme, et aussi de l'hédonisme, et reconnaissant une éthique "a minima"), avait des vertus psychoimmunologiques. Il s'agira également de laisser entrevoir qu'à côté de l'existence sur le mode "avoir" qui nous est instinctive, il y a une existence (nullement instinctive, elle), sur le mode "être", en éveillant avec finesse le sens de la qualité de la vie en pendant de (et partiellement en opposition avec) celui de la quantité de choses à acquérir et du niveau social à atteindre. Ce qui conduirait finalement à tenter de susciter, chez le jeune - et ce toujours sous réserve de la reconnaissance d'une probabilité décente d'efficacité psycho-immunitaire, une sorte de forme laïque de spiritualité, (la vie sur le mode "être" pouvant difficilement être conciliable avec une conception matérialiste du monde ! ). Qui peut le plus pouvant généralement le moins, il sera toujours loisible, ensuite, à l'enfant devenu adulte de vivre sans la moindre interrogation existentielle, et totalement égoïstement, sur le seul mode "avoir", si cela lui paraît sa voie - ce qui sera d'ailleurs fréquemment le cas lors de l'insertion dans la vie active, rien d'anormal à cela si c'est temporaire. Mais il aura infiniment moins de chances de devenir le jouet parfaitement docile de ces pulsions contre lesquelles il aura été mis en garde; et il pourra vraisemblablement toujours revenir, tôt ou tard, à un mode d'existence différent s'il en éprouve le besoin, car sa conscience aura été éveillée (même si sa spiritualité laïque ne l'a pas vraiment été). Alors qu'autrement il aurait eu beaucoup trop de risques de se retrouver définitivement esclave de ses pulsions, et irréversiblement égoïste, matérialiste et sans éthique (autre que celle éventuellement apportée par la peur du gendarme, les - bonnes - habitudes, son entourage, voire, qui sait, ses gènes, etc..).

Sans la préparation psychologique (temporaire), même sa raison n'eût peut-être pas été capable de le faire changer de comportement si d'aventure elle lui en avait indiqué la nécessité, ou c'eût alors été au prix de luttes déchirantes car la foi (laïque ! ) en la nature et en l'homme (et aussi en la culture ! ) ne viennent sans doute pas si facilement que cela dans la vie d'un adulte peu préparé, du fait des "sacrifices" qu'entraîne un altruisme aussi élémentaire soit-il, par suite de la nécessité d'une petite prise de distance vis-à-vis de nos tendances à la facilité, et vis à vis des plaisirs et des biens avec lesquels nous nous identifions si volontiers.

 

PROFIL DU PSYCHOECOLOGISTE EDUCATEUR CHARGE DE GENERER LA FOI EN LA NATURE

 

Revenant maintenant au psychoécologiste éducateur de l'avenir, un peu de recul devrait permettre de mieux comprendre le rôle que nous lui proposons, lié a sa qualité de psychanalyste existentiel, qui est à la portée de tous au prix d'un peu de réflexion, et de quelques lectures.

Dans le domaine psychiatrique un courant médico-philosophique s'est dégagé depuis environ un demi-siècle axé sur la pensée phénoménologique. Parmi ses représentants se distinguent Henri Ey, "La conscience", PUF 1968 et surtout, bien sûr, Binswanger, "De la psychothérapie", Ed. de Minuit 1971. "Analyse existentielle et psychothérapie in : Discours parcours et Freud", Gallimard 197O, etc..

Pour Binswanger la véritable question est: comment est-il possible que la psychothérapie, définie comme l'action bienfaisante d'un esprit sain et fort sur un esprit malade ou déprimé avec intervention d'un logos, d'un discours, puisse agir ? Sa question est aussi la nôtre, moins bien moins pour les esprits malades et déprimés que pour ceux fragiles et vulnérables (et “conditionnables” à tort et à travers)... Sa réponse est "parce que cette psychothérapie représente une partie du champ des actions qu'exercent partout et toujours les hommes les uns sur les autres: ces actions pouvant être apaisantes par la suggestion, stimulantes par l'éducation" [ajoutons : et par l'exemple] "ou purement existentielles par la communication". Nous dirions également volontiers que ce "champ d'action unifié" implique une certaine unité harmonique, a priori assez inattendue, mais à laquelle nous ne parviendrons pas à échapper, notre réflexion philosophique le montrera. Ce qui nous amènera à avancer l'hypothèse d'une relation (aussi inconnue que l'équation unitaire que recherchait Einstein) entre l'inconscient - dynamique - et le monde. De même, alors, avons-nous dit, qu'une religion sans intercesseurs, c'est-à-dire sans prêtres (ou sans ces "relais" supplémentaires que constituent un parrain ou une marraine, lesquels ont perdu presque tout de leur vocation initiale, là où la pratique existe encore) n'aurait guère d'influence sur les jeunes esprits des fidèles, de même une psychothérapie qui serait trop typiquement rationnelle (la "rational therapy" par exemple) ne saurait aller très loin non plus. Ce qui nous ramène encore une fois à la notion de transfert (positif !) lequel exige bien une personne sur laquelle s'appuiera l'enfant dans un premier stade.

Les philosophes et les "logothérapeutes" d'antan n'ont, eux, pas souvent saisi cette nécessité : seul Sénèque a fortement insisté sur l'importance du guide spirituel - ce qui fait de lui un précurseur de M. Balint, pour qui le véritable médicament, en matière de psychothérapie tout au moins, c'est le médecin, et de Dubois [ "Les psychonévroses et leur traitement moral", 19O5], Balint [ "Le médecin, son malade et la maladie", "Techniques psychothérapeutiques en médecine", P.B. Payot]. Lequel médecin (à propos duquel Balint parle également de fonction apostolique !) joue (ou jouait, avant que la médecine ne devienne un business, au demeurant fort honorable le plus souvent) en effet point trop rarement un peu le rôle du guide spirituel tant par le soutien moral qu'il apportait personnellement que par le pouvoir toujours un peu magique dont il paraissait investi. A cette différence près par rapport à son "concurrent" religieux que le psychothérapeute moderne n'offre, lorsqu'il est confronté à un adolescent perturbable (ou se trouve en face de quelqu'un à tonifier psychologiquement), que très exceptionnellement une philosophie ou un système de pensée référentiel sur lequel fonder son action psychologique et générer ainsi une bienfaisante foi dans du constructif. Enorme progrès sur le plan intellectuel puisqu'on évite de tomber dans le monde de la croyance aveugle, merci MM les "Lumières" à travers les âges.

Enorme infériorité, qui peut être catastrophique, sur le plan des résultats psychologiques, faute d'adhésion à un monde signifiant, sous forme d'une fidéité (bénéfique) en lui !

Cela, même si, comme le soutient Dubois (op. cité) "la thérapie repose avant tout sur l'influence bienfaisante d'un être sur un autre" influence qui, selon lui, "ne peut s'exercer que lorsque le patient vous a confessé sa vie tout entière, c'est-à-dire lorsqu'il a eu en vous une confiance absolue". Car finalement le médecin, s'il est aussi un "remède" n'en est pas un suffisant, et c'est pour faire face à cette infériorité que la "philosophie psychoécologique" qui sera développée plus loin, a été élaborée en soutien de l'action du psychoécologiste éducateur futur, instituteur, médecin de famille, parent, conjoint ou simple ami, sans que se pose un problème de liquidation de transfert comme dans le cas d'un psychanalyste choisi au hasard du Bottin... Et c'est là que se dessine la deuxième phase du traitement psychoécologique, où la logothérapie réapparaît par le biais du discours roboratif, du genre de ceux dont nous avons proposé un exemple (parmi d'autres possibles ?) au chapitre précédent. Discours qui pourra, avec les variations qu'ils jugeront bon d'y apporter, (et les adaptations nécessitées par l'âge de l'auditeur !) être tenu par les parents et les éducateurs psychoécologistes de l'avenir aux adolescents qui y seront sans doute d'autant plus réceptifs (mais sans qu'il y ait contrainte, ni même réelle pression) qu'ils auront été tôt préparés psychologiquement de la façon que nous proposerons, essentiellement par incitation douce.

La logique voudrait que l'on parte, d'abord, de la première phase, celle relative à la préparation psychologique des enfants de, disons en (très) gros, trois à quinze ans et que l'on en développe ici les modalités envisageables, pour ne s'intéresser à la philosophie psychoécologique elle-même que dans un deuxième temps. Il se trouve seulement que l'on doit d'abord présenter aux éducateurs futurs les éléments relatifs à ce qu'il leur est proposé d'inculquer pour mieux les rendre maîtres de l'outil "pédago-thérapique" qui est mis à leur disposition ici et ceci sans qu'il soit question de chercher à éduquer le moins du monde ces (futurs) éducateurs, précisons-le. Il ne s'agit que de leur apporter des éléments de réflexion, même pas nouveaux, mais seulement présentés sous un angle probablement différent de ceux existant. Si bien que nous commencerons par présenter ce logos, ce discours, cette réflexion psychoécologique, qui nous mènera un peu plus loin que la psychothérapie traditionnelle puisque nous consacrerons un chapitre à la spiritualité vue sous l'angle, laïc, de la psychoécologie, en tentant de discerner ce que pourrait bien être cette "bête là" !

Tant et si bien que l'on débouchera secondairement sur une proposition, qui pourra également concerner les adultes, tant de rééquilibrage psychologique pour ceux qui en ont besoin que d'amélioration de la qualité de la vie pour ceux ne souffrant d'aucun déséquilibre. C'est bien sûr de vie intérieure qu'il s'agira - tout comme c'est ce dont il s'agit en matière religieuse - mais il ne sera question que de faire resurgir, d'entretenir et de développer ces "espaces verts" qui existeraient potentiellement en chacun de nous au titre d'un mystérieux héritage à redécouvrir et faire fructifier, que la nature nous aurait légué un peu comme un héritage culturel (ou parfois un message politique) nous est légué par nos prédécesseurs.

Cette nature sera cependant beaucoup plus que celle des écologistes puisque nous distinguerons en elle une nature "naturante" et une nature "naturée" en reprenant ainsi, dans une perspective d'écologie personnelle moderne, la terminologie proposée dès l'antiquité, en Inde, par la philosophie samkhienne, puis au XIIème siècle par le médecin arabe Averroes, puis en 1620 par le savant athée Francis Bacon ( Novum Organum II 1) et enfin (et surtout ! ) par l'opticien juif Spinoza en 1677 (Ethique I, 29). La psychoécologie, on le voit, a des inspirateurs éclectiques !

Notre thèse sera que cette présentation d'une Nature chargée de sens, même en l'absence de preuves de sa validité, a valeur d'immunisation psychique dans le cadre de la logothérapie. L'enfant devenu adolescent confronté à ce discours (que le psychoécologiste guide s'efforcera de progressivement lui tenir en l'y intéressant mais aussi en aiguisant son sens critique et ses connaissances d'autres thèses) se trouvera ainsi pris entre deux solutions : ou bien il s'y ralliera (il y croira, si l'on veut) et alors il y aura peu de troubles psychiques à redouter ( bien moins, en tous cas que si le discours n'avait pas été tenu, c'est là notre credo à nous tous logothérapeutes, depuis Philon et Cicéron). Si par contre ce que l'on peut bien appeler cette réflexion philosophique lui apparaît inexacte il faudra bien qu'il trouve, ou qu'il élabore (le terme est important pour un psychothérapeute qui croit aux vertus de l'effort intellectuel) un système, une philosophie, même élémentaire, tenant compte des questions soulevées et y apportant une quelconque forme de réponse. Cela exigera un effort de réflexion qui devra être d'autant plus important que la philosophie (psychoécologique) proposée aura su être à la fois convaincante et attrayante - tant par ses conclusions optimistes tendant à montrer que le monde n'est pas absurde, que par sa logique et aussi parce qu'elle aura amené le lecteur à se sentir concerné dans sa vie privée...

L'apprenti philosophe qui resterait réfractaire aux idées avancées se trouvera donc contraint (par lui-même) de développer des contre-arguments pour échapper à la logique du système proposé. Cela lui fera pratiquer une ergothérapie (mentale) tout à fait tonifiante qui devrait l'armer, dans une bonne mesure, contre des faiblesses ultérieures.

Cela l'obligera en même temps à se situer existentiellement, à mieux prendre conscience de soi et à se construire un "système philosophique", accompagné d'un référentiel éthique minimum. Même si cela devait déboucher sur un scepticisme pur et simple (ce qui ne sera pas facile s'il a l'honnêteté de rester dans un cadre construit intelligemment en bonne connaissance des paramètres que nous proposons de prendre en considération, vous le verrez au prochain chapitre) le psychothérapeute resterait quelque peu gagnant face à lui (moins, certes, qu'en cas d'acceptation des conclusions optimistes évidemment).

Au pire, les idées de type relativiste ou nihilistes (si à la mode dans leur confort ! ) auxquelles le jeune ne manquera pas d'être confronté auront un peu moins de chances de parvenir à complètement le déstructurer psychiquement (ou à l'hyper structurer en ego - "isme" ) à la différence de ce qui se passe présentement trop souvent, du fait d'ouvrages d'auteurs nihilistes ou semi nihilistes qui ont, eux, mené des vies parfaitement équilibrées (car ils étaient psychiquement très forts, exemple type : Sartre) en se contentant de déséquilibrer les faibles qui les lisaient - mais c'était bien là le cadet de leurs soucis (ou alors ils ne se rendaient pas bien compte des dégâts que la lecture de leurs oeuvres pouvait parfois causer)... En fait le principal problème sera surtout de les toucher ces jeunes, de les amener à se sentir concernés - et ils le sont assurément - afin d'éviter de tomber dans la troisième voie, celle de l'ignorance... la voie de ceux qui n'ont d'autre choix que d'être choisis (par inconscient interposé). C'est là où les programmes scolaires devraient être revus pour tenir compte d'une réflexion psychoécologique.

Les adolescents qui auront été élevés psychoécologiquement (comme on dit de quelqu'un qu'il a été élevé religieusement) ne devraient, eux, pas avoir de mal à se sentir concernés par les thèmes abordés, une fois développé leur sens critique (ce qui pourra être à douze ans, ou à dix-huit selon les cas). Pour les autres ce sera moins aisé, et c'est là où il faut espérer que des discussions s'établiront entre jeunes (et entre parents et enfants) sur le sujet - l'idéal, difficile à obtenir, étant la réalisation de divers débats scolaires télévisés. A côté de cette logothérapie, qu'il serait peut-être permis de considérer comme une idéoprophylaxie, il ne faudra bien entendu surtout pas négliger les autres approches thérapeutiques roboratives : pratique des sports collectifs notamment, activités manuelles et joies physiques équilibrantes, mais aussi activités sociales et intellectuelles. Ceci étant un peu théorique dans la mesure où, bien souvent le problème sera précisément de décider le "patient" à s'y atteler ou à s'y maintenir. (Si dans son enfance on a réussi à éveiller son sens culturel, ce qui nous semble aussi "naturel" que fondamental, cela ne devrait qu'y aider, bien sûr...) Quant au cadre familial dans lequel l'enfant est élevé, seule la chance, à ce jour, en décide...

Le rôle proposé dans l'avenir aux psychoimmunothérapeutes, aux éducateurs (et aussi aux pédiatres) sera de soutenir (théoriquement, et s'ils le jugent bon, évidemment) le programme psychoécologique et de lui reconnaître un caractère scientifique suffisant pour que l'expérience soit tentée. Cela est la condition sans laquelle aucun résultat bénéfique global - qui de toutes façons nécessitera une ou deux générations avant d'être sociologiquement sensible - ne saurait apparaître (mais des résultats individuels favorables pourraient vraisemblablement apparaître très vite en cas de "conversion" d'adultes à la psychoécologie !) Ce rôle serait également de préciser, par des confrontations d'opinion et des critiques constructives que nous souhaitons engendrer, les modalités optimales à retenir pour cette vaste opération de solidarité et d'assistance de type préventif. Ce rôle serait, enfin, dans le cas des médecins de famille, là où il en reste, de suivre, avec l'assentiment des parents, l'évolution psychoécologique de l'enfant et d'éviter que des dérapages n'apparaissent. On verrait ainsi surgir dans l'avenir une nouvelle spécialité semi-médicale, tenant quelque peu de l'instituteur, du pédiatre et du psychologue, mais aussi de l'aumônier ou du pédopsychanalyste : le conseiller psychoécologique... La société n'aurait rien à y perdre, bien vraisemblablement ! Et cela viendrait combler la perte à peu près définitive des conseillers spirituels personnels (parfois religieux) qui étaient autrefois si importants. Mais ce conseiller psychoécologique devra faire beaucoup plus que conseiller les enfants, il devra les aimer comme ses propres enfants ! De tels parrains et marraines à la mode psychoécologique devraient pouvoir se trouver parmi les écologistes humanistes, quitte à ce qu'ils se retrouvent un peu dans la peau de ces instituteurs de la IIIème République qui apportaient aux enfants tellement plus que du savoir ! Ce que s'efforcent encore de faire quelques conseillers d'éducation modernes généreux, de ci, de là....

Pendant l'adolescence, voire à l'âge adulte, ce conseiller devrait toujours pouvoir (un peu comme ces aumôniers ou ces enseignants avec qui l'on restait en relation toute une vie) représenter l'ancrage nécessaire si un problème psychologique majeur survient, problème auquel le patient ne saurait faire face en dépit de sa formation psychoécologique. C'est, entre autres raisons, dans la perspective d'une éventuelle mise en place future d'un réseau de tels conseillers que nous avons créé l’Association Internationale de Psychoécologie, et aussi lancé l’idée d’un Mouvement Bluepeace, ouverts à tous les médecins, psychologues, pédagogues et enseignants qui penseraient pouvoir contribuer intellectuellement à notre recherche ou participer à nos efforts. Nous ne voulons pas en effet être taxé de théoricisme ne proposant aucune action concrète, aussi modeste que puisse être cette action.

 

LA PSYCHOECOLOGIE NI MORALISME NI EUGENISME NI IDEOLOGIE NI RELIGION MAIS PSYCHOTHERAPIE PREVENTIVE DOUCE.

 

Notre initiative qui, on le voit, n'est pas que théorique, risque d'être très diversement interprétée ! Outre son aspect utopique, voire "angélique" ! Auquel nous ne pouvons rien, mais que l'on nous reprochera, on parlera de "réarmement moral", ou d'eugénisme - voire de religion - déguisés. Nous en sommes loin pourtant : la recherche de la santé psychique pour tous (objectif de toute action antifasciste de grande envergure reposant sur une meilleure connaissance de l'homme et réalisant que les fascistes en tous genres ne sont finalement que des malades psychiques), cette santé, donc, n'est pas plus un eugénisme que ne l'est la recherche de la santé pour tous - d'autant que nulle génétique n'est impliquée, (mais le terme eugénisme a tendance à déborder son étymologie, on le sait).

Cette santé psychique (qui inclut une joie de vivre aussi totale que possible sans imposition de sur-moi abusifs) ne sera pas pour nous une affaire à visée morale ou religieuse, non plus. Cela pourra même presque plutôt paraître l'inverse, puisque nous dirons : s'il s'avère qu'il y a du bon, du sain et du joyeux derrière tel ou tel aspect de "l'immoralité" (et de l'irreligieux), qui nous paraisse plus liée à des interdits culturels que réellement dommageable, prenons-le aussi, si cela peut être salutaire. Ce que n'ont pas craint de dire Freud, Reich et autres Nietzsche ou Marcuse, rendons-leur cet hommage même s'ils n'ont pas du tout su éviter, ce faisant, de provoquer quelques troubles majeurs chez leurs lecteurs du fait d'une libération de pulsions qui ne connaissait plus de limites, ou plus assez.

Répétons-le : changer la vie (dans le sens d'une amélioration) ne signifie sans doute pas comme le croyaient (ou le faisaient involontairement croire) un peu trop ces messieurs, ou certains autres, simplement se libérer de tout maître, en soi ou hors de soi, mais c'est bien plutôt (ce que Gide comme Illich et quelques autres, qui ne sont pas de si mauvais libérateurs non plus, ont bien vu) "changer le rapport de soi à soi et aux choses" (l'expression est de Domenach, op. cité). Et, sur le plan social "ébaucher ici et maintenant une société alternative et des hommes autonomes" (même auteur), fortement inspiré par Mounier.

Auto-nomes, nous l'entendons ainsi, c'est-à-dire régis par un "eux-mêmes" conscient, au lieu de l'être par des pulsions super libérées, (même s'il n'est pas question de se priver des joies qu'elles nous apportent, ces pulsions), ou au lieu d'être régis par des éléments (extérieurs et intérieurs) non soumis au crible d'un jugement sain et éclairé.

La question qui se pose sera alors de savoir autour de quoi axer une telle réforme “sociale“ (à visée psychothérapeutique préventive, ne l'oublions pas), qui aura certes un petit côté ontologique, ce qu'a bien vu le même Domenach (qui préfère parler de révolution là où nous parlons d'évolution) lorsqu'il dit, (en se référant implicitement à la "révolution personnaliste et communautaire" de Mounier) qu'elle "sera ontologique ou qu'elle ne sera pas" (op. cité). Ce que n'ont, par contre, pas compris les théoriciens marxistes-léninistes, et ce qui est un des éléments ayant conduit aux faillites que nous observons aujourd'hui à l'Est.

Cet axe, cet "appui" tout au moins, destiné à permettre l'apparition de la dite évolution ce sera pour nous, nous l'avons dit, le bipôle "Nature - Personne". Nature envers laquelle nous tenterons, en tant que pédagogues, de générer, chez l'enfant, une confiance. Avec une éthique se voulant naturelle, sans paganisme ni mysticisme, - simplement en essayant de chercher quelles seraient les techniques appropriées pour inscrire l'enfant dans un accord entre sa nature naturante et sa nature naturée, termes retenus comme base de travail faute de disposer de meilleurs. Ce qui constituera l'essentiel de notre réflexion tout au long de cet ouvrage, et tant pis si on parle alors de moralisme ou de religiosité, ou de mysticisme. Certes nous recommanderons d'habituer les enfants à pratiquer le recueillement occasionnel, la "mise à l'écoute de la Nature" et même une adresse à cette Nature (ce qui ressemblera fort à une oraison), notamment pour l'aider à faire du bien autour de lui, et, au moins, de respecter les autres, mais ce sera exactement comme nous recommanderions de les habituer à se brosser les dents chaque jour, à faire de l'exercice et à ne pas manger n'importe quoi n'importe quand : pour des raisons de santé. Et aussi à dire merci, s'il vous plaît, bonjour etc.: pour des raisons socioculturelles. Toutes choses dont ils resteront libres de se débarrasser par la suite, évidemment. C'est, à nos yeux, quasiment du bio-culturel que nous proposerons finalement, ce faisant, même si la validité du côté "bio" de l'opération n'est pas encore aussi admis qu'il l'est par exemple pour les traitements de chirurgie esthétique pour lesquels la "norme" esthétique (assimilable à du culturel) est admise sans grande discussion comme une norme biologique, (alors que l'équivalence est là contestable).

C'est dans ce contexte bio-culturel que nous inclurons diverses autres recommandations telles qu'un "culte" (très simpliste: des fleurs !) aux défunts que l'on aimait (culte qui existe déjà mais se perd) - y compris un culte aux grands bienfaiteurs de l'humanité - par le biais de pensées par exemple, à eux dédiées. Nous irons même jusqu'à ne pas forcément décourager les parents qui souhaiteraient voir leurs enfants s'inscrire à un quelconque catéchisme (d'une des grandes religions, de préférence, tout de même) ! Mais cela à la condition d’expliquer en temps voulu que ce Bon Dieu, ce Yahvé, ou cet Allah dont on n'aura pas manqué de lui annoncer "l'existence", ce sont simplement d'autres noms pour "la Nature". Quant aux belles histoires que l'on raconte autour, et bien, ce sont de beaux "contes et légendes" comme il s'en trouve dans tous les pays...! Et où est le problème, si l'on ne va pas plus loin ?

Ce qui devrait, dans le cas des chrétiens, être (théoriquement) d'autant plus facilement accepté que les Ecoles du dimanche protestantes ou les catéchismes d'après Vatican II n'ont plus rien à voir, mais alors vraiment plus rien avec ce que disaient les bébêtes catéchismes d'antan - et la moindre des surprises du lecteur curieux de vérifier nos dires sera de voir Luther mis, sur un chapitre entier, parmi les grands hommes à révérer dans certains catéchismes catholiques des années 70 (il y a eu réaction depuis...). De quoi retourner quelques papes dans leur tombe, mais aussi de quoi réajuster notre vision du catéchisme catholique ! C'est que les "marchands d'illusion" (Alain) ont réalisé quelques-unes (quelques unes seulement, hélas !) de leurs erreurs. Mais c'est aussi que la "marchandise" qu'ils proposent pourrait bien ne pas être aussi totalement illusoire que cela finalement.

Pourra-t-on pour autant parler de "religionisme" à propos de la psycho-écologie ? Nous ne le pensons pas, en dépit de la similarité de vocabulaire et du recours au terme " religinal", et ceux qui le soutiendraient ne seraient, selon nous, que les dignes successeurs des bigots qui ne virent dans la psychanalyse qu'une médecine diabolique parce qu'on y préconisait de ne pas se culpabiliser pour des pulsions sexuelles ou asociales. Chercher à utiliser médicalement quelques-unes des vertus psychiques éventuelles (mais probables) de la prière (devenue adresse à la Nature) ou d'une foi en un monde non absurde après avoir "aseptisé" cette foi et ces prières (c'est-à-dire après les avoir débarrassées de toute crédulité abusive, malsaine) n'a pas plus de raison d'être le fait d'un esprit religieux dépassé que suggérer le caractère normal des pulsions oedipiennes (ou d'autres tout aussi "immorales") n'en a d'être le fait d'un agent du diable ! C'est de la recherche - et de la pratique - psychothérapique pure et simple, et, comme déjà dit, il s'agit de ne pas refaire à la psychoécologie, et en sens inverse, le procès de Galilée !

D'autres lecteurs - ou les mêmes - refuseront peut-être tout caractère médical à la psychoécologie par suite de sa composante philosophique, de son originalité d'application et de son caractère passablement abstrait. Nous ne nous accrochons à aucune terminologie, mais ne voyons pas comment des efforts en vue de l'optimalisation (ou de la consolidation) de la santé psychique, avec son épanouissement comme objectif ultime, et la prévention d'épidémies de troubles psychiques même légers, qu'ils soient ou non "de société" sauraient échapper au qualificatif de médical. Ne saurait-on plutôt admettre qu'il s'agit là d'une - très modeste - prolongation du pas de géant fait par Freud lorsqu'il a, (avec le surmoi et l'inconscient pris en considération dans une perspective psychothérapique), fait rentrer la médecine moderne dans les domaines de la philosophie (ou l'inverse), en reprenant, le tout premier de nos contemporains, la tradition ancienne unissant ces deux termes ?

Le problème de Freud était seulement de guérir des troubles manifestes, parfois prononcés, d'individus qui venaient, sauf exception, librement consulter parce qu'ils se sentaient sinon malades du moins dotés de quelque trouble. Le fait que la psychoécologie concernera essentiellement des enfants qu'il s'agira de protéger et de fortifier au mieux avant de les lâcher dans le tourbillon de la vie ne nous paraît pas remettre en cause son caractère fondamentalement médical, même s'il devait s'avérer que des adultes y trouvent un enrichissement personnel (non financier !) inattendu. Et même si des implications socio-politiques (lesquelles sont, en partie, le point de départ de notre réflexion) sont à prévoir ! L'idée d'une vaccination psychanalytique, qui constituera le fer de lance de la psychoécologie pourra certes surprendre mais la science médicale a-t-elle jamais progressé autrement qu'en élargissant son domaine ? Ceci à la fois dans le temps (on prévient de plus en plus l'apparition de troubles pour avoir à les soigner de moins en moins, c'est là l'avenir,

surtout en matière psychiatrique) et dans la définition de ce qui relève d'un traitement. Le "fou" n'existe plus que comme malade mental. L'alcoolique, le violent, l'obsédé sexuel sont reconnus désormais comme des malades, donc des irresponsables, victimes soit de leurs gènes, soit de circonstances qui n'ont pas permis l'apparition en eux d'une santé psychique adéquate, soit aussi (et peut-être surtout) d'un manque total d'information sur l'existence en eux-mêmes de pulsions dont il convenait de se méfier quelque peu - et c'est sur ce dernier point que la vaccination psychanalytique prend le plus d'importance (ce qui, incidemment, obligera à faire la distinction entre "malades" - de ce type de "maladie" - informés mais incapables d'accepter - ou d'exploiter - les informations reçues et malades non informés). Le toxicomane avancé, lui, rentre dans la catégorie des malades depuis peu - sauf pour quelques esprits bloqués par un système moral ou idéologique dépassé. La criminalité n'est pas encore vraiment considérée comme pathologique, mais vous et nous savons que ce n'est, surtout pour les monomaniaques, qu'une question d'années. Et en ce qui concerne les excès d'égoïsme, d'agressivité, de vanité sociale, de dépendance vis-à-vis de l'argent, de volonté de supériorité, de puissance, et d'autoritarisme, peut-être nous suivez-vous lorsque nous voyons du pathologique (nullement dramatique en général, mais du pathologique tout de même), derrière tout cela ? - s'agissant de personnes ayant tout simplement un quelconque "noeud" dans le cerveau- avec de nombreuses sous-catégories, assurément que l'avenir classera pour nos descendants ; le plus courant d'entre ces noeuds étant bien probablement celui de l'ignorance par paresse intellectuelle - ignorance qui peut mener ceux qui refusent de "se fatiguer (un minimum) les méninges" à des extrémités pénibles pour eux !

 

Aussi révolutionnaires que ces idées sur l'aspect maladif de comportements si courants puissent paraître à certains, elles n'ont rien de nouveau. Déjà Spinoza les avançait il y a quelques siècles (Ethique dernières parties) ! Et puis comment refuser à la médecine le droit de se préoccuper de l'homme souffrant, quelle que soit la forme de sa souffrance ? Et qui nierait que le criminel, le violent, le mégalomane, aussi bien que le drogué (de n'importe quel type de drogue) souffre (au sens large du mot, certes) de la violence, de la mégalomanie ou de la dépendance dont il est atteint ?

Quant à l'extension sociale (préventive plutôt que curative) de toute psychothérapie se voulant efficace face aux troubles psychologiques du monde moderne cela ne s'inscrit-il pas dans le prolongement direct de la pensée d'Adler - et aussi dans le cadre de la psychiatrie sociale qui commence, enfin, à se développer sérieusement ?

Relativement à l'empiètement auquel nous procéderons sur le domaine habituel du philosophique, du religieux et du métaphysique, et, pour certains, du "sacré", n'y a-t-il pas toujours eu, là aussi, une constante tendance dans ce sens depuis le jour où le médecin a remplacé le prêtre-guérisseur-sorcier ? Le grand-prêtre n'a-t-il pas suffisamment longtemps accaparé, dans le passé, la science à des fins religieuses (prédiction des éclipses, connaissances mathématiques réservées aux seuls grands-prêtres, etc..) pour que la science s'efforce enfin de recenser tout ce qui en matière de connaissances de la psychologie des profondeurs a été propriété exclusive des religions (souvent à des fins de piégeage certes, mais quand même le plus souvent, par simple générosité et souci de répandre le bien, il ne faudrait pas l'oublier) ?

Et si l'on a pu parler fort longtemps de mystères à ce sujet (mystères ayant à l'origine pour

Signification : ce qui ne doit être connu que des seuls initiés) il est grand temps de poser sur

la table de laboratoire ces mystères en allant plus loin que Freud si possible, afin que les secrets qui s'y trouveraient (et il semble bien en rester quelques-uns) soient utilisables par tous au lieu d'être réservés à ces seuls initiés, aux seuls souscripteurs, aux seuls élus ou aux seuls membres de la "secte"...!

Après avoir réappris, largement grâce à des techniques de type psychanalytique, reconnaissons-le, à,- plus sérieusement que dans le passé - soigner l'esprit par l'esprit, n'est-il pas temps de chercher, de la même façon, à le fortifier, et à l'immuniser contre toutes sortes de troubles qui le guettent, mieux également que cela n'a été fait dans le passé ? Et ce nullement en cherchant (très illusoirement à notre époque) à éviter tout contact avec ce qui le "contamine" (?) ou le "déboussole" - mais en lui conservant toutes ses facultés de défense, d'immunisation (dont, éventuellement celle découlant d'une sublimation) et en l'éduquant. Or seul ce dernier point est l'objet de tous les efforts des pouvoirs publics depuis un siècle ou deux (mais l'on s'en tient beaucoup trop à l'enseignement dit "utile") !

Ne saurait-on concevoir que ce soit aux psychoécologistes volontaires (en attendant que la société réalise qu'elle a tout intérêt à former et appointer des conseillers de cette spécialité dans les écoles) de reprendre le flambeau des mains de ces religieux et de ces instituteurs républicains qui étaient pleins de bonne volonté mais sont désormais complètement dépassés, en Occident, dans leur fonction traditionnelle d'apporteurs d'harmonie au monde, que ce soit pour l'individu ou pour la société ?

Non pour éliminer définitivement les premiers, d'ailleurs, car beaucoup d'entre eux se modernisent (et se rallieront peut-être à la psychoécologie) mais pour assurer avec ceux-là la transition vers une sorte de communauté thérapique aussi large que possible, à même d'assurer cette sociopsychothérapie qui est notre objectif ultime. Type de thérapie vers lequel on se dirige tout doucement, déjà un peu aux USA, avec des psychothérapies de groupe, celles en "case-work" mobilisant toute une équipe en plus de la famille, ou avec des psychothérapies institutionnelles, familiales ou de couple etc. (voir par exemple Jones M. "Therapeutic community" New York Basic Books 1953 parmi une très abondante littérature à ce sujet). Mais tout cela reste très ponctuel.

Apporter l'harmonie à l'enfant, au mental comme au physique, n'est-ce pas déjà le but de tout pédiatre ? L'apporter à la société, n'est-ce pas l'objectif de la médecine sociale - sans parler de la médecine préventive en général ? Et ceci sans sous-estimer le moins du monde les programmes de développement économique (écologiquement conscients !) et de (ré)insertion socioprofessionnelle qui conservent l'évidente priorité du "primum vivere" - dans la mesure où il ne s'agit pas de "récupérer" au sein d'une société excessivement productiviste des jeunes gens refusant d'entrer dans un système un peu trop aliénant , encore plus pour ceux socialement défavorisés !

Relier (re-ligare, en latin) ce qui peut-être coupé en l'humain, au psychique comme au mental là encore, n'est-ce pas affaire médicale ? Or n'y a t il pas lien plus visiblement coupé chez beaucoup de jeunes surtout, que celui qui existe entre l'individu et sa nature ? Y a-t-il une autre "déconnection" plus importante et plus urgente à reconnecter ? Et si, pour re-ligare il faut, comme l'ont très bien vu les re-ligions passer par une forme de suggestion, qu'elle soit appelée la narcothérapie douce (qui, dans notre position, n'affaiblirait pas la personnalité ultérieure de l'enfant) ou qu'elle soit, chez l'adolescent et l'adulte, appelée tentative de réflexion par le biais de la pensée philosophique (la logothérapie), en quoi cela rendrait-il l'opération moins médicale ?

Le docteur Caycedo, fondateur d'une sophrologie à forte consonance hypnoïde ne donnait-il pas à cette technique (qui n'a pas encore tenu ses promesses) l'objectif de voir les patients aboutir grâce à elle à la pratique d'une philosophie humaniste en plus de parvenir à un épanouissement de leur personnalité ? [A. Caycedo, "Progrès et sophrologie" - Stokvis et autres, "Introduction  à l'hypnose et à la sophrologie", Maloine 1972]. Nous n'innovons donc que fort partiellement. Ainsi il ne serait pas raisonnable de refuser l'extension du rôle de la médecine que nous préconisons car il ne s'agit là que d'une prolongation d'un mouvement amorcé par Hippocrate et Galien, poursuivi par Harvey, Pasteur et Freud et si bien souligné par J. Hamburger ["La puissance et la fragilité" Flammarion 1972] : "Défenseur du corps humain contre la maladie, le médecin devient, par une extension naturelle, un avocat de la personne humaine".

D'aucuns pourront considérer que tout cela est "du vent", ou "du cinéma" et que nous ne ferions rien d'autre que reprendre la pratique ancestrale consistant à accompagner la partie médicale d'une "intervention" (ce serait, en l'occurrence, la psychothérapie de soutien du psychoécologiste) par une partie non médicale (en apparence) qui serait notre "philosophie psychoécologiste". Ceci tout comme le chaman se livrait à des incantations et à des cérémonies propitiatoires en même temps qu'il préparait herbes et philtres et tout comme dans diverses sociétés non occidentales on prononce des prières et les formules appropriées en complément du (voire en guise de ! ) médicament - autant dire que nous pousserions un refrain présenté comme philosophique en nous imaginant que cela aura quelque effet positif, suite à nos considérations (contestables, nous l'admettons, mais peut-être dignes de considération) sur la logothérapie !

Sans accepter de considérer le petit "exposé" du chapitre premier comme le moins du monde incantatoire, nous devons admettre qu'il puisse être (au moins pour des adolescents et des adultes cultivés) un outil thérapique ayant (c'est en tous cas notre espoir) quelque "influence", non parfaitement rationnelle (au sens que l'on donne à ce terme à l'heure actuelle, mais il peut évoluer) - ce qui pourra passer comme un tantinet incantatoire, évidemment, aux yeux des puristes de la rationalité, qui ne manqueront pas de faire entrer certains de nos propos dans la catégorie de ces "coquecigrues de l'écologie irrationnelle" qu'ils dénoncent si fort depuis Heidelberg. Nous inciterons également le lecteur à revoir, et élargir (le moins possible, nous sommes les premiers à le souligner) sa définition du rationnel. Nous disons le moins possible, car il serait sinon trop facile de tomber dans la superstition, le spiritisme, le mysticisme, la magie (blanche, bleue ou noire...!), la science-fiction, la mythomanie et la parapsychologie extravagante. Cela tout en gardant un oeil (prudent) ouvert sur une parapsychologie qui se contenterait de vaguer sans extravaguer ! C'est qu'il convient de se souvenir que l'irrationnel est la porte ouverte à toutes les aventures, outre qu'il est la source de divisions entre les hommes que seule la raison sait unir... Mais il faut bien tenir compte des réalités, même lorsqu'elles ne cadrent pas avec notre définition du rationnel. Ceci également en matière scientifique, et des ouvrages comme ceux de M. Cazenave "La science et l'âme du monde" Imago 1983 ne pourront qu'informer ceux que cette délicate question intéresse sur le plan théorique. Notre philosophie psychoécologique sera donc largement l'outil semi-direct ("semi" parce que nécessitant un éducateur intermédiaire) de notre action prophylactique (et accessoirement, thérapeutique) ce qui la différenciera bien de la théorie psychanalytique traditionnelle, laquelle se veut l'ossature intellectuelle mais non l'instrument de la thérapeutique correspondante.

 

 

PRAGMATISME DE LA PSYCHOECOLOGIE

 

Notre prophylaxie (notre "cure", préventive) psychoécologique - que nous pourrions aussi bien nommer "psychosynthétique", ou psychostructurante - n'aura pas en fait d'ossature théorique bien complexe : d'une part elle reprendra quelques points de la théorie psychanalytique (importance de la sexualité mise à part, mais la libido des dernières années de Freud devenait de moins en moins sexuelle et en tous cas de plus en plus vaste), d'autre part elle restera passablement empirique. C'est qu'il ne semble guère possible d'agir (préventivement) en parfaite connaissance de tout ce qui serait à l'origine des inadaptations, perturbations et troubles sérieux en matière de psychisme, les dissidences freudiennes l'ont assez clairement souligné, si besoin était. Par contre nos connaissances pourraient bien être suffisantes pour donner un sens acceptable à une approche pragmatique. Plusieurs auteurs ont fait remarquer que l'hygiène mentale (vilain mot mais ne serait-ce pas ce que les Grecs appelaient la sagesse et que nous aurions tendance à appeler la santé neuronale ? ) se trouve à peu près au point où en était l'hygiène publique à la fin du siècle dernier : tout en ignorant l'étiologie et l'épidémiologie de nombreuses maladies infectieuses on parvenait parfois à limiter les dégâts, en se basant sur des règles d'hygiène découlant de notions assez vagues sur les modes de transmission microbienne et les sources de contamination [F. Cloutier, "La santé mentale" PUF 1966]. L'exemple du Dr Snow est révélateur : ce chirurgien avait, pour enrayer une épidémie de choléra, pensé à enlever la poignée du puits où s'approvisionnait tout un quartier de Londres. Et ça avait marché: l'épidémie avait été enrayée. L'empirisme, un empirisme aussi intelligent que possible, précède souvent, c'est vrai, la connaissance scientifique et ce que nous proposerons ne sera rien d'autre que tenter d'ajouter une "poignée psychoécologique" à la source des connaissances psychothérapeutiques où s'approvisionne le monde industrialisé pour faire face à ses problèmes de santé psychique. Cela un peu pour voir si, comme nous le soupçonnons fort, "ça marcherait".

Cette "poignée" s'articulera sur l'idée que si nous sommes dans la nature, la nature est aussi en nous, et peut nous permettre d'agir (serait-ce cybernétiquement ? ) sur nous-mêmes, selon certaines règles, probablement assez souples, qu'il serait de notre propre intérêt de respecter (et que nous pourrions présenter sous l'amusante forme d'un "naturisme psychique" puisqu'il conviendrait de commencer par se mettre à nu, à nos yeux tout au moins, en nous dépouillant temporairement, pour mieux les reconnaître, de nos pulsions). S'imprégner de cette idée par préparation psychologique ou narcothérapie institutionnelle, en complément d'une éducation générale aussi poussée que possible en qualité, dans le cas des enfants, ou en prendre connaissance par réflexion philosophique (se voulant logothérapique) dans le cas des adolescents serait l'objectif prioritaire qui prolongera notre interrogation biologique. La disposition neuronale correspondant à ce stade de prise de conscience ne réaliserait-elle pas une sorte de supra-conductivité dans son domaine ? Une neuro-hormone dotée de vertus particulières serait-elle alors synthétisée qui resterait à découvrir (alors que l'on a déjà découvert, par exemple, celle des élans amoureux, la lulibérine - dont on ne sait encore cependant si elle intervient en cas d'amour idéalisé ! ) ?

En attendant confirmation ou infirmation, nous nous rallions à l'idée qu'il existerait, par logothérapie interposée faisant état d'un certain verbe (et si possible pas d'un verbiage), une pré-substance psychotrope, et des techniques d'éveil et d'entretien de ce qui serait une formidable et fondamentale potentialité de notre être à devenir fort psychiquement (sans que cette force ait rien de dangereux pour personne). Ceci tout comme il existe (étapes intermédiaires) des techniques d'éveil du sens artistique, de la solidarité etc. tous "sens" latents en nous et profitables tant à notre équilibre qu'à notre bonheur - sans parler de l'harmonie de la société.

L'ensemble de ces techniques d'éveil paraît d'ailleurs pouvoir être traduit en termes de cybernétique avec la capacité pour le système (remarquablement) informatisé que nous constituerions (peut-être) de s'autoréguler "idéalement" en optimalisant et en tirant le meilleur parti de chacun de ses degrés de liberté pour assurer l'harmonieux fonctionnement de l'ensemble en tenant compte des conditions particulières à chaque individu. Il ne s'agirait alors que de placer l'enfant dans des conditions telles qu'il puisse ensuite s'autoprogrammer librement, et intelligemment, conformément à sa nature. Ce qui peut laisser place à la plus grande fantaisie, voire à quelque anarchie qui peut être très féconde· (cf. E. Morin "Le paradigme perdu : la nature humaine") mais doit vraisemblablement également impliquer le respect de certaines limites et de certains "impératifs" - généralement présentés comme "moraux" - qui seraient inscrits, eux, dans le "niveau d'organisation" précédant le (ou englobant le) nôtre autant que dans nos schémas neuronaux potentiels. Le tout laissant soupçonner que les notions de "syntaxe neuronale" et de "référentiel neuronal optimal" ne sont pas forcément dépourvues de fondement, et de capacité à remplacer une "morale" devenue désuète, à force d'avoir été trop manipulée.

 

 

Voilà quelques-uns des éléments du (vaste) programme que nous allons nous efforcer dans l'avenir de développer en gardant en mémoire l'idée que si nos connaissances en matière de santé neuronale et de neurotransmetteurs sont aussi modestes que l'étaient celles du Dr Snow en matière de transmission microbienne, donc en sachant que nous tâtonnons nous aussi (et parfois bien maladroitement, sans doute), il n'est pas impossible que nos tâtonnements aillent dans la bonne direction en cherchant à réactiver une logoactivité positive, une action d'un certain verbe sur l'homme. Il manquera, assurément, et pour longtemps encore, à notre psychoécologie l'assise scientifique suffisante qui lui eût permis de se voir rapidement retenue comme "enseignable" (scolairement parlant), au même titre que la psychanalyse (qui ne l'est guère, hélas, qu'en terminale et sans mention suffisante de ses faiblesses pour celle freudienne) alors que tout ce qui touche aux pulsions devrait être enseigné dans le primaire - mais cela viendra, encore plus vite si les découvertes neurologiques futures corroborent certaines de nos hypothèses.

Plutôt que d'attendre, nous pousserons chacun à, dès à présent, répondre à la question que posait J. Monod, le scientifique le moins suspect de complaisance envers tout supra (ou extra) rationalisme. "L'animisme, disait-il dans "Le hasard et la nécessité", établissait entre la nature et l'homme une profonde alliance hors laquelle ne semble s'étendre qu'une effrayante solitude. Faut-il rompre ce lien parce que le postulat d'objectivité l'impose ?" L'impose - ou semble l'imposer à ceux dont l'approche de la question est peut-être un peu étroite ? Nous pencherions pour cette deuxième hypothèse, sans renier nos attaches scientifiques, et répondrons donc négativement à la question de Monod : ce lien, il ne faut surtout pas le laisser se rompre plus qu'il ne l'a déjà été, précisément du fait d'un postulat d'objectivité qui pourrait bien être un peu plus court que prévu, - mais aussi par suite des excès du progrès technique, de l'urbanisation et autres éléments qui "déboussolent" un peu trop le petit d'homme. Ce lien, il faut sans doute le rétablir, le rénover. Tant pis si cela a bien un petit aspect religieux: il ne convient pas de buter contre cet apparent obstacle, qui peut être tourné en parlant de religialité.

Notre préoccupation thérapeutique n'apparaîtra plus guère au chapitre suivant, occultée qu'elle sera par la réflexion semi-philosophique annoncée, laquelle semblera bien un brin dualiste, mais il ne s'agira que d'un dualisme didactique, notre position étant que l'esprit et la matière sont deux expressions d'une même réalité sous-jacente. La distinction monisme-dualisme ne tient d'ailleurs guère devant la science la plus moderne : "Le clivage entre activités mentales et activités neuronales ne se justifie plus." (J.-P. Changeux, op. cité), ce qui est fort moniste. Mais l'esprit est-il une simple activité mentale ? Question qui pourrait bien faire surgir un petit dualisme au sein du monisme...tout comme la distinction des deux types de Natures le fait au sein du monisme spinozien, de toutes façons, et ce depuis fort longtemps .

 

Notre discours paraîtra sans nul doute assez fruste à des professeurs de philosophie qui auraient la bonté de nous lire. C'est que nous ne sommes pas agrégé de cette noble branche, et c'est aussi que nous cherchons à rendre la psychoécologie accessible à tous : il s'agit donc de réflexions se voulant de bon sens plus que de philosophie. D'une philosophie qui tient tout de même une place non négligeable dans cet ouvrage du fait que les philosophes qui cherchent à éclairer l'homme sur son monde et sur lui-même, dans une perspective de bonheur et d'équilibre accrus, font, comme Ravaisson, de la "philosophie médicale" sans bien s'en rendre compte. Ce dont le lecteur sera encore plus convaincu s'il accepte nos thèses relatives à la logoactivité.

A ceux qui trouveraient que la part faite à la "nature" est excessive, et que rien n'est plus vague que ce vocable (ce que nous reconnaissons) nous proposerons de se demander pourquoi tant d'auteurs (dont nous venons de le voir, Monod) y font allusion. Et aussi pourquoi la plus prestigieuse et la plus célèbre revue scientifique du monde s'intitule précisément "Nature". Simple détail, bien sûr, mais qui pourrait être symptomatique de quelque chose de plus tout de même et peut aller dans le sens d'une revalorisation (parfaitement scientifique) des thérapeutiques sociales naturelles d'antan, de type chamanique. Lesquelles constituaient, Monod, et tant d'autres, l'ont bien vu, le plus parfait des remèdes contre les inadaptations, aussi bien que contre le "traumatisme de la naissance" d'Otto Rank. Traumatisme, et inadaptations que notre vie moderne ne paraît guère être en mesure d'effacer chez tous ceux qui les ressentent, sous la forme plus ou moins claire d'une angoisse de type existentiel trop vivement ressentie, ou au contraire trop âprement camouflée sous toutes sortes d'activités enivrantes et excitantes, destinées à "ne pas avoir à y penser", ce qui ne vaut sans doute pas beaucoup mieux !

 

Notre rôle, dans cette optique, sera des plus modestes : nous chercherons, certes, à persuader et à convaincre, afin de permettre au "mouvement psychoécologiste" de se développer, mais nous serions, même en cas d'insuccès simplement satisfaits d'avoir lancé une réflexion sur la psychoécologie. Nous restons en effet avec l'intuition qu'il y a, là derrière, quelque chose à trouver et que l'essentiel est de "creuser" ou, au moins, d'attirer l'attention dans cette direction. D'autre part il ne peut s'agir que d'une recherche collective, et ce qui compte alors c'est de faire sa part, part dont on ne peut savoir à l'avance si elle sera faible, importante (ou même parfaitement inutile) dès lors qu'il s'agit d'un domaine passablement abstrait. Vincent de Paul et A. Schweitzer étaient, eux, sûrs de faire oeuvre utile. Ce ne pouvait, au départ, être évident pour Janet ou Freud, pourtant leur apport est des plus considérable. Mais de combien "d'aspirants-Janet" ou "d'aspirants-Freud", n'ayant proposé au monde que leur "illusion" parfaitement inutile le monde n'est-il pas parsemé...? Est-ce une raison pour se taire plutôt que de risquer d'exprimer au pire des bêtises au mieux des idées sans intérêt ? Il nous semble que l'essentiel est de faire de son mieux, et puisse-t-on nous pardonner d'avoir quelque peu cru que notre "croyance" pourrait bien être autre chose qu'une simple erreur et pourrait apporter un petit quelque chose de positif.

Le fait que notre logothérapie semble rejoindre une certaine réalité bio-cybernétique ou bio-électronique (on dit aussi " bionique" ), encore bien vague il est vrai, sera l'excuse que nous présenterons pour nous faire pardonner l'aspect un peu irréel et flou qui se dégagera de cet ouvrage, car alors en cas de confirmation de ce rapprochement dans l'avenir entre logoactivité et bionique, notre "illusion", non seulement ne serait pas une erreur mais encore se transformerait sinon en vérité scientifique pure et simple (c'est probablement exclu) du moins en vérité psychobiologique. Cela serait déjà bien encourageant ! On nous reprochera moins, alors, espérons-le, de chercher à faire passer "l'action psychologique" dans le domaine de la santé publique (ses preuves étant faites dans les domaines politiques et religieux). Et puis, s'il existait,(que ce soit par hasard ou non par hasard), au delà de ce à quoi nous avons accès directement, quelque autre réalité, quelque autre niveau d'organisation situé à un degré d'abstraction supérieur, qui ne soit pas sans concerner notre psychisme (par exemple si nous avions la faculté d'y avoir parfois accès, sous condition) il ne devrait être mauvais pour personne de s'interroger à son sujet, non plus que d'en tenir (éventuellement) compte, à l'occasion, dans un système pédagogique. Ce que nous proposerons, pour notre part, de faire avec une prudence et une circonspection tout à fait contraires à l'adhésion aveugle que les religions ont toujours exigé, et dans une perspective également fort différente : si les religions ont pour but essentiel l'embellissement de la vie de ceux pour qui elle n'est pas bien rose (ou pas assez à leur goût), le but prioritaire du psychothérapeute que nous sommes est de tenter d'immuniser les jeunes contre les désordres psychiques en les rendant aussi forts que possible face aux épreuves et aux pièges qui attendent de plus en plus d'entre eux surtout en milieu urbain. Il est peut-être temps, pour cela, qu'après avoir (enfin !) développé une conscience écologique les hommes aillent plus loin en développant, par le biais de la réflexion sur ce que peut bien être une psychanalyse écologique, une authentique conscience psychoécologique, prolongeant certes la conscience religieuse par bien des aspects, mais la dépassant par d'autres. Si la psychoécologie reprend à son compte certains aspects des religions c'est, en partie, afin de ne pas tomber dans le réductionnisme outrancier tant du scientisme que de la psychanalyse freudienne (dont il s'agit cependant, là encore, de conserver les aspects positifs). Entre un scientisme, ou un matérialisme mécaniciste réductionniste, et des religions par trop "irrationnalistes", une troisième voie bénéfique à tous les psychismes doit pouvoir être dégagée : celle de la crédivité raisonnable, et raisonnée, celle de la religialité, celle de la foi en la Nature. C'est celle que nous proposerons de faire découvrir à tous les adolescents, après les avoir éveillés, dans cette perspective, dès leur tendre enfance. Cela au nom d'une action humanitaire de très grande envergure impliquant une " pédagogie antifasciste" quasi dès la maternelle.

C'est que, pour peu qu'on y réfléchisse sérieusement, l'action humanitaire va bien au delà de l'aide en vivres et médicaments, ou en assistance technique, économique et scolaire à des populations affamées. Elle conduit à l'assistance psychique la plus élevée et la plus large possible, dans la perspective de la mise en place de structures socioéconomiques respectant l'humain autant que faire se peut, et par priorité ! Ce qui s'appelle faire de la politique au sens le plus noble du terme, et l'on peut alors dire : action humanitaire, action antifasciste, même combat ! Celui "pour l'homme", auquel Emmanuel Mounier nous invitait il y a plus de cinquante ans. Par ailleurs, y a-t-il autre chose que la foi - une foi calme et réfléchie, s'entend - pour "former à l'amour" ? A cet amour de bienveillance et de générosité que les scolastiques opposaient à l'amour de concupiscence, qui n'est, lui, jamais qu'amour de soi ? Et ne faut-il pas plus que jamais former à cet amour ? "Si le monde n'a plus de coeur il va mourir ! " ( B.Clavel " L'Angélus du soir").

 

Conscience écologique, conscience humanitaire et conscience politique élevée sont-elles, finalement, autre chose que trois expressions d'une seule et même conscience ? Celle qui amènera l'homme de demain à réaliser que ses rapports avec son monde et avec ses semblables, c'est à dire l'écologie au sens Minkowskien du terme, est conditionnée par ses rapports avec lui- même, et qu'il n'y aura pas d'écologie effective sans "autoécologie" préalable. Nécessitant fatalement une réflexion suscitée par une pédagogie appropriée. Si bien que, partis de la psychanalyse (existentielle !) nous aboutissons bien à l'institution scolaire. Et nous irons, à partir de là, aussi loin que préconiser, comme amorce de remède à la plupart des maux dont souffre l'humanité, la création d'un corps d'"analystes existentiels sans frontières", portant la "bonne parole" à tous les jeunes, en sachant que les frontières à franchir sont aussi bien délimitées par les bornes qui se trouvent dans la tête de tant de gens que par celles traditionnelles (et il sera plus difficile de réussir à les franchir dans un cas que dans l'autre ! ). "Analystes sans frontières" dont l'action prolongera celle des "Médecins sans frontières" en place, et qui seront bien un peu médecins, eux aussi, en ce sens qu'ils feront oeuvre logothérapique (immunologique), en se servant de la parole comme outil de travail. Sera-ce vraiment la "Bonne parole" du troisième millénaire ? Nous l'ignorons, mais le fait que la parole soit l'outil commun, à l'enseignant, à l'éducateur, et au psychothérapeute existentiel ne doit-il pas éveiller notre curiosité un peu plus encore que cela n'a été le cas jusqu'à présent ? Voyons donc de plus près l'action psychoimmunologique de ce dernier.

 

 CHAPITRE I I I

 

 

C O N S I D E R A T I O N S

P S Y C H O  I M M U N O T H E R A P I Q U E S

D E S T I N E E S  A U X  S P E C I A L I S T E S

 

1. Recherche d'un "principe psychoactif" de base

Les notions de "source d'harmonie" dans laquelle il s'agirait de puiser, d'"existence authentique" à laquelle il s'agirait d'accéder par ressourcement, et de "foi philosophique" (doublée d'une "quasi-foi" biologique ! ) qu'il importerait de découvrir par l'intermédiaire de la reconnaissance du caractère sur-hasardeux de notre liberté, bref toutes ces notions que nous avons introduit dans notre réflexion de départ du premier chapitre ne pourront que faire sourire le psychothérapeute matérialiste.

Il acceptera peut-être, par contre, de voir dans l'image d'un "gyroscope psychique", situé en nous, un élément moins fantaisiste et en tous cas plus accessible à son entendement que les notions précédentes (bien abstraites), surtout si l'on présente ce gyroscope comme formé de milliards de micro-gyroscopes "neuronaux" - et ne retrouve-t-on pas quelque chose comme des atomes et des électrons (éons ?) par ce biais ? Ensemble d'"éons neuronaux" qu'il s'agirait (par volonté interposée, dans les conditions mentionnées précédemment) de mettre dans une configuration (ou sur une fréquence ? ) supposée idoine, donc de telle façon que s'établissent à la fois une protection psychologique, et un bon équilibre mental et que l'on dispose d'une source d'énergie psychique en cas de besoin. Ceci avec l'aide de notre volonté (après acceptation de la probabilité d'existence d'un tel système autorégulateur) et par le biais d'une multitude de choix de vie appropriés (du type, par exemple, vivre en province au lieu de le faire dans les mégalopoles si on le peut). Le tout dans le contexte d'une "philosophie de vie" qui serait recommandée : celle qui aurait un pouvoir sur nous (un peu à la façon des spots publicitaires dits subliminaux) soit en évitant l'apparition de "noeuds neuronaux", soit même parfois en dénouant des "noeuds" qui seraient déjà formés, et entraîneraient toutes sortes de perturbations. Perturbations dont sont affligés, par exemple, les "hypotendus psychiques", fragiles et vulnérables, et aussi les hypertendus, dont le style ne donne certes pas l'impression de fragilité, mais qui sont bien souvent des colosses aux pieds d'argile, tant leur manque de sens de la mesure et leur éloignement de l'esprit "Peace and Love" peut leur jouer des tours, aussi étrange que cela puisse a priori paraître...

A ces hypo et à ces hyper "psy-tendus" (généralement tout à fait inconscients de l'être) nous proposerons d'ajouter deux nouvelles catégories de personnes peu encore habituées à se voir considérées comme relevant de la sollicitude de la médecine, même psychothérapique : les "malheureux" d'une part, quelle que soit la cause de leur détresse, et les délinquants majeurs, d'autre part. Les premiers relevant de la psychothérapie parce que, de façon ou d'autre, ce qui est psychologiquement expérimenté comme affligeant ne saurait qu'avoir une transcription neuronale (ou sub-neuronale) particulière, sans doute parfois modifiable, et parce que nous ne voyons pas pourquoi une quelconque souffrance serait à priori considérée comme ne répondant à aucune autre thérapie que la suppression de ses causes. Les seconds en relevant parce qu'ils n'auraient fait que s'écarter par trop d'une santé neuronale idéale prise comme référence, et risqueraient par trop de le payer bien cher (et/ou de le faire payer bien cher à des tiers innocents).

Seraient donc concernées toutes sortes de personnes, pouvant rentrer dans la catégorie des "psychofragiles" malgré une réussite et une santé mentales apparemment excellentes : nous voulons ici, entre autres, parler de tous ceux ayant axé toute leur existence sur une réussite socioprofessionnelle sans avoir simultanément su ménager des espaces verts (de décompression ?) "dans la tête". Sans avoir, surtout, su développer un minimum de culture personnelle et philosophique de type existentiel leur permettant de prendre en main leur vie dans une perspective d'épanouissement et d'harmonie au lieu de la subir en courant vers "plus de" (plus de ce après quoi presque tout le monde à tendance à courir sans en avoir vraiment besoin, le standing, le pouvoir, l'argent et les "biens" superflus en premier). Toutes ces personnes il n'est probablement pas interdit de les considérer sinon toujours comme des malades existentiels (seuls les cas extrêmes peuvent être regroupés sous ce vocable) du moins comme des "insuffisants ou des handicapés existentiels", et comme des psychodystoniques, selon des formes de névropathie certes mineures en général, mais avec des cas avancés aussi visibles que celui des politiciens rongés d'ambition nationale visiblement malades de n'être, par exemple, que maires (même d'une capitale ! ), lorsqu'ils n'étaient rien de mieux !

Cela à côté d'innombrables cas "latents", parfaitement silencieux - au moins temporairement, c'est à dire tant que tout va à peu près bien dans leur vie. Mais quelle variété de troubles, aux conséquences graves pour certains, derrière les attitudes de tant de personnes en face de l'existence ! Il y a jusqu'à  des suicides pour cause de non admission à des concours, pour des déceptions amoureuses, financières ou professionnelles, par fierté, par orgueil, par vanité, bref simplement parce qu'on a perdu le sens des priorités : ces comportements sont tous à peu près aussi intelligents que si on se coupait la tête pour une migraine ! Combien de personnes ne disent-elles pas également que la vie est "moche", que le monde est "laid" ou qu'il est "méchant" ? C'est loin d'être toujours faux et il existe effectivement d'authentiques victimes, mais sans chercher le moins du monde à noircir le tableau pour le plaisir n'y en a-t-il pas beaucoup trop qui refusent de prendre en compte tout ce qu'il y a de positif dans leur vie pour ne voir que son côté négatif qui seul les sensibilise ? Ils se sentent, ainsi, bien plus malheureux qu'ils ne le devraient, à gémir sur la bouteille en (petite) partie vide, au lieu de se réjouir de la voir en (souvent grande) partie pleine. Combien enfin, (ou surtout ?) ne se prennent-ils pas pour le nombril du monde, et de ce fait fichent une belle pagaille dans leur vie (et dans celle des autres parfois) car le monde ne reconnaît pas leur supériorité autoproclamée : paranoïa, complexes mal liquidés, mégalomanies insatisfaites, schizophrénies et frustrations d'intensités diverses se retrouvent derrière ces attitudes, assurément, mais devant elles le psychothérapeute classique est par trop désarmé.

Aussi, toute considération socio-économique, génétique et hormonale mise temporairement de côté, et sans nous préoccuper pour le moment de ceux frappés par le seul sort et qui en souffrent irrémédiablement, notre question sera la suivante: n'y aurait-il pas eu quelque effet bénéfique si un enseignement leur avait été prodigué dès l'enfance qui aurait explicité certains des mécanismes psychiques élémentaires dont on pouvait devenir victime si on ne participait pas volontairement à leur bon fonctionnement - exactement comme on enseigne qu' il faut mettre la "bonne" essence et la "bonne" huile dans un moteur pour qu'il tourne rond, et pardon pour la trivialité de la comparaison ? Serait-il mauvais d'enseigner, toujours dès l'enfance, qu'il y a, au delà du nécessaire contrôle du "principe de plaisir" face au "principe de réalité" qui est celui du monde extérieur dans ses rapports à nous un "principe de santé psychique" (de type psychoécologique) à prendre en considération ? Serait-il mauvais d'enseigner qu'il convient à cette fin d'apprendre à se raisonner, à se combattre soi-même au besoin ? D'enseigner que le bonheur n'est pas forcément la même chose que le(s) plaisir(s) ?

 

D'enseigner qu'il existe en nous des pulsions autonomes (celles d'un personnage A alors que nous sommes le personnage B au moins autant que le A, si l'image a valeur pédagogique) ? Et, plus tard, d'enseigner que ce personnage A n'est que le résultat de combinaisons moléculaires hasardeuses agissant par le biais de pulsions et de désirs en nous, nous dont le rôle primordial serait de les gérer, ces pulsions et ces désirs, non pas seulement par contrainte face aux impératifs de la vie en société, mais par recherche d'un rapprochement vers une harmonie qui serait en quelque sorte voulue par la Nature et serait à comprendre en termes de justice, de paix, de solidarité, et surtout de respect d'autrui ?

Sans avoir plus à parler de péché, de sagesse, de conscience, ou de devoir - ces mots semblant avoir perdu toute valeur pédagogique - mais en restant physiologique, d'une "physiologie infra-neuronale" qui reste à préciser, certes, mais que tout nous pousse à entrevoir, et pourquoi alors ne pas déjà tirer des traites sur elle en la mettant en avant à titre de référence ? Il nous semble qu'enseigner cela de façon aussi simple que possible serait faire oeuvre pédagogique bien plus importante que d'enseigner les mathématiques avancées à des jeunes qui n'en auront rien à faire, et se dessécheront à force de sécher dessus !

En ce qui concerne les malheureux (pour raisons objectives, par malchance réelle, et c'est l'autre volet de notre psychothérapie) le "réservoir d'harmonie potentielle" situé en eux devrait également jouer un rôle fort utile, et là encore, la chose devrait pouvoir être mise en place préventivement, en laissant entendre aux enfants, de façon indubitable, qu'il y a des choses profondes en nous qui peuvent nous apporter beaucoup de bonheur (ou de compensations à des malheurs). Une excellente chose serait par exemple, dans cette perspective, de leur enseigner que la moitié de notre bonheur seulement vient de ce qui est extérieur à nous, l'autre moitié étant en nous, à trouver, et que cette autre moitié (à laquelle se rattache cette culture qui, précisément, reste même lorsque l'on a tout perdu) peut plus que compenser nos déceptions et nos malheurs éventuels liés à la première moitié. Et leur "enseigner" que le monde est harmonieusement ordonné (dans son principe et son fonctionnement global, évidemment pas dans le détail du cas individuel). Cela n'établirait-il pas chez l'enfant un climat psychique adjuvant, qu'il aurait plus de chances de conserver tout au long de son existence que si rien de tel ne lui était inculqué ? Cela ne saurait-il l'aider à "faire face" ?

Méthode Coué prophylactique si l'on veut, mais pourquoi diantre ne pas tirer parti de cet "effet Coué" là, alors qu'il est peu de personnes pour dénier toute efficacité à la suggestion - et ceci toujours sans attendre de connaître les détails de la physiologie (fatalement "neuronale" elle aussi) de la suggestion ? Quant à la possibilité de s'évader, de passer dans une "métasphère", il est des·circonstances où cette "sortie du monde" pour ceux qui savent la pratiquer, peut-être un élément fondamental d'apaisement voire de suppression de toute douleur morale - et quelle médecine en tire-t-elle profit ? Aucune (sinon celle religieuse avec ses contreparties dogmatiques plus ou moins asservissantes !). Dans les cas d'extrême adversité lorsqu'il n'existe aucune possibilité de mobiliser la moindre (ou suffisamment) d'énergie pour faire face, que proposent les psychothérapies traditionnelles ? Rien de sérieux - ni rien qui réalise une évasion autre que temporaire et chimiquement provoquée (cure de sommeil par exemple). Or une autre possibilité d'évasion (sans danger de non retour ni produits chimiques) est probablement disponible : c'est celle que pratiquaient les martyrs chrétiens de la Rome antique qui se laissaient dévorer par les fauves sans cesser de prier, ou les bonzes saïgonnais s'aspergeant d'essence et mourant sans

bouger ni rien dire au milieu de leurs flammes. Si vous doutez de l'authenticité de leur "sortie" essayez de seulement tenir une allumette se consumant jusqu'au bout sans bouger ni rien dire, vous admettrez mieux qu'il devait bien y avoir chez eux une authentique sortie. (Laquelle "sortie" les stoïciens recommandaient également en cas de nécessité mais sans suffisamment analyser les moyens d'y parvenir).

La bonne santé psychique consiste probablement en grande partie à penser - et faire - comme Frédéric de Prusse qui disait qu'il était stoïcien quand ça allait mal et épicurien quand ça allait bien ! Méthode apparemment fort intelligente (sous réserve que l'on respecte le véritable épicurisme, tout fait de la simplicité et la mesure qu'Epicure prônait, et que l'on y ajoute un minimum d'altruisme) même pour ceux qui savent "trouver la sortie" quand le besoin s'en fait sentir. Et c'est là où l'annonce (faite à ceux auxquels elle rendrait service) de l'existence d'une telle possibilité de "sortie" apparaît comme fort utile en termes psychothérapiques. Mais sans préparation préalable, qui donc saurait la trouver, cette sortie le jour où il en aurait besoin ?

Indépendamment des circonstances extrêmes, sur lesquelles le Dr Jaspers s'est tout particulièrement penché, mais plus en philosophe qu'en médecin, contrairement à notre approche de ce chapitre, la "sortie" (temporaire et volontaire) du monde semble bien pouvoir être pratiquée par toutes sortes de personnes à des degrés variables pouvant naturellement aller jusqu'au nirvana et à l'ataraxie etc..Nous retrouvons nos "voyages dans notre monde intérieur" et devons prêter quelque attention aux méthodes par lesquelles les uns ou les autres y parviennent.

N'y aurait-il pas un tronc commun, un principe de base qui puisse être dégagé de leurs diverses approches et qui permettrait d'obtenir les effets bénéfiques apparemment obtenus par certains, sans avoir à se perdre dans une confusion ésotérique épouvantable ou dans le recours à des substances psychotropes dès que l'on veut dépasser la "sortie élémentaire" que constitue l'absorption dans ses pensées ?

Répondre à cette question, ou trouver des éléments de réponse serait certes contribuer à une augmentation du bien être de l'humanité de quelque importance (mais il ne faudra pas perdre de vue les risques encourus par les candidats aux mini ou maxi-nirvanas, lorsqu'ils se coupent trop d'un monde dans lequel il faut toujours savoir revenir sans peine de risquer le suicide mental !). Le refuge dans l'au-delà peut facilement devenir une trappe (que les Trappistes, gens piégés, nous pardonnent nos propos !) si les ponts ont été coupés ! Coupure que quelques sectes ou religions ont tendance à imposer d'emblée à ceux qui s'aventurent dans leurs territoires, et ce en ayant recours à des techniques fort ingénieuses: en mettant par exemple tout doute sur le dos d'un démon dont la croyance en l'existence ferait partie des éléments d'endoctrination ! Il devient dès lors impossible de se poser la moindre question sans croire que c'est Lucifer aux pieds fourchus qui nous la souffle et le cercle vicieux se referme sur sa victime piégée (et bien piégée, car il n'est meilleure trappe que celle que l'on maintient soi-même serrée en se croyant libre !)

Il ne faudra pas non plus perdre de vue le fait que de nombreuses tendances névrotiques sont souvent à l'origine des tentatives de "sortie du monde" et qu'il ne s'agit alors plus là de la recherche d'un refuge temporaire efficace, mais d'une fuite de responsabilité tout à fait malsaine (qui peut parfois être guérie par diverses méthodes faisant appel à la raison du malade, mais le plus souvent il n'y a que peu d'espoir en dehors de la prévention de tels troubles).

 

La nécessité de bien prendre en compte toutes sortes de facteurs, dont celui de notre équilibre mental en longue durée, montre de combien de dangers peut être parsemée, si l'on n'y prend garde, la psychothérapie originale que nous proposons ici, que d'autres ont présentés comme autant de "voyages verticaux", inspirés ou non de l'Inde - lesquels aboutissent malheureusement trop souvent à une coupure irréversible d'avec le monde ou/et à une variante de narcissisme non dépourvue de risques.

Par ailleurs, nous ne pouvons pas prouver qu'une présentation à l'enfant d'un "monde" en grande partie fondé sur l'existence d'une source d'harmonie à la fois intérieure et extérieure à nous, qu'elle soit présentée "gyroscopiquement" ou non , suffise toujours (avec la prise de distance vis-à-vis de nos pulsions) pour générer une bonne santé psychologique, mais nous croyons qu'il est difficile de soutenir que sans rien "à l'intérieur de soi", et sans confiance dans une espèce "d'ordre du monde", il ne faille pas beaucoup de chance pour avoir durablement du bleu dans le cœur quand le ciel sera gris ou noir, pour avoir envie de sourire à autrui, et pour mordre dans la vie à belles dents en presque toutes circonstances. Et pour ne pas tomber dans les excès d'un monde qui ne brille pas exagérément par sa sagesse ni être de ceux pour qui "l'enfer, c'est les autres" selon le mot du personnage de notre cher J.-P. Sartre; lequel aurait bien dû préciser : l'enfer, c'est les excès pulsionnels des autres, lorsqu'ils nous agressent et, si c'est bien les autres individus, que cela, ce n'est nullement les autres personnes, tout au contraire ! Seulement, voilà, ces autres personnes sont invisibles et enfouies sous des couches pulsionnelles le plus souvent définitivement en place, dans le cas d'adultes tout au moins.

Si bien que nous dirions, nous, plutôt : "Le paradis c'est les autres - mais les autres débarrassés de leurs excès pulsionnels nocifs " ! Que ferions nous et que serions nous sans eux, en effet ? Ainsi, c'est bien à l'avance, chez l'enfant, et non pas chez les adultes qu'il convient d'adopter un "programme d'éducation" dans le genre de celui que nous esquissons, que tous les parents qui l'acceptent devraient inculquer à leurs enfants (et notamment à la place des catéchismes) dès qu'ils sont en âge de le comprendre, en attendant que l'école publique prenne (dans l'avenir) le relais par une sorte de "vaccination psychique" scolaire qui serait aussi obligatoire que le sont les autres vaccinations scolaires.

C'est bien à l'avance qu'il convient d'agir, car la réponse au "comment l'homme peut-il vouloir qu'il veuille ? " de Schopenhauer (sous-entendu, dans notre cas : qu'il veuille ce qui est sain et bon pour lui, en l'occurrence prendre ses distances vis à vis de son personnage pulsionnel primaire) réside autant dans l'âge de ceux auxquels sont présentés les éléments de réponse que dans sa formulation. Et cette formulation, partie du principe qu'il doit y avoir une quelconque "alliance neuronale" entre la volonté et l'intellect, ne saurait en tous cas guère aller de pair avec la conception d'un monde sans repères autres que ceux d'ordre matériel. La lecture du petit ouvrage du grand philosophe qu'est R. Ruyer "L'art d'être toujours content" - le terme "heureux" conviendrait mieux, et le sous- titre: "Introduction à la vie gnostique" étant déjà plus explicite - sera, dans cette perspective, des plus instructives de surcroît. Il nous semble qu'il faut aux égarés potentiels que sont tant de jeunes (ainsi qu'aux abouliques de la joie de vivre, pour retrouver goût à l'existence), il nous semble qu'il faut aux futurs goinfres de cette même joie de vivre, comprise en seuls termes de plaisirs (les futurs hédonistes) pour éviter les indigestions, et qu'il faut aussi aux futurs "noués" en tous genres, pour précisément éviter de se "nouer", un minimum de respect, voire de crainte, d'un mystère qui les dépasse, celui de leur condition, et simultanément un minimum de foi en quelque chose de supérieur à eux. Et ils ne pourront générer cette foi et ce respect, et les intégrer durablement, pour leur bien, dans leur environnement psychique, si on ne leur a pas d'abord soufflé, de l'extérieur, depuis leur plus jeune âge, l'idée qu'il y a effectivement en nous une sorte d'héritage qu'il serait à la fois dommage et dangereux de ne pas prendre en compte, quelque chose de nécessaire à leur bonheur aussi bien qu'à leur santé psychique, - ce qui, incidemment, sera le plus beau cadeau que nous pourrons leur apporter et la plus belle thérapie en évitant toute chimiothérapie. Cadeau imaginaire, direz-vous ? Pas si sûr, d'une part, comme notre réflexion du premier chapitre semble le montrer. Pas si gênant, même alors, du moment qu'il est pris en considération, et "accepté" !...

Ainsi, ceux qui n'ont ni famille, ni amis capables de les remotiver ou de les recentrer, ce n'est certes pas l'assistance d'organismes charitables, laïcs ou non qui les "regonflera" beaucoup, toute essentielle que soit cette assistance sur d'autres plans dont celui matériel et celui de la qualité de l'environnement humain.

Les responsables de ces organismes, tout comme l'entourage (éventuel) de l'intéressé, soit auront bien assez à faire avec leurs propres soucis, soit surtout ne sauront pas trouver le bon langage. Quant à cette religion qui avait pour rôle traditionnel d'apporter cette "assistance spirituelle" indispensable, elle est toujours présente - mais plus guère efficace, surtout la religion dominante des pays industrialisés, les plus touchés par les carences psychiques, le christianisme, lequel se veut, paradoxalement le plus à même d'aider autrui, le plus généreux, le plus charitable et l'est en effet, dans son principe, et dans le cœur de nombre de ses fidèles. Mais voilà, s'il est toujours en mesure d'accueillir sans difficulté quelques jeunes en peine ou en détresse (voyez le père Gilbert, le "prêtre des loubards", pour ne citer que lui), il est largement inadapté désormais, pour les autres qui constituent la majorité. Il est inadapté par suite du barrage que représente aux yeux de ceux qui ont besoin d'aide morale de nos jours la nécessité de devoir simultanément croire en toutes sortes de choses qu'ils appellent des "junkies" (traduction faible  : fadaises), avec un "look" moyenâgeux de morale rigide et de culpabilisation qui ne fait certes pas très "in" dans une société de consommation axée sur la joie de vivre, les loisirs et les plaisirs, axes qui, à notre avis, n'ont rien de critiquable dès lors que l'on évite de tomber dans l'excès dommageable. Religion à l'image de marque négative (sacrificielle,"morticole" "empêcheuse de jouir en rond", etc..) et dont on peut ou non regretter l'effet très dissuasif global qui devrait inciter (et incite déjà largement) les Eglises chrétiennes à se moderniser si elles veulent parvenir à des objectifs spirituels humanitaires dont personne ne conteste la générosité, même si elle ne paraît pas toujours désintéressée... Nous connaissons d'ailleurs une église (tout près de Chatellerault) où tous les crucifix ont été retirés et remplacés par des dessins de fraternité, élément plus attirant que le sacrifice d'un crucifié, dans une société de consommation, c'est sûr ! D'autres ouvrent, avec raison, des cafés ! A Pigalle ! Surprenant, mais (un peu) plus efficace que d'attendre que les jeunes du quartier aillent à une messe.

 

En attendant la généralisation de cette modernisation, qui ne touchera malgré tout qu'une faible partie des jeunes à problèmes, ou à risques de problèmes futurs, et ne saurait guère satisfaire le psychothérapeute soucieux d'éviter les divers dangers des enrégimentements religieux, que peut-on présentement offrir à tous ces psychismes asthéniques, dystoniques ou déjà bien perturbés ? Des pilules ? Des théories philosophiques inaccessibles ? Autant dire rien. Rien qui puisse sérieusement rééquilibrer et/ou remotiver toute cette masse de jeunes (surtout citadins) flottants ou prêts à flotter comme des coquilles de noix sur un océan aux courants inconnus, qui leur paraît parfois se déchaîner contre eux sans raison, où il leur arrive de se sentir couler à pic et où, le plus souvent, tout en s'imaginant qu'ils agissent librement ou en se libérant de "la société", ils se trouvent entraînés sans trop savoir comment dans des directions qui peuvent à l'occasion se révéler des plus dangereuses pour eux ( une comparaison avec des aviateurs volant sans savoir ni qu'ils sont en avion, ni qu'il y a des commandes à contrôler serait presque meilleure, dans nombre de cas ! ).

L'auteur, qui a eu personnellement à intervenir auprès de toxicomanes avancés, sait mieux que d'autres à quel point ce fléau peut conduire des jeunes enfants adorables - surtout des (belles) filles ! - vers une adolescence parfois bien brève hélas et toujours plus bas que le trottoir: littéralement dans le caniveau, puis dans les égouts, avant le cimetière, en overdose, ou....avec une balle dans la peau, avec les compliments de leur souteneur-pourvoyeur !

N'est-il pas, dès lors souhaitable, en même temps que l'on lutte pour que soit fait tout ce qui peut se faire en matière sociale, de leur dire très tôt à ces jeunes, à ces êtres si vulnérables, qui constituent un pourcentage de la population plus élevé qu'on ne le croit, que non, tout pousse à penser, et le plus scientifiquement du monde, que le monde n'est pas absurde et qu'il y a selon toute vraisemblance quelque chose qui peut les soutenir, les motiver, leur permettre d'être authentiquement heureux (et incidemment les protéger contre les risques énormes auxquels des forces difficilement contrôlables, en eux, également, peuvent les exposer) ceci au nom d'un principe autre que le hasard qui transparaît partout - pourvu qu'on se donne la peine de réfléchir un peu, de s'informer de l'état de la science et de regarder derrière les apparences des choses ? Pourquoi ne pas avoir, alors recours à l'enseignement, dès le plus jeune âge, de "conclusions" du type de celles auxquelles nous sommes parvenu pour aider ceux qui pourront en avoir (ou en ont) besoin - et nous aider un peu nous-mêmes le cas échéant, "dans la foulée", également en rendant la vie en société un peu moins "risquée" qu'elle ne le devient chaque jour en milieu urbain ? La chose nous paraît très faisable, à quelques conditions de présentation près des dites "conclusions", conditions que nous développerons après quelques considérations destinées surtout à ceux qui souhaitent aller au fond des choses (en matière de psychisme).

 

 

2. L a f o n c t i o n d e l ' i n c o n s c i e n t

 

Nous avons, dans notre précédent chapitre considéré que notre personnage B - appelons-le comme tout le monde raison ou conscience, ou les deux ensemble - devait être une sorte de prolongement d'une source d'harmonie établie au fond de chacun de nous dès notre conception (ou dès notre naissance, ou un peu plus tard...) et qu'elle nous permet de nous développer psychiquement jusqu'à l'âge de conscience de soi, puis jusqu'à l'âge de raison et enfin parfois jusqu'à l'âge de sur-raison, au nom d'une évolution bio-culturelle personnelle parallèlement au développement strictement physique dont est responsable "l'énergie vitale" en nous, à l'origine de notre développement cellulaire à partir de l'ovule. Développement dont nous connaissons les mécanismes chimiques intimes depuis fort peu, mais dont nous ne pouvons, et de loin être archi-sûrs en dépit des dires de certains biologistes, que c'est au seul hasard qu'il faille l'attribuer. Et pour ce qui est de savoir à quoi attribuer chez l'homme l'apparition d'un âge de raison après celui de la conscience de soi c'est encore moins clairement de type tout à fait hasardeux, nous l'avons dit.

 

Le hasard, si l'on admet (au moins autant pour des raisons philosophiques existentielles que pour des raisons scientifiques reconnaissons-le) qu'il a été un tantinet "assisté" pour l'Evolution, ne pourrait-il l'avoir été également pour le développement psychique de chaque individu (avec d'évidentes avancées et retards selon les personnes) ? Biologiquement l'ontogénèse ne rappelle-t-elle pas la phylogénèse sur suffisamment de points déjà pour qu'on ne puisse ajouter celui-ci ? Philosophiquement, la conception hylémorphiste -moniste - de l'homme entrevue dès Aristote, sans qu'il ait eu le temps d'en tirer toutes les conclusions morales correspondantes (seuls quelques stoïciens fonderont la morale sur la nature) ne s'inscrit-elle pas exactement dans le même contexte que le nôtre tout biologique? (cf.: "La morale d'Aristote" R.A.Gauthier PUF). Et alors le psychisme ne saurait-il être canalisé vers la découverte de l'harmonie tout comme les espèces vont (sans que ce soit sans doute tout à fait par hasard) vers des organismes dotés de pouvoirs de réflexion de plus en plus grands ? Réflexion ayant tendance à aboutir à une prise de conscience d'une certaine harmonie précisément ? Le tout se passant strictement à l'intérieur de nous-mêmes sans intervention extérieure (apparente ni démontrable, à l'influence culturelle, plus que probable, près) ?

Sur le plan psychologique, la notion d'une telle "source d'harmonie" à rechercher en dedans de nous mêmes a des chances non négligeables de porter à la confiance, surtout si elle est raisonnablement étayée scientifiquement (et les petits gyroscopes éoniques reprennent alors le devant de la scène !). Elle a beaucoup plus de chance d'être admise que ne saurait l'être, de nos jours tout au moins, la notion d'une source d'harmonie extérieure laquelle, pardon pour l'expression, "sent le bénitier" et donne le sentiment qu'il y a risque de devoir obéir à quelque puissance extérieure, dominante, ce qui n'a rien de bien compatible, a priori, avec notre sens de la liberté. Ceci sans parler de l'image de marque antiscientifique (depuis Galilée) de la religion occidentale dominante qui soutenait cette thèse. Religion dont il est en outre clair qu'elle sert de refuge (et de caisse de résonance) à un nombre non négligeable de gens qui eux sont loin d'être "clairs" psychiquement - qui le nierait (même si elle sert de refuge efficace à toutes sortes de gens sains d'esprit mais écrasés par un monde trop dur pour eux, et à d'autres tout simplement généreux, et soucieux d'inscrire cette générosité dans un contexte dépassant leur modeste personne). Avec, pour résultat, celui de cacher (ou rendre fort nébuleux) ce qui pourrait bien exister de valable derrière les manifestations de foi qui prennent un caractère religieux sans pour autant déraper dans l'excès. On jette alors l'harmonie aux orties et tout ce dont elle est porteuse en termes de bienfaits psychiques, ce qui est bien affligeant.

Chacun a pourtant été bien forcé de constater en lui l'existence d'éléments d'harmonie (passablement néguentropiques) avec la présence de la vie d'abord, puis la conscience de soi, de la pensée et de la raison. Certes, pour beaucoup, tout cela relèvera toujours du seul hasard, mais peuvent-ils en dire autant de toutes les composantes de cet inconscient dont l'existence avait été soupçonnée depuis si longtemps et est maintenant pratiquement admise par tous, depuis les travaux de Freud ? Bien peu nombreux sont désormais ceux qui nient la présence en nous d'un tel inconscient, les divergences portant surtout sur sa "composition" et son mode d'action.

A la lueur de ce qui a été vu au chapitre précédent, s'il y avait, à ce niveau, autre chose que du seul hasard, également, ne saurait-on alors concevoir que cet inconscient puisse avoir, sans connotation religieuse, et ne serait-ce qu'à titre de probabilité, une fonction, en plus de la représentation qu'en donne Freud qui en fait essentiellement le siège (passif) du ça, la source (statique) des pulsions, et leur lieu de refoulement ?

Notons qu'une telle "nouvelle" fonction n'a rien de bien nouveau : Après Sénèque, qui l'a bien entrevue, le christianisme l'a proposée depuis ses débuts, ce qui faisait dire à Augustin, cité de façon quelque peu inattendue par l'excellent, et très païen, R. Jaccard dans son "Freud" PUF, à propos de l'introspection considérée comme élément destiné à éclairer nos conduites ! ) : "Ne cherche pas au dehors; tourne-toi en toi-même; la vérité habite dans l'homme intérieur" (Confessions). Divers philosophes, très laïcs ont dit des choses fort approchantes ensuite.

L'inconscient (nous dirions aussi bien le psychisme profond) nous échappant quelque peu, puisque, à la différence de notre pensée consciente (le psychisme "superficiel") nous ne le contrôlons pas directement, devrait pouvoir, sans trop de difficulté supporter (dans son domaine propre, évidemment) une comparaison avec ces organes de notre corps qui fonctionnent indépendamment de notre contrôle, eux aussi mais sont du domaine physique - les organes réflexes, par exemple. En fait, il serait même tout à fait en accord avec l'harmonieux "fonctionnement" (en régime normal) de notre être tout entier, de penser que l'inconscient, dans sa globalité, aurait une "fonction" au même titre que chacun des composants de notre corps qui s'imbriquent et, sans rouages inutiles, coexistent et coopèrent pour assurer la bonne activité physiologique corporelle, au nom de leur "but" qui est apparemment la vie. Alors que l'inconscient, chez Freud, qui y voit surtout de l'"affectif", rend compte de l'existence de toutes sortes de troubles, nous lui verrions plutôt, nous, la mission, en quelque sorte inverse, (révélée, puis éventuellement adjuvée par un "logos" approprié) d'assurer partie de notre fonctionnement psychique harmonieux, en le rapprochant plutôt de l'inconscient "cognitif" dont fait état Piaget (La prise de conscience" PUF 74)

La pensée consciente collaborerait donc, et servirait de courroie de transmission, à une vie de l'esprit cette fois, vie qui serait l'œuvre de la pensée consciente, tout comme la vie du corps serait l'œuvre d'une agitation "moléculaire" (atomique et subatomique), passablement élaborée, reconnaissons-le mais pouvant, elle, être attribuée au seul hasard. L'Eros (non pathologique) aurait avec Thanatos sa place dans ce schéma - mais sans y avoir nécessairement l'importance que lui a donnée Freud.

Les aspects pathologiques que la psychanalyse a explicités relativement à notre vie psychique pourraient servir de confirmation à notre point de vue, un peu comme les exceptions à une loi impliquent l'existence de cette loi, et comme la notion de maladie (anormale) implique celle de santé (normale). La physiologie (c'est-à-dire les règles d'harmonieux fonctionnement du corps) n'a-t-elle pas été révélée à partir des manifestations pathologiques, (les exceptions), lesquelles ont conduit ceux qui se penchaient sur les dites "anomalies de fonctionnement" du corps à découvrir les rouages admirables qui se trouvaient au delà de ce qui ne "fonctionnait pas bien" - rouages qui restaient invisibles et silencieux dans leur harmonieux déroulement ?

Il y a d'ailleurs un nombre non négligeable de psychothérapeutes (voire de psychanalystes) qui, à la suite de Baudouin considèrent qu'il existe bien un inconscient sain dit normal (et pourquoi n'aurait-il pas alors un rôle à jouer ?) aux côtés de l'inconscient (pré-pathologique ?) freudien. Ellenberger admet, nous l'avons vu, l'existence de forces positives en nous (le mot positif mérite réflexion) à côté d'autres qui le sont beaucoup moins. Jung cité par l'auteur précédent [op. cit. ] a d'ailleurs déclaré, que si l'on donnait au mot libido le sens "d'énergie positive" les difficultés liées à l'élargissement constant par Freud du sens de cette notion seraient résolues - et certains éléments de l'inconscient jungien, sur lesquels nous allons revenir, seraient des centres d'énergie psychique ayant une qualité "numineuse" (le numen en latin est ce qui relève du domaine des dieux - de sorte que le terme numineux est pour Jung une façon distinguée de conserver, en la laïcisant, la partie positive des apports religieux).

L'humanité a déjà bien entamé la découverte d'une "physiologie du psychisme" telle que Bergson la pressentait au début du XXème siècle et telle que nous nous efforçons de la préciser (et de la mettre en lumière) à des fins constructives. Une telle physiologie - qui prolongerait la physiologie neuronale - ne peut se concevoir sans lois psychiques. Or, avant notre XXème siècle, rien ne permettait de fonder objectivement la notion d'harmonie psychique positive, c'est-à-dire celle ne consistant pas en la seule absence de troubles, mais ayant la fonction d'assurer l'accès à une santé psychique généralement traduite par le mot bonheur et paix intérieure (et ce, quels que soient ou presque, les facteurs environnants). Ceci pour peu que la pensée consciente "fasse sa part" dans le sens d'un acte de foi qui s'est pratiquement toujours inscrit dans quelque philosophie idéaliste ou quelque religion, lesquelles, ne pouvant s'appuyer sur aucun élément scientifique, faute de connaissances, ne pouvaient guère approfondir le phénomène. Et puis les religions n'ont que rarement eu l'habitude de chercher à convaincre en expliquant l'inexplicable. Il fallait croire... (ou sinon l'erreur, avec l'enfer, parfois !). Aimable procédé assurément, mais il n'y en avait alors pas d'autre disponible.

Nous n'en sommes heureusement plus tout à fait là (à quelques attardés près) puisque nous pouvons, nous, scientifiques modernes, nous appuyer sur divers indices, comme le faisaient jadis ceux qui trouvaient bien curieuses les "vertus" des nombres, relativement à leurs applications dans le monde des choses. Et diverses théories sont maintenant avancées qui s'inscrivent dans le sens d'une compréhension des phénomènes psychiques dits "positifs" ainsi que de "l'esprit" et qui vont très au delà de ce que Freud et les psychanalystes les plus modernes ont pu envisager. Certains milieux universitaires américains fort sérieux s'en font les porte-paroles, et on lira avec intérêt dans cette optique "la Gnose de Princeton" (R. Ruyer, Fayard 1976), et les ouvrages des Costa de Beauregard, Brian Josephson, Frank Capra, David Bohm, Karl Pribram, Rupert Sheldrake pour ne citer qu'eux. Ils vont, eux aussi, et en dépit de certains excès, dans la direction qui est la nôtre, et était à l'origine celle du Freud de "Projet pour une psychologie scientifique"(1895). Ouvrage où il est question d'activité neuronale (mais oui, déjà !) quantifiable, et de quantum (" Q ") de libido - quantum auquel nous ajouterons un autre quantum " Q' ", nous le verrons, comme source supplémentaire d'énergie psychique. Autant d'éléments de cette "syntaxe neuronale " qui reste à préciser.... Tout cela paraîtra encore hautement fantaisiste à bien des gens sérieux, mais les résistances s'affaiblissent et le doute grandit en même temps que la connaissance progresse - à l'inverse de ce qui se passait aux siècles précédents où les connaissances nouvelles ne faisaient que renforcer les thèses matérialistes, et où plus l'on avançait plus l'on pensait que l'on finirait par tout pouvoir expliquer rationnellement. De nos jours plus on progresse plus on se rapproche de l'irrationnel (enfin, disons plutôt d'une certaine para-rationalité, non forcément dépourvue de tout sens), et le pourcentage de gnostiques, de taoistes, de védistes, et autres "istes" du même genre tend à augmenter de façon tout à fait impressionnante chez les scientifiques de très haut niveau.

Les lois selon lesquelles la nature (ou l'inconscient "naturel" en nous) agirait harmonieusement seraient originales en ce qu'elles feraient intervenir comme élément ("catalyseur") indispensable la pensée consciente et la volonté, ces autres composantes du psychisme. Sans cette pensée et cette volonté, en effet, il n'y aurait guère de chances pour que l'inconscient génère bonheur et équilibre durable, sauf sous des formes contemplatives ou réceptives pures tout de même assez limitées et de modeste solidité face à des perturbations extérieures majeures.

Inversement un équilibre psychique recherché consciemment, mais sans la participation (volontairement recherchée) de la (mystérieuse) composante inconsciente à laquelle nous faisons allusion ne serait pas une aussi bonne santé psychique que cela : refuser "d'y croire" ne conduirait certes pas automatiquement à des troubles mais pourrait bien miner tout de même, ne serait-ce qu'à l'occasion, si les temps - ou les gens - deviennent durs, la belle santé en question.

Voilà ce qui, présenté schématiquement, nous semble être le fondement de ces lois psychiques sur lesquelles nous allons nous pencher et qui seraient ainsi à la psychopathologie (prise au sens large de troubles psychiques en tous genres) ce que les lois de la physiologie du corps humain sont à sa pathologie : la normale - ne disons surtout pas la norme ! - l'harmonieux. A ceci près, donc que si l'harmonieux (physique) est "inconscient", tout comme l'est l'harmonieux psychologique élémentaire, (ainsi que Gide l'avait si finement fait remarquer : on a tendance à ne voir que ce qui ne va pas) on peut concevoir qu'il y ait une harmonie psychologique d'ordre supérieur qui serait, elle, très consciente (consciente de ce qu'un élément "signifiant" primitivement inconscient a été porté à sa connaissance, pour être précis). Et très consciente au point d'aboutir à un volontarisme. Volontarisme de maîtrise des pulsions, tout d'abord, évidemment, pour raisons presque "techniques" liées à notre libération d'elles. Volontarisme d'adhésion à une philosophie positive d'harmonie du monde, ensuite, du type de celle de "Peace and Love". Nous y reviendrons à propos de la spiritualité laïque, laquelle est tout à fait liée tant à la conscience qu'on a d'elle qu'à la volonté que l'on peut acquérir de la cultiver. Volontarisme humain que nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher d'un volontarisme (ou d'une intentionnalité) de la Nature, laquelle n'aurait pas sans raison "donné" à l'homme son interrogation sur la nature en général, et sur sa nature à lui en particulier. A lui de découvrir quelle est cette raison...

Jung avec sa notion d'inconscient collectif rejoignait l'idée d'un inconscient signifiant - même s'il ne l'analysait qu'en termes d'archétypes plus ou moins culturels (ou était-ce pour ne pas se voir trop taxé de mysticisme qu'il n'allait pas plus loin, en ne franchissant pas clairement le - tout petit - pas qui sépare cet inconscient collectif d'un sur-hasard ?).

"L'homme à la découverte de son âme", "Le Moi et l'inconscient" sont des ouvrages dont l'esprit ne semble pas très éloigné de celui des propos qui sont les nôtres, en tout cas.

Le "Soi" (das Selbst) jungien qui représentait la totalité de la personnalité (consciente ou inconsciente) était un élément précurseur : l'accès au soi, résultat d'une profonde réflexion sur soi-même et d'une grande maturation psychologique ressemblait fort à une découverte d'un "autre chose" (harmonieux) en nous...

Certes Jung a beaucoup brodé dans sa représentation de notre inconscient, et cela fait parfois fouillis (ou poésie un peu poussée) mais nul n'est forcé de le suivre sur tous les points...

Par analogie avec le langage psychanalytique traditionnel, et en nous inspirant de ce "moi pur" que Fichte opposait au "moi empirique" (en parlant d'égoïté pour le premier, et d'égoisme pour le second) nous proposerons de parler d'un "En-moi" pour la partie signifiante de l'inconscient tel que nous le concevons. Il s'agirait d'une différenciation du Moi, tout comme l'est ce Sur-moi, "formé par intériorisation des images idéalisées des parents, primitifs objets d'amour au décours du conflit oedipien, identification qui serait à l'origine de la conscience morale" (Lagache: "La psychanalyse", PUF). Mais "l'En-Moi" serait surtout pour nous le prolongement dans l'humain de ce sur-hasard dont la notion transparaît derrière l'harmonie : ce serait "l'esprit de l'humanité", en quelque sorte, et il serait en chacun de nous.

Notre conscience morale de base dont la psychanalyse a toutes les peines à expliquer proprement l'origine en dépit du recours au sur-moi, serait alors, en partie tout au moins, et en plus de ses liens avec le sur-moi, une extension particulière du sur-hasard, dont elle ne saurait être détachée : l'autorité psychanalytique citée ci-dessus ne précise-t-elle pas, dans son exposé sur les théories freudiennes : "On a des raisons de penser que le sur-moi, en fait, peut exister avant l'individu lui-même" ? Exister où ? Dans le patrimoine génétique ? Dans les facteurs familiaux ou culturels de l'environnement ? Soit, mais pourquoi pas, en outre, dans un en-moi dérivé d'un sur-hasard ?

En fait, il est difficile de concevoir Sur-moi (et a fortiori En-moi) sans franchir, fût-ce un brin, les portes de la métaphysique, et c'est là que le bât blesse, car un tel franchissement ne séduit aucun scientifique. C'est pourquoi nous avons proposé de résoudre le problème à la façon de l'œuf de C. Colomb : en transférant au domaine de la science (élargie) partie de ce qui préalablement est du domaine de la métaphysique. Ce qui est désormais possible grâce à des théories dans le genre de celles des psychophysiciens modernes, lesquels n'ont rien à voir avec l'idée charlatanesque que ce terme de psychophysicien peut (tout comme celui de psychobiologiste) évoquer chez certains, et qui font, comme J. Charon déjà cité, appel aux caractéristiques surprenantes déjà mentionnées de certaines particules subatomiques, à la limite de l'irrationnel et du métaphysique elles aussi (l'éon-électron, nous l'avons dit, entre autres) pour expliquer le précédemment inexplicable (théorie peut-être discutable mais qui ne peut qu'aller dans la bonne direction, car quoi d'autre sinon ?). Il reste, bien sûr, toute une psychobiologie nouvelle à élaborer, mais, ainsi que nous l'avons évoqué en divers endroits, on y va tout doucement... Ces penseurs "de pointe" ne manqueront pas de voir leurs travaux poursuivis, améliorés, et approfondis en dépit du fait que tout ce qui ressemble à une tentative d'explication des phénomènes dits "spirituels" a le don d'irriter conformistes et traditionalistes, sous prétexte que l'on pénètre ainsi dans un domaine qui échappe à la science... A la science, peut-être, mais pas forcément à la connaissance !

 

Quel support lui conviendrait mieux à cet En-moi qu'un inconscient collectif qui se retrouverait en chacun, tout en étant lui-même quelque peu fondé en transcendance aussi déplaisant et ambigu que soit ce mot pour un scientifique, et aussi réduite que soit cette transcendance par suite du transfert partiel opéré en faveur de la science ?

On pourrait certes qualifier de simple idée sans portée réelle notre conviction qu'un En-moi signifiant, tel que nous le concevons, existe latent en chacun de nous, (serait-ce dans nos gènes, ou dans des ultra-gènes ?). Nous ferons alors trois remarques en notant :

1) que cette idée n'est pas totalement dénuée de fondements "objectivisants" : nos "indices" (sur l'existence de "réservoirs d'harmonie") d'une part, et les théories scientifiques de pointe que d'autres mettent simultanément en avant, d'autre part.

2) que cette idée rend particulièrement bien compte des expériences psychiques de toutes ces personnes qui ont des convictions idéologiques ou une foi qu'elles disent "vivre", et ce depuis des générations et des générations.

3) que de très nombreuses personnes apparemment fort éloignées de la religion ou de telle ou telle idéologie, ont émis des opinions très proches. Giordano Bruno, peu suspect de bigoterie ne disait-il pas déjà en son temps : "Il est manifeste que chaque esprit a une certaine continuité avec l'Esprit de l'Univers". Plus près de nous Husserl en dit à peu près autant, et tous deux n'étaient certes pas sans conférer quelques vertus harmonisatrices à cet esprit là... Egalement Adler et Otto Rank, parmi les psychanalystes non jungiens. Et puis, que penser de ces modernes, ces Camus, ces Sartre, ces Koestler, ces Malraux et tous ces autres qui ont passé leur vie à "chercher" en même temps qu'ils soutenaient, ou à peu près, qu'il n'y avait rien à trouver ? Ce qu'ils cherchaient, en fait, au bout de leur plume, ne serait-ce pas cet En-moi dont ils ressentaient confusément la présence mais refusaient de l'admettre car cela n'aurait pas cadré avec leur système de pensée, qui ne leur permettait pas de concevoir quelque chose comme une "spiritualité" strictement laïque ? Mounier a excellemment relevé la chose dans son ouvrage "L'espoir des désespérés".

Sartre avait tout de même entrevu cet "En-moi", nous semble-t-il, lorsqu'il avait parlé, dans l'"Etre et le Néant" du cogito tacite. Lequel allait au delà du cogito cartésien, qui, lui, n'est pas précisément tacite. Aussi Maurice Merleau Ponty, ("Le visible et l'invisible", "Résumé de cours"), lorsqu'il nous oriente vers la physiologie, et, au terme d'une "sur-réflexion" débouche sur un silence (qui n'est même plus pensé, mais ne paraît pas précisément correspondre à du vide pour autant...) au lieu du cogito tacite (Jean Wahl parlant, lui, à ce propos, de "présence du monde entier à nous mêmes". Cela ne fait-il pas bien du monde pour parler de "quelque chose" de tacite, de silencieux, (mais en même temps de présent !) ? Et n'y a-t-il pas là comme la "présence d'une Absence" (Mounier encore) ?

N'avons-nous pas déjà, par ailleurs, tous en commun, sauf exception pathologique, la pensée, la conscience d'exister, la faculté d'aimer (ne serait-ce que nous-mêmes), la volonté, l'intelligence et tant d'autres choses impalpables qui constituent rien moins qu'un "abstrait collectif" - largement conscient, lui ?

Pourquoi n'y aurait-il alors pas un abstrait collectif inconscient, symétriquement ? Un peu comme l'antimatière fait pendant à la matière si l'on nous permet cette comparaison qui pour inattendue qu'elle paraisse, n'est sans doute pas si farfelue que cela lorsqu'on pousse la physique dans ses retranchements là où la matière disparaît ! Inconscient collectif qui serait capable, lorsque nous le portons au niveau de la conscience, dans un face à face à peine moins lumineux que celui de la matière et de l'antimatière, de générer de l'énergie (et le bonheur en plus, comme conclut F. de Closets dans son "sympathique ouvrage": "Le bonheur en plus"). Une énergie assurément de nature à améliorer voire à annihiler tout ce qui est psychiquement négatif et, avec l'aide d'une logothérapie appropriée, ce qui est névrotique, des angoisses existentielles aux fixations, obsessions et phobies les plus diverses, en passant, comme il se doit, par les excès pulsionnels néfastes !

Tout cela paraît bien un peu surprenant, mais il ne faut pas oublier que l'archétype jungien était déjà présenté comme un facteur dynamisant reliant, avec ou sans schémas archaïques, le monde intérieur d'un individu au monde extérieur. La reconnaissance de l'En-moi serait aussi, (avec la libido, supposée bien contrôlée), facteur dynamisant, dépassant les archétypes, en assurant une relation du monde intérieur d'un être avec le monde extérieur tout entier, tangible et intangible, lequel peut aisément être appelé "la Nature", avec une connotation quelque peu signifiante et ordonnée. Et cette relation monde intérieur/monde extérieur trouverait une de ses formes d'expression privilégiées dans la culture - celle résultant d'une quête de compréhension, pas celle des salons du beau monde, évidemment - car cette première culture apparaît comme bien près d'être le trait d'union entre la volonté individuelle et l'inconscient collectif (que Jung concevait comme largement culturel de toutes façons).

Dans la perspective qui est la nôtre cela apporterait, à notre avis, un bien grand espoir de pouvoir faire admettre l'existence d'un En-moi dynamisant orienté vers notre harmonie intérieure selon des "lois psychiques" toutes floues que soient encore ces "lois" notamment dans les rapports entre En-moi et pensée. Névropathes, psychofragiles, psychodystoniques (en hypo et en hyper), et peut-être tout un chacun, auraient vraisemblablement bien moins de mal à "penser positivement, à être optimistes, et à "vouloir qu'ils veuillent", ou, - grand progrès - à éviter qu'ils ne veuillent "de travers" (ou trop). Avec comme conséquence d'être plus heureux que s'ils n' étaient pas informés de ces nouveaux "prolongements de la psychanalyse", dont le caractère de psychosynthèse structurante s'opposant à une psychanalyse freudienne en large part déstructurante (même si c'est du malsain que l'on déstructure alors en théorie) nous paraît évident. La conception d'un inconscient ayant un sens (sans que l'on doive pour autant aller à quelque messe) au lieu d'être un simple refuge pour - ou un agent de - nos refoulements, notre oedipe et notre libido ainsi que la base de lancement de nos pulsions (névrotiques ou non) ouvre la porte à une conception du monde (optimiste) aussi radicalement nouvelle que celle qui nous tente si fort, découlant de l'idée que l'Evolution pouvait être assistée. Cela sans que notre liberté en pâtisse, au contraire. C'est la même logique, et l'aspect "éventuellement non totalement aléatoire" de l'Evolution conduirait aisément à la notion d'un psychisme profond lui aussi assisté, soutenu, guidé discrètement si l'on préfère - sans plus se demander par quoi ni par qui qu'on ne la fait pour l'Evolution - cela a toutes chances d'échapper à notre entendement. Il convient en tous cas de dire un grand merci aux précurseurs pour avoir, si difficilement, pu défricher ce qui nous paraît être le bon chemin...

Ainsi que Bettelheim l'a fait remarquer ("Freud et l'âme humaine"), Freud cherchait à faire en sorte que notre Moi domine raisonnablement notre Ca et notre Sur-moi. Noble but ! Mais sans cet En-moi à la fois personnel et collectif dont nous suspectons si fort l'existence une telle entreprise était-elle toujours possible pour tous ? Il est permis d'en douter.

 

Comme l'enseignait V.Frankl, force nous est d'admettre qu'en fait Freud n'a pas mieux compris sa découverte que Christophe Colomb qui, en découvrant l'Amérique, se croyait en Inde ! Freud pensait que la psychanalyse se ramenait essentiellement à la mise à jour de mécanismes (le refoulement, le transfert etc..) alors qu'il s'agirait, en fait, selon lui, Frankl, d'une "compréhension plus profonde de soi-même grâce à une rencontre existentielle". Laquelle compréhension serait au moins autant liée à une "psychologie des hauteurs" (les idéaux "élevés"), qu'à une des "profondeurs" !

C'est dans cette perspective d'existence en nous d'un autre chose que des mécanismes plus ou moins clairement articulés autour d'une libido (à caractère largement pulsionnel) que nos proposons d'émettre l'hypothèse, non pas d'une "religio", comme le suggérait Frankl, toujours très imprégné de théologie, mais d'un "religo" (je-me-relie-à, en latin ), "religo" lui aussi inconscient, ou inconsciemment refoulé, pour des motifs qui restent à préciser, mais dont le principal serait que la société ("les autres" ! ) a intérêt à nous enchaîner, ou tout au moins nous empêcher de nous libérer le plus possible, et que la reconnaissance en nous du religo réalise précisément cette libération, (comme Spinoza l'a si bien vu, en utilisant un autre vocabulaire, et en cherchant, hélas, à tout mathématiser, ce qui rend sa lecture quasi-insupportable ! ).

Ce "religo" assurerait d'une part la "liaison existentielle " de l'homme avec la Nature, liaison que la philosophe contemporaine Maria Daraki reconnaît en écrivant "il y a un lien profond entre le rapport de l'homme à la nature, et son rapport à sa propre nature" ("Une religiosité sans Dieu" Ed. La découverte 1989). Nature dont on sait, par ailleurs, qu'elle est, pour Spinoza, synonyme de Vérité et de Dieu.

Il assurerait, d'autre part, la liaison de l'homme avec ses semblables sur un plan plus profond que celui social ou familial, allant parfois jusqu'à l'amour (lequel amour Jung a particulièrement bien cerné, nous semble-t-il, avec ses analyses en termes d'"animus" et d'"anima", analyses auxquelles nous souscrivons largement), mais allant aussi vers ce rapport d'être humain à être humain (ou de personne à personne) qui est plus que le rapport d'individu à individu.

Il s'agirait, alors, de ne surtout pas couper ce cordon ombilical, mais, comme pour celui reliant le foetus à sa mère, de le maintenir constamment aussi "opérationnel" que possible. Cela par prise de conscience de son existence et de son importance.

Le "religo" ne serait nullement en opposition avec la libido, comme le veut la thèse chrétienne, mais serait destiné à coexister avec elle, selon les modalités retenues par notre libre-arbitre, éclairé par une raison elle même aussi bien informée que possible. C'est cette reconnaissance du "religo", qui permettrait de réaliser la "rencontre existentielle" que Frankl et tant d'autres, depuis Eriksson jusqu'à Rollo May, en passant par Assagioli, Bjerre reconnaissent, plus ou moins implicitement comme devant être, par psychosynthèse (ou par écoanalyse, pour nous) interposée, le véritable objectif de la psychanalyse (Fromm préférant, nous l'avons dit, parler de choix de vie sur le mode être plutôt que de découverte existentielle à effectuer, mais l'idée est bien la même).

Esquissant une "topologie du psychisme" (dans le prolongement de celle proposée par Descartes, avec les moyens de l'époque), nous pensons que c'est autour du "binôme libido - religo" que s'articule la vie psychique équilibrée, telle une ellipse autour de ses deux foyers, avec un positionnement, volontaire, du sujet sur un point de la "trajectoire" choisi par lui en toute conscience (au sens de connaissance), en toute liberté, et avec un équilibre positionnel à rechercher en toutes circonstance, pour être "au mieux" psychiquement, entre ce qui, à première vue, "tire vers un foyer, (souvent dit : le bas), et ce qui "tire" vers l'autre, (qualifié de "haut"). Cela en évitant de se situer à aucune des "extrémités" de l'ellipse, sinon très momentanément, et avec moultes précautions (car c'est là où l'on risque le plus de sortir de l'orbite – disons : de dérailler). Il semble qu'il y ait toute une dynamique psychique de type quasi gravitationnel à élaborer, dans la foulée de Newton !

Le "religo" se trouverait tout naturellement inséré dans l'En-moi (tout comme la libido freudienne, très largement axée sur la sexualité, occupe surtout le "ça"), et la fonction de l'En moi, que nous avons fait rentrer sous la rubrique "fonction de l'inconscient", serait de le faire passer, ce "religo", du niveau inconscient à celui de la conscience, puis à celui de la volonté, cela afin que nos choix de vie soient faits en tenant compte de sa "présence", et sans doute aussi de ses "exigences" (personnalisées, et librement décidées comme étant des exigences, pour bien le différencier des classiques Sur-moi à exigences non librement décidées). Lesquelles exigences du "religo" (largement axées sur le souci d'harmonie) nous ramenons à de la santé psychique.

Le "religo" serait à la fois appel et action volontaire (s'il y a prise de conscience suffisante de sa présence et de sa portée), et, ainsi, la vie psychique équilibrée s'articulerait autour de tendances libidinales (au sens le plus large de l'adjectif, s'entend), et de tendances "religinales" (nous pouvons aussi dire "religiales"). Tendances qu'il serait bon de " défouler" et d'assumer avec joie, et bonne conscience, dans les deux cas...

Les deux tendances ayant à être harmonieusement conciliées entre elles (lorsqu'elles seront conflictuelles, du fait de divergences, ce qui sera fréquemment le cas) par le Moi (conscient et raisonnable). Et ce sous l'influence, volontairement recherchée, cette fois, jusque par oraison, nous le verrons, dans certains cas extrêmes, de cet En-moi qui serait à la fois "je" et "plus - que-je". "Je transcendantal" ? Peut-être pas, mais "Je" plus que biologique apparemment tout de même, sans forcément aller jusqu'au "Je nouménal" kantien !

Bien avant Descartes le "je" - sujet apparemment fort singulier aux yeux de beaucoup - dont Maria Daraki, (op. cit. et "Esprit" Fev.1981) a d'ailleurs été mis en relief sur un mode existentiel : "Le vrai Dieu est en nous - mêmes" (Sénèque, Lettre à Lucilius). Peu après lui Paul de Tarse (qui, le premier, emploiera l'expression "l'homme intérieur") proclamera: " Nul homme ne sait ce qui se passe dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui" (I,Cor.II,11). Peu après, encore, Plotin se verra attribuer la pensée suivante : "Je tâche à faire remonter tout ce qui est divin en nous vers le divin qui est dans le tout" (Vie II,2), ce qui annonce Spinoza et Jaspers. Augustin poursuivra, en formules aussi pleines de sens de l'introspection que Plotin : "L'homme intérieur connaît des choses par le ministère de l'homme extérieur" (Confessions10,6).

Il semble même que l'on puisse remonter très loin dans l'Antiquité, à Zoroastre, à Lao Tseu, à Bouddha, et à Pythagore, (et à d'autres présocratiques), pour savoir quels hommes ont, les premiers, pressenti la présence, le mystère et le sens de ce que nous proposons de nommer l 'En-moi, qui a tôt surgi, sous des vocables divers (l' "âme" étant le plus connu) avec des "fonctions" plus ou moins analogues à ce que nous proposons. Les écrits manquent parfois pour nous informer sur les subtilités de la pensée des premiers maîtres, tant leurs oeuvres nous ont été parfois incomplètement transmises. Mais ne saurait-on admirer, au moins, les suggestions hindoues, puis celles, visiblement dérivées des mêmes sources, d'un Platon relativement aux "réminiscences" de l'âme (Ménon, 81 ) et à ses éblouissements - annonçant ceux d'Augustin - (République VII,518b), et celles d'un Epicure lorsque, dans sa "Lettre à Hérodote", il fait état d'un "élément sans nom" dans l'âme de l'homme, à coté de trois autres (qui n'étaient évidemment pas encore le "ça" le "Moi" et le "Sur-moi", mais, avec les moyens de l'époque, seulement décrits comme "liés à l'Air, au Feu et au Souffle", ce qui fait sourire de nos jours, évidemment) ?

Cette "certaine partie de l'âme qui l'emporte en subtilité, et de beaucoup, sur le souffle et la chaleur mêmes", cette "quarta natura", dont Lucrèce - mais oui, ce "matérialiste" ! - nous dira qu'elle était pour lui "l'âme de l'âme" (De Natura Rerum), si ce n'est pas encore l'intériorité stoïcienne, puis chrétienne, n'est ce pas tout de même comme une géniale prémonition de cet En-moi, qui est sans doute en nous comme la vie est en nous (et cela tout "matériel" soit-il, dans la pensée de Lucrèce et d'Epicure) ?

Cette "âme de l'âme", n'est-ce pas, aussi bien, "l'homme de l'homme", l'humain, l'humanité (l'essence de la Nature elle-même ?) dans l'homme, et ce qui amenait Sartre à reconnaître : "Tout homme est tout l'homme" ? Sans que cela le pousse à tirer les conséquences probables de ce mystère pour ce qui touche à la reconnaissance d'un immano-transcendantal non absurde au niveau de l'humain !

Quoique "sans nom" pour Epicure, et avec le simple vague nom d'âme pour d'autres grands penseurs, cet "élément", aussi subtil soit-il, ne saurait que difficilement être une simple chimère, une fiction issue de quelques imaginations exubérantes, ce nous semble. Ne serait-il pas plutôt, bel et bien la représentation que se font les hommes d'une "réalité" profonde ? "Réalité" entre guillemets, évidemment, du fait que sa substance (Aristote !) peut difficilement être tout à fait la même que celle d'autres réalités, plus tangibles. Plus tangibles, mais pas forcément plus authentiques pour autant !

Parmi les psychanalystes de pointe, enfin, quelques uns ont entrevu, nous semble-t-il, le même En-moi, ou s'en sont fort rapprochés, en parlant, p.ex. d'un "nucleus" défini comme "partie centrale autour de laquelle s'organisent les autres éléments différenciés du psychisme" (Rycroft, Glover..).

D'autres parlant d'un "vrai soi" (true self), ainsi de Winnicot .Tous "éléments"(avec nom, cette fois), qu'il s'agirait, dans tous les cas, de retrouver, par retour à un "Nouveau Début", quitte à aider le patient à procéder à une régression complète, jusqu'à ce que l'analyste lui apparaisse comme son père (cf. le nom de Père donné aux ecclésiastiques, au Pape, etc.) ou sa mère presque. "Rebirth technique" dont nous avons souligné les parentés avec la religion, et avec le baptême des adultes... Et comment ne pas parler, ici, d'un "quantum " de religo, symétrique Q' du quantum de libido Q auquel Freud faisait référence pour cerner, dès 1895, les facteurs de l'énergie psychique ?

 

3. L'application psychoimmunothérapeutique.

 

Comme précédemment mentionné ne pourrait-on, sans "dérailler", aller encore un peu plus loin et se demander s'il ne saurait y avoir, dans certaines circonstances, et même chez les personnes sans problème, apparition d'antinévroses - positives en quelque sorte durables, voire permanentes, et n'ayant rien à voir avec les états euphoriques toujours un peu suspects ? Elles apporteraient des éléments de paysage mental nouveaux et embellissant, rien qu'en s'appuyant sur la conviction qu'il existe une harmonie intérieure et qu'on l'a trouvée (ou retrouvée, ou que l'on va vers elle). Avec un sentiment d'épanouissement - dont le terme religieux d'état de grâce pourrait bien être une bonne représentation, mais aussi celui de fraîcheur d'esprit que recherche le Yoga Vasishtha (est-ce la fraîcheur enfantine ? ), épanouissement qui serait, à nos yeux, directement lié à la reconnaissance du "religo" et de l'"En-moi" ? Eléments du moi profond qu'il y aurait alors intérêt pour chacun à découvrir en lui, ce qui ne pourrait se faire que pour ceux acceptant l'idée qu'il y a effectivement quelque chose à découvrir au fond d'eux-mêmes, qu'ils peuvent tout aussi bien appeler, s'ils le veulent, le "secret de l'existence" ! ).

Simple hypothèse que celle-là, certes, mais qui nous paraît mériter un réflexion approfondie que nous aborderons plus loin, en essayant de ne pas sortir de notre référence à cette santé psychique neuronale (idéale) dont notre monde moderne nous éloigne, selon toute apparence. Il n'est, en attendant, peut-être pas interdit d'envisager d'intégrer ces idées sinon au traitement du moins à la prévention des troubles sur lesquels nous nous penchons. Ceci, (tout comme ce qui précède relativement à l'harmonie), nullement au nom d'une croyance quelconque, le mot croyance sonnant trop comme celui de "crédulité", mais par opinion pouvant aller jusqu'à la conviction, au nom de la seule intelligence, même si cette dernière n'est pas totalement cartésienne et ne s'appuie que sur des indices et des présomptions. Mais, au fait, lorsque nous "croyons" ce que notre intelligence nous suggère, est-ce toujours croyance ? Est-ce opinion ? Est-ce conviction ? Est-ce simple raison ? On frôle les limites de notre entendement à ce niveau de réflexion et c'est pourquoi nous accepterons la notion jaspérsienne, de "croyance rationnelle".

N'est-ce pas finalement simple sagesse et bon sens que d'accepter - sous réserves - ce qui paraît avoir le plus de probabilités de validité ? D'autres décisions (sages) ne sont-elles pas couramment prises, (avec raison) ne reposant, elles aussi, que sur de fortes présomptions, solidement étayées par leur bonne probabilité de validité, voire simplement par une probabilité de validité décente ? Convient-il de se paralyser en situation de moindre avantage sous prétexte que tout n'est pas prouvé - et alors même que l'erreur n'entraînerait pas la moindre conséquence fâcheuse ? Probablement pas. Et ceci d'autant moins que (fort curieusement d'ailleurs), il n'est peut-être en la circonstance, nul besoin de preuves, quant à la validité de nos thèses pour les diffuser. En effet :

 - ou bien elles vous semblent, à vous aussi, très plausibles (ou plus) et la cause est vite entendue, autant les faire connaître le plus, (et le plus vite) possible, autour de vous, cela ne pourra qu'aider bien du monde (ne serait-ce qu'à y voir plus clair en soi).

 - ou bien elles ne vous paraissent pas convaincantes du tout mais pouvez-vous alors leur dénier toute valeur d'interpellation susceptible d'aider psychiquement, susceptible de mener ceux en ayant - ou risquant d'en avoir - besoin à "quelque chose d'autre" ? Lequel autre chose - autre état d'esprit, autre paysage mental- pourrait bien à tout le moins favoriser le déclenchement d'un processus de renforcement psychologique qui, lui-même, ne saurait que contribuer à générer la confiance en eux, (ou un état d'esprit analogue) confiance indispensable à l'apparition de ce minimum de volonté d'être "en forme psychique" sans lequel il doit être bien difficile pour l'adolescent de contrôler en lui ce qui doit l'être, dans son intérêt ? Et sans lequel il ne saurait sans doute vouloir vouloir (ce qui lui convient le mieux, et qui reste à préciser, mais qui passe bien certainement en premier lieu par un contrôle de ses pulsions, et un apprentissage de sa volonté corrélatif de celui de sa liberté) ?

Tout cela étant certes bien subtil, mais y a-t-il rien de plus subtil que l'espoir, la confiance, la volonté, et leurs relations avec l'équilibre, la santé psychique et le bonheur, surtout dans les cas de confusion mentale même légère, liées à des excès ou à l'adversité, ou à l'insertion dans un entourage un peu trop "déboussolant", cas dans lequel il convient de se raccrocher à tout ce qui peut ressembler à du positif (et à du stable) ?

Y a-t-il également rien de plus subtil que d'apprécier la valeur de l'apport du rêve "éveillé", disons, comme tout le monde, de "l'imaginaire", dans la genèse de la dite santé psychique - et incidemment, du sentiment de bonheur ?

Y aurait-il, par exemple, un climat mental (et donc un sentiment de bonheur et de malheur, toutes composantes de la vie confondues) très différent chez un roi qui cauchemarderait presque toutes les nuits, parfois en se voyant esclave, battu et humilié (et se gâcherait considérablement ses journées en redoutant par avance ses probables cauchemars), et un esclave, humilié et battu, qui ferait constamment de merveilleux rêves, se voyant même, parfois, roi comblé et aimé de ses sujets, et s'en délecterait par avance ? Exemple caricatural, bien sûr, mais tout de même de nature à nous faire réfléchir une fois de plus sur la réalité de l'imaginaire - lequel a fatalement une transcription neuronale quelconque. Qu'elle soit magnétique ou électrique, corpusculaire ou ondulatoire cette transcription n'en est pas moins bel et bien probable, avec des effets tout aussi probables sur le climat mental, la qualité ressentie de la vie, bref l'appréciation du vécu . De sorte qu'à notre avis il faudrait être bien négatif, bien pessimiste, misanthrope presque (et bien mauvais psychothérapeute en tous cas) pour refuser de prendre ces éléments en considération, pour ceux qui nous paraissent en avoir besoin, pour ceux qu'on aimerait voir plus heureux ou plus solides psychologiquement, et cela inclut pratiquement tous les adolescents.

Pour leur en faire part, ne serait-il alors pas préférable dans un premier temps de présenter encore plus tôt, dès l'enfance, et sous une forme accessible, ces idées non pas comme des bases de discussions convenables (ce qui, fort souvent, leur ferait perdre leur "pouvoir" face à des personnes d'un niveau intellectuel insuffisant pour aller plus loin dans les explications et équivaudrait à se taire) que comme des "découvertes" modernes de la psychanalyse - faisant, à ce titre, partie du patrimoine sinon vraiment scientifique du moins cognitif de l'humanité (ce qu'il ne nous paraît d'ailleurs, nullement interdit de penser sincèrement) et cela vous ramène bien à agir comme si les "hypothèses" en question étaient des "vérités", non de simples hypothèses, et cela jusqu'à l'âge ou l'on portera tous les efforts sur le développement de l'esprit critique de l'adolescent pour remise en question générale ? Nous adressant maintenant aux psychothérapeutes qui en dépit de nos efforts refuseraient de participer à notre proposition de "psychoprophylaxie" à grande échelle, ne pourraient-ils simplement considérer, face à des idées potentiellement aussi roboratives, qu'il s'agit là d'une variante d'effet placebo, le placebo étant présenté sous forme d'"information" ? Ce qui n'est pas plus original que ne l'est la "bonne nouvelle" (inventée) donnée à un malade - en certaines occasions - concernant son état de santé afin de lui remonter le moral et ainsi, l'aider à lutter contre ces maladies dans lesquelles on soupçonne (sans raison ?) que la part jouée par le psychisme peut être non négligeable. Certes cela est désormais considéré comme fort peu éthique, mais c'est bien dommage, la dite technique ayant suffisamment fait ses preuves dans le passé pour qu'on y regarde à deux fois avant de s'en priver. D'autant que dire crûment la triste vérité, (qui n'est de toutes façons pas absolue) peut augmenter les troubles ou hâter la fin !

 

A ces confrères méfiants nous rappellerons qu'il ne s'agirait que de faire semblant de "croire" en la théorie de l'"En-moi" signifiant, porteur d'énergie et adjuvant moral, sous certaines conditions, (dont celle d'accepter le principe de son existence aussi invisible soit-il) puis d'accepter la notion de vaccination psychique ou psychanalytique, qui n'est pas si éloignée que cela des "analyses en soutien" encore bien balbutiantes (et très insuffisantes) que les psychanalystes les plus conscients des limites des cures classiques n'hésitent pas à mettre en oeuvre, sans grand support théorique jusqu'à ce jour, hélas. Ce qui prive de tout support institutionnel.

Les confrères méfiants devraient d'autant moins refuser d'entrer dans la "campagne d'information" que nous proposons de lancer pour les jeunes que cette dernière pourrait bien, sans le moindre effet secondaire à redouter, avoir un effet très bénéfique sur ces maladies dites de société où la part du psychisme est prépondérante, avec très souvent quelque trouble de la volition. Ainsi de la tabagie, de l'alcoolisme, de la neurasthénie, de la vulnérabilité à des idéologies exigeantes ou dangereuses (sectes, terrorisme...) sans reparler de la drogue, des psychopathies majeures, et du suicide et des accidents de la circulation si souvent liées à l'alcool, aux pulsions de vitesse ou d'agressivité etc.. Sans parler non plus de l'H.T.A. et des maladies cardio-vasculaires liées aux stress et anxiétés diverses distillées à hautes doses par nos sociétés industrialisées - lesquelles pourraient bien, ainsi, saboter dans une (très ! ) large mesure, par leurs "exigences", ce qu'elles apportent de bénéfique en termes de progrès, notamment médical ! Fâcheuse situation que celle là !

Troubles qu'une capacité à être plus heureux et à trouver des refuges en soi en cas de besoin, ne pourrait que réduire, qu'elle se superpose ou non aux thérapeutiques classiques (et aux autres). Cela sans même parler des drames passionnels en tous genres qui font tant de victimes !

A côté d'éléments tels que le milieu familial, la santé physique, le cadre social, la situation financière et la réussite professionnelle, facteurs qui, sauf le second, et encore, échappent largement au médecin, le développement de la confiance en l'harmonie du monde est, pour un individu, avec son sens associatif et le développement de ses connaissances (qui est largement entre les mains des enseignants) la méthode probablement la plus efficace pour l'armer psychologiquement -(et psychosomatiquement peut-être aussi - le Dr Michel de M'Uzan parlant, lui, de métapsychosomatisme ! intéressant terme assurément ! ). Le tout dans la perspective d'un éveil de cette tendance associative déjà mentionnée, sous-tendue par des facultés émotives en quelque sorte canalisées vers un sens de l'intégration dans un cadre plus vaste. Intégration liée à une "croyance" fondée le plus souvent sur l'émotion, - difficile à générer, donc,- mais pouvant également avoir sa part de fondement en raison (même "probabiliste"). Et contrebalancée par des facultés critiques aiguisées pour éviter de tomber dans les enrégimentements qui guettent tous ceux qui acceptent de croire en quelque chose. Comme indiqué en première partie, un psychothérapeute ne pourrait-il vraiment se sentir professionnellement concerné par notre proposition pour la raison qu'elle a quelques petites consonances métaphysiques pouvant même apparaître religieuses ? Ce serait oublier que si la médecine s'est développée, c'est précisément parce qu'elle a su, en tant que science, empiéter sur un inconnu que les hommes traduisaient en termes de transcendant et de sacré, faute de meilleure explication nous l'avons dit. Est-ce en procédant différemment que le médecin a finalement remplacé le sorcier du village ?

Ce que nous proposons est un nouveau pas en avant certainement pas le dernier (ne serait-ce

que parce que nous aussi faisons appel au "transcendant" mais en l’“approchant” un peu plus) afin de faire reculer l'ignorance et ses méfaits. Est-ce plus audacieux psychologiquement d'accepter notre proposition, que l'audace qu'ont eu ces chirurgiens prenant le risque de voir se déchaîner sur eux (pouvaient-ils légitimement craindre) les foudres du ciel parce qu'ils ouvraient le sacro-saint corps humain pour comprendre la circulation du sang et d'autres phénomènes ? Eux aussi empiétaient sur la "métaphysique" de et le "transcendant" de l'époque !

Dans votre cas, vous savez, cher confrère psychothérapeute, présent ou futur, n'avoir aucune foudre céleste à redouter. Vous savez, par contre, que votre adhésion au principe de la valeur thérapeutique d'une action telle que la nôtre pourrait, si cette action était reconnue, par vous, scientifique au même titre que l'est la psychanalyse freudienne, par exemple (laquelle nous semble pourtant, en l'état actuel de sa pratique n'avoir que bien partiellement droit à cette reconnaissance...) cette action pourrait, donc, éviter bien des drames ou au moins, risquerait fort de soulager bon nombre de misères. Dispose-t-on, d'ailleurs, de tellement de thérapeutiques contre les désordres psychiques dus aux malheurs de la vie et contre les fléaux sociaux, pour refuser l'essai de notre "vaccin" à cause de son originalité, de son non-conformisme et de ses composantes apparemment "métaphysiques" ? La biologie (en cherchant où commence la vie, par exemple,) et l'astronomie (en cherchant où commence le temps) n'hésitent-elles pas de moins en moins à s'"intéresser" au domaine métaphysique ? Et puis, la psychologie n'était-elle pas dans la même situation à ses débuts, en prise directe qu'elle se voulait sur le monde de l'invisible ? Notre approche "métapsychologique" (non freudienne !) reste, pensons-nous, dans le cadre de ce qui est intellectuellement admissible, mais le juge final en sera vous, lecteur, et pour mieux éclairer votre jugement nous vous proposons de vous intéresser une minute de plus à la philosophie de l'existence, et notamment à cette liberté existentielle qui est l'élément philosophique clé de la psychoécologie.

 

4. La philosophie de l'existence et son rôle psychothérapique

 

Notre psychanalyse écologique s'inscrit en prolongement de la psychanalyse existentielle, qui elle-même s'inscrit en prolongement des philosophies de l'existence européennes.

Cela sans oublier l'influence évidente de la philosophie américaine dite transcendantaliste essentiellement représentée par Ralph Emerson ("De la Nature") et Henry Thoreau ("De la désobéissance civile", "Walden ou la vie dans les bois" etc..). Nous disons des philosophies de l'existence, car l'on peut sans doute (c'est tout au moins notre impression) distinguer trois grands courants dans ce que l'on appelle en général, sans souvent faire trop de distinctions, la philosophie de l'existence.

 

a). Tout d'abord la branche "existentialiste", la plus connue, celle de Heidegger, quasiment axée sur la mort, ce qui ne saurait guère convenir à un thérapeute, même "psycho", et celle de Sartre pour qui l'existence précède l'essence (au point de presque l'anéantir d'ailleurs ! ).Toutes deux présentent l'homme comme devant "se faire" (ou est-ce se battre ? ) non pas le dos au mur, mais bien plutôt le dos au vide du néant et de l'absurde ( surtout chez Sartre, car la phrase de Heidegger : "L'homme est un être dont l'essence est d'exister" nous parait laisser la porte ouverte à bien des réflexions ! ).

Cette philosophie héroïque (qui ne manque certes pas d'attraits dans sa grandeur) est celle de la liberté de l'homme qui n'est que ce qu'il se fait être - mais se garde bien de trop s'interroger sur la curiosité qui veut qu'il ne se soit ni fait lui-même, ni ne soit (apparemment) complètement fait par hasard (sauf à accepter l'idée, que nous nous sommes senti contraint de rejeter, que le hasard générerait des objets ou des êtres susceptibles de mettre en question le hasard et d'apporter quelques éléments faisant suspecter l'existence d'un non-hasard).

S'il y a toute une psychologie se disant existentielle qui refuse tout ce qui peut, de près ou de loin, ressembler à du signifiant (et a fortiori à du transcendantal supposé signifiant), par contre aucune psychanalyse existentielle (sauf celle, tout à fait théorique, posée par Sartre dans "L'être et le néant", et à propos de laquelle Colin Wilson parlait d'"existentialisme qui dit non"), n'est issue de cette branche de la philosophie existentielle. Seul Erich Fromm peut apparaître à certains (parmi ceux qui le considèrent comme un psychanalyste existentiel) proche de cette école, notamment dans son ouvrage "Avoir ou être" qui, pourtant, appelle à la poésie de la vie à peu près autant que Sartre en invoque l'absurdité (jusqu'à la Nausée ! ). Mais il y a dans les deux cas même refus de tout (immano) - transcendantal "signifiant", l'humanisme n'étant envisagé qu'à titre gratuit, et "dans le vide".

 

 b). Vient ensuite la branche dite chrétienne, inspirée de cet autre père de l'existentialisme qu'est Kierkegaard, et dont Gabriel Marcel est le principal représentant ("Etre et Avoir" 1933) (il est d'ailleurs intéressant de constater à quel point les rapports entre les deux verbes être et avoir suscitent des réflexions existentielles ! ) On peut nommer, parmi les psychanalystes, les philosophes et les psychologues chrétiens que nous considérons comme existentiels, Oskar Pfister, le pasteur ami de Freud ("La psychanalyse au service des éducateurs" 1921, "L'illusion d'un avenir") et, dans une mesure plus discutable, Chauchard. Et aussi E. Mounier dont le "Personnalisme" aurait presque pu servir de base de lancement à la psychoécologie s'il avait su se démarquer du christianisme plus qu'il ne l'a fait !

 

 c). Entre ces deux philosophies existentielles, qui , en gros, partent du même constat de liberté totale de l'homme, qui est ce qu'il se fait, pour aboutir soit à l'absurdité du monde avec une sorte d’indifférence (voire de nausée ? ) pour l'Etre, soit à la totale signification du monde avec l'amour le plus total pour l'Etre (supposé incarné dans le Christ) se situent Husserl et le très kantien Jaspers, qui nous paraissent infiniment plus "sages" que les penseurs précédemment nommés. Jaspers, surtout, qui reconnaît au monde, et donc à la nature, dans le prolongement de la pensée hindoue et chinoise antique - puis de Spinoza ! - une sorte de transcendance, fondant notre liberté (qui serait tout comme un cadeau), et nous laissant le soin de découvrir (ou non) nous-mêmes notre "devoir", en se gardant bien de nous dicter quoique ce soit, transcendance et liberté, étant (enfin) comprises comme conciliables au sein de la personne humaine. En outre, la transcendance de Karl Jaspers (qui est un homme très anti-religion institutionnalisée) se confond avec l'immanence : Elle est au moins autant en nous qu'hors de nous, et elle peut parfaitement s'inscrire dans un existentialisme ni surnaturel, ni "fondé sur du néant" à la mode sartrienne, mais bien simplement naturel - transphénoménal tout au plus.

Cette philosophie de l'existence là pourrait finalement très bien être considérée comme une "philosophie de l'essence de l'existence", en fait. Ce qui nous ramène à la pensée de Heidegger sus énoncée ! Et l'on peut ici parler, comme Mounier le fait pour son personnalisme, d'un existentialisme transcendantal puisqu'il y a selon cette approche une "transcendance de l'existence humaine par rapport à la matière" (Mounier : "L'espoir des désespérés"). Transcendance manifestée par la liberté existentielle de l'homme, évidemment, celle qui exige un acte de volonté pour être atteinte. Ce que Spinoza a (avec Descartes) le mieux ressenti, nous semble-t-il, et nous renvoyons là le lecteur au minuscule mais très fort ouvrage de J.L.Guichet: "La liberté" (Ed. Quintette).

Notre impression qu'il y a derrière (et dans) le monde une Nature naturante ayant conçu des êtres dotés de liberté (d'esprit ! ) absolue, mais discrètement incités (par le biais de leur raison aussi bien que par la découverte éventuelle de leur En-moi et de la signification profonde de l'amour) à contribuer à l'harmonie du monde en s'imposant parfois un peu d'auto-discipline, dans le cadre d'une saine gestion des pulsions (dont l'existence autonome était inévitable dans le cadre d'un système de liberté), notre impression, donc, coïncide remarquablement avec la philosophie jaspérsienne, surtout si on l'éclaire par le primat de l'harmonie - chose que Jaspers n'ose ou ne veut trop faire - sans doute par crainte d'être récupéré par les religions : ce qui, en fait, l'amène plus près qu'il ne le voudrait des sartriens, dont pourtant il refuse les conclusions sur le vide du monde, sur le néant et sur l'absurde. Ce qui fait de son existentialisme un existentialisme "qui dit oui" (Colin Wilson, "Introduction to the New Existentialism" Houghton-Mifflin 1967)

Pour nous, la véritable paternité de la philosophie de l'existence, celle qui se situe, comme le propose Jean Wahl, entre les philosophies de l'essence, et celles, modernes, de la structure, revient (après les prémisses orientaux et hindous - que l'on oublie trop fréquemment - et après le défrichage platonicien déjà plus conceptualisé) au "couple" Descartes-Spinoza. Le premier ayant, peut-être mieux que quiconque, mis en relief la liberté de l'homme, et la portée de sa subjectivité, (mais étant, en apparence tout au moins, resté dans un cadre dualiste traditionnel), le second, lecteur assidu du premier, ayant, en quelque sorte, "remis Descartes sur ses pieds", en situant l'homme dans le cadre moniste qui est plus vraisemblablement le sien, et qui avait déjà été soupçonné par Xénophane de Collophon vers -550). Et en ayant axé sa philosophie sur la libération d'une humanité "naturellement" enchaînée à ses passions, mais libre, au fond, - existentiellement - de s'en détacher, au nom d'une liberté qu'il ne s'agit que de revendiquer pour obtenir, ce qui nous paraît bien être le fond de la pensée de Descartes, à qui Spinoza l'aurait chipée pour le proclamer clairement dans son Ethique V !

La liberté était, pour Spinoza aussi, une conquête, (par la force de la raison et de la foi) et non un acquis, ce qui le fait passer pour un déterministe aux yeux de bien des lecteurs à la vue un peu courte ! Ce n'est qu'à première vue, en effet, qu'il peut paraître déterministe, car c'est précisément pour ne pas rester "déterminé" qu'il importe à l'homme de SE déterminer, après une libération, que R.Misrahi qualifie précisément d'existentielle chez Spinoza (cela notamment dans son article "Spinoza" de l'Universalis, très accessible à tout lecteur, même jeune).

Cette libération serait-elle, en effet, possible si nous n'étions pas déjà, fondamentalement, en même temps que potentiellement, libres ? Il est clair que non - et l'on retrouve Descartes, et sa liberté, et aussi Fichte, dont l'idéalisme immano-transcendantal (dit "critique", ou "subjectif") largement fondé sur la liberté absorbait la Nature dans le moi profond ou "pur" déjà mentionné.

Sartre, lui, ne nous paraît pas (pas plus qu'il ne le paraît à Paul Ricoeur) être un "vrai" philosophe existentiel (aussi "criminel" un tel propos puisse-t-il être pour un sartrien), du fait de son refus de fonder la liberté de l'homme sur quoi que ce soit d'autre que lui-même. Refus qui évoque l'histoire du fakir qui se prétendait capable de grimper le long d'une corde qu'il jetterait en l'air, mais n'en faisait jamais la démonstration (propos tenu par Frankl concernant Sartre).

 

Il nous semble que c'est surtout faute d'avoir pu concilier en pensée les notions de liberté et de transcendantal qu'il a nié, ou à peu près, la "portée" humaine de la seconde, se forçant ainsi aux acrobaties et aux "contorsions" intellectuelles qui furent les siennes, d'humaniste défendant des causes sans valeur intrinsèque (à ses yeux), et évoquent, en effet, facilement celles que le fakir sus mentionné aurait dû faire si quelqu'un l'avait contraint à monter après sa corde (ou s'il avait, tout seul, décidé de s'y essayer pour voir !).

 

Il est vrai que concevoir une nature transcendantale "donnant" la liberté à l'homme sans tomber dans le domaine religieux exige une certaine souplesse d"esprit, à la limite du "jésuitisme laïc", nous l'admettons, souplesse que la stricte - et rigide - conception qu'avait Sartre de l'honnêteté intellectuelle ne pouvait lui permettre d'acquérir. Nietzsche ayant, pour sa part, instauré un "système" bien à lui, avec la "religion du sur-homme", pour tourner la difficulté et en faire un Dieu tout puissant autoproclamé, l'autre Dieu ayant eu la bonne idée de mourir, selon ses informations. Descartes n'ayant, lui, nous l'avons vu (p.62), pas besoin de faire mourir son Dieu pour en reconnaître une extension en l'homme grâce à sa liberté.

 

Le résultat est, en tout cas, qu'avec Sartre on est tristement libre - libre à en mourir, presque, en fait ! , qu'avec Nietzsche on est follement libre (voyez sa vie ! ), alors qu'avec Spinoza on l'est joyeusement, et, avec Descartes, généreusement ! Sans aucun dieu dans le circuit pour les deux premiers, et avec un Dieu (bien "modéré") pour les deux autres, mais sans obligation de religion pour autant.

 

Il manque peut-être à Spinoza un peu de cette générosité cartésienne, dont on a vu qu'elle allait très au delà du sens habituel du mot. Il ne nous paraît pas avoir suffisamment fait référence au souci d'harmonie et donc à l'altruisme, ce à quoi Kant portera un remède Y porteront aussi remède Goethe, Fichte et Rousseau, du fait de l'influence chrétienne, peut-être bien. Mais le christianisme combattra le spinozisme, au lieu de voir en lui la philosophie la plus compatible avec cet esprit évangélique (en fait biblique) qui nous pousse à faire le bien (défini par chacun de nous et non par les catéchismes) en plus d'aspirer au bien, comme le voulaient les philosophes antiques.

 

K.Jaspers nous paraît le plus remarquable successeur de Spinoza, et celui qui saura le mieux rétablir l'importance de se soucier d'autrui dans le besoin, et ce pour des raisons existentielles, tout en évitant de se faire "récupérer" par le christianisme.

 

Victor Frankl est, dans ses ouvrages tels que"La psychothérapie et son image de l'homme" (Centurion 1975) et "Le Dieu inconscient" (Ed.Rema, Paris 197O) l'un des principaux psychanalystes se rattachant à la philosophie existentielle, variante jaspersrienne. Avec lui (selon nos critères) Binswanger (op. cit.‚), Abraham Maslow ("Vers une psychologie de l'être" Fayard 1972), Rollo May ("Le désir d'être, psychothérapie existentielle" Epi 1972, "Amour et volonté‚" Stock 1971), Erik Erikson ("La quête de l'identité" Flammarion 1972, "Ethique et psychanalyse" Flammarion 1971), Robert Assagioli ("La psychosynthèse" Epi 197O), P. Bjerre ("Psychosynthèse" Stuttgart 1971), W. Daim ("Transvaluation de la psychanalyse" Albin Michel 1956), A. Caruso ( "Psychanalyse et synthèse personnelle" Desclée de Brouwer 1959) etc..(certains auteurs cités étant en fait à mi-chemin entre existentialisme chrétien et jaspersien ). Avec lui, aussi, nombre d'analystes jungiens qui ne sont pas loin d’être "existentiels jaspersiens ", mais ne connaissent sans doute pas suffisamment Jaspers d'accès si difficile, même par le biais de l'ouvrage (hautement recommandé à la lecture, c'est pratiquement notre "Bible" ) de P. Ricoeur et M.Dufrenne sur sa philosophie: "K.Jaspers et la philosophie de l'existence" ( dans lequel les auteurs voient dans Jaspers un chrétien à sa façon). Aussi par celui d'E.Mounier : "Introduction aux existentialismes" (dans lequel l'auteur regrette que Jaspers ne soit pas chrétien !).

 

L'apport le plus clair de la philosophie existentielle jaspersienne à notre psychothérapie préventive (dont nous choisissons de nommer - après Philon d'Alexandrie et Frankl - l’enseignement actif : logothérapie, ou logoïatrie) est de reconnaître dans le cadre de la croyance rationnelle, l'admissibilité de la notion de sur-hasard et celle d'un ordre des choses fondé (selon notre réflexion) sur la liberté humaine.

"Ordre des choses" dans lequel la santé psychique trouverait tout naturellement (c'est le cas de le dire) sa place.

C'est aussi, comme nous l'avons déjà noté à propos de Paul Ricoeur dans son "Essai sur Freud", de passer de l'"archéologie du sujet" à sa "téléologie" (ce qui exige bien évidemment que l'on dépasse Freud, en évitant soigneusement d'aller jusqu'à faire de la théologie pour autant ! ).

A nous maintenant de proposer pour ce qui pourrait finalement être appelé un "écologisme existentiel" une esquisse plus concrète qui sera comme une base de réflexion et de discussion pour la communauté médicale, élargie à tous ceux que préoccupent les problèmes de l'homme

en général et des petits d'hommes en particulier.

 

 5. Psychonomie et psychoécologie

 Interrogeons-nous maintenant sur la présentation que nous devrions retenir pour que notre "campagne d'information" soit accessible au plus grand nombre.

Il ne saurait certes être question de parler de métasphère ni de sur-hasard à l'adolescent trop tôt. Cela le ferait rire, pris qu'il sera entre Rambo, ses devoirs scolaires et ses premières peines de coeur. Mais il ne devrait pas être impossible d'attirer son attention sur un "autre chose" que les données immédiates de sa conscience. Et aussi sur tous ces gens qui (dans le passé, mais parfois aussi dans le présent) convaincus plus que d'autres que la vie était un sens à prendre (et non "avait" un sens) ont fait oeuvre humanitaire élevée, (généralement en faisant mention d'un "soutien" en eux décrit sous des formes diverses), ou ont vécu de ces vies empreintes de générosité et de souci d' harmonie dont Gandhi nous donne un des plus beaux exemples, à quelques petits excès de sainteté près (cf. "Cette nuit la liberté" de D. Lapierre. Vies n'excluant, à notre avis, nullement justes colères et distribution de justes punitions, (à titre strictement éducatif) soit dit incidemment !

Même de nos jours, qui n'en a vu autour de soi, à une occasion ou à une autre, de ces personnes, et notamment certes des ecclésiastiques mais aussi bien des laïcs qui disent qu'ils, ou elles, puisent de l'énergie dans leurs convictions que le monde n'est pas absurde (les avis divergeant sur les raisons de cette situation, mais cela n'a pas tant d'importance, finalement) et semblent vivre constamment dans l'enthousiasme (ou au moins dans la joie et le bonheur) bien plus aisément que les autres, et parfois même presque indépendamment des circonstances. On ne peut que songer à cet exemple limite et presque caricatural des Témoins de Jéhovah débordants d'optimisme, aussi curieuse que soit leur doctrine et aussi peu recommandable que soient le sectarisme (voire le fanatisme) et l'hermétisme de la plupart d'entre eux, agrémenté d'un sens de la justice sociale fort incertain et d'un amour de leur prochain non Témoin de Jéhovah assez variable.

 

On pourra également amener l'adolescent à s'interroger sur la notion de "psychologie des profondeurs" qui reste si mystérieuse. Nous proposerons de lui demander son avis sur ce qui, par exemple, fait que l'on puisse se sentir plus heureux, dans le présent, lorsque nous pensons à un événement futur (favorable pour nous) de probabilité de réalisation parfois modeste, ou même infime. (L'idée de rencontrer un jour l'homme ou la femme de "sa vie" par exemple, nous causera presque toujours de la joie au moment où l'on y pense, et même si on ne le ou la trouve jamais, on aura globalement été un peu plus heureux d'en avoir "rêvé", à condition de ne pas s'être senti frustré, après, pour ne pas avoir gagné le "gros lot" !).

Cette faculté de très réellement profiter tout de suite d'un, encore tout imaginaire, événement, même improbable, n'est-elle pas des plus mystérieuses ? Comment se fait-il également que la simple évocation de ceux que nous aimons nous fasse du bien, aussi loin soient-ils ? Pourquoi le souvenir de plaisirs parfois fort anciens nous réjouit-il toujours- exactement comme (quoique moins intensément que ne) le feraient des plaisirs présents ? Pourquoi ce que l'on voit "avec les yeux du coeur" est-il parfois si différent de la réalité ? Ne saurait-il pas y avoir un moyen de provoquer, en d'autres circonstances, des phénomènes du même type tout aussi agréables - sans passer par un sentimentalisme bébête ou par l'astrologie, et sans adhérer à telle ou telle secte ?

Pourquoi est-il vrai que parfois "un seul être vous manque et tout est abîmé" alors que d'autres fois et pour la même raison, "tout est retrouvé" ? Ou qu'"un seul être apparaît et tout est transformé" (en bien ou en mal) ?

Découverte de la subjectivité que tout cela, mais découverte importante à faire faire à l'adolescent.....

Si l'amour fait "des miracles" (et si on le dit encore de nos jours c'est sans doute que la chose a été observée), si d'aucuns ont chanté au moment de mourir sous les balles ou sous les coups (dans la lignée de ceux dont nous disions qu'ils rayonnaient l'optimisme en toutes circonstances) ne serait-ce pas essentiellement parce qu'il y avait dans tous ces exemples une forme ou une autre d'adhésion à l'harmonie du monde, adhésion d'autant plus complète que ceux qui l'avaient effectuée avaient constaté que cela leur changeait réellement (et parfois radicalement) la vie ? Parce que "cela marchait" en quelque sorte. Parce que le seul fait de croire en l'harmonie - même simplement sociale, c'est un bon début - puis, deuxième stade, d'avoir confiance dans le monde, créait l'harmonie en eux (ou augmentait leur bonheur) ? Phénomène étrange assurément, qu'on l'appelle ou non autosuggestion ! Avec de surcroît un effet d'auto entraînement, la "confirmation" d'avoir eu raison quant à leur adhésion renforçant leur épanouissement, leur rayonnement et tout naturellement leur donnant envie de faire profiter les autres de leur "découverte" et de leur "expérience" selon des modes évidemment fort divers ? Modes mettant tous en avant une confiance en quelque chose (l'amour, la justice, l'humanité, un "dieu"...) et tournant souvent autour de l'idée d'un "supplément d'âme", d'une "dimension nouvelle" dans leur vie, comme dans leurs rapports avec les autres et avec le monde extérieur ! "Etat différent" ou "état supérieur" qui se retrouve dans tous les ésotérismes, de tous les temps et de tous les lieux, n'est-ce pas un tantinet curieux ?

Tous phénomènes qu'une pensée consciente mise au diapason avec un "En-moi" générateur d'harmonie, de bonheur et d'énergie psychique expliquerait fort bien, il n'est pas besoin d'être grand philosophe pour le comprendre.

 

Voilà bien des sujets de réflexion à proposer aux adolescents, en commençant par la notion de justice sociale élémentaire, à la base de toute socialité digne de ce nom, et par la notion de respect de la nature (et donc des animaux) à la base de l'écologie !

Pour ce qui est de communiquer à autrui ce "supplément d'âme" (communication qui ne doit que pouvoir aller dans le sens de notre préoccupation psychothérapique) cela a toujours constitué un problème, notamment pour les croyants, qui souhaiteraient pouvoir communiquer leur foi - au moins à leurs enfants - mais n' y parviennent que fort inégalement, ou pas du tout.

 

Nous ne nous soucions nullement de prosélytisme religieux, nous mais nous n'en souhaiterions pas moins axer toute pédagogie sur la probabilité élevée que le dicton (très laïc) "Aide-toi, le ciel t'aidera" peut bel et bien être une loi de l'espèce humaine valable chaque fois que l'on se place dans un contexte de confiance dans un ordre des choses supérieur. L'aide en question venant alors sous forme d'embellissement du paysage mental - sans que l'on puisse en dire encore beaucoup plus à ce stade de nos connaissances de la neurochimie du cerveau - en réponse à une aide initiale que l'on se donnerait, sous forme d'un "acte de foi psychoécologique" (dans la Nature). Ce qui serait alors, en quelque sorte, le préalable indispensable à toute vie "réussie" (préalable correspondant à ce que les croyants pensent lorsqu'ils disent qu'on ne réussit pas une "vie sans Dieu"). Ils n'ont sans doute pas tort, même si leur langage ne saurait être le nôtre !

"Aide toi le Ciel t'aidera" est étayé à la fois par la sagesse populaire (laquelle ne peut que reposer sur les innombrables expériences d'individus génération après génération) et par un grand nombre d'enseignements religieux des quatre coins du monde, avec, toujours, le même acte de foi à faire avant toute choses, au titre de "l'aide toi ! " : " Bouddha nous aide seulement dans la mesure où nous nous aidons nous-mêmes" dit-on en Orient - formule dont on retrouve l'idée dans toutes sortes d'autres enseignements taoïstes, confucéens etc..

Ne serait-il alors pas envisageable (sinon même souhaitable), au vu de ces considérations (et en plus de ce que notre gros bon sens nous en dit) d'enseigner la dite "loi" - au même titre que l'on enseigne que pour récolter, il faut d'abord avoir semé - les techniques agricoles se chargeant ensuite de préciser les modalités des opérations pour exploiter au mieux ce si sympathique phénomène (qui a longtemps paru aux hommes presque miraculeux tant que les conditions requises: sols, engrais, etc.. n'étaient pas connues) ?

 

L'agronomie a, elle, pour objet de décrire en termes scientifiques cet "Aide-toi, le ciel t'aidera", tout aussi valable pour le sous-sol psychique que pour le sous-sol terrestre à notre avis. (Mais le dicton gagnerait à être présenté ainsi : le ciel, comme le sol, est prêt à "t'aider", alors profites-en, c'est dans ton intérêt: sème et tu "récolteras". Cependant la concision y perdrait beaucoup).

Ne serait-il pas, dès lors, également possible de voir nombre de personnes intellectuellement avancées et équilibrées, vivant, elles, harmonieusement, soutenir et propager l'idée qu'il existe des lois relativement au psychisme profond, à l'inconscient, et que ces lois, regroupées dans une "psychonomie", permettent à quiconque les connaît de profiter, par leur application à soi, de l'harmonie qui préexiste en nous aussi authentiquement que celle du corps et que celle qui préexiste dans la terre et permet d'obtenir des fruits, les belles fleurs et autres produits savoureux pour peu que nous nous soyons donné le mal de semer (correctement) les graines adéquates ? Sans plus avoir à nous soumettre à des rites de type religieux, pour générer harmonie et joie en nous (par l'exploitation de notre sous-sol psychique) qu'il n'est désormais nécessaire, en matière agricole, de faire (comme des générations sans nombre l'ont cru dans le passé) offrandes rituelles, sacrifices ou mortifications diverses pour voir surgir de belles récoltes ! Mais il reste indispensable de "croire en elles" c'est-à-dire de pratiquer les méthodes de culture adéquates et d'investir en semences et en efforts divers axés sur l'harmonie. Il faut s'aider, au départ, en faisant confiance au monde, à l'homme, et donc à la Nature !

 

Une tentative d'enseignement de ce type n'a t'elle pas déjà été faite il y a plus de deux mille ans par Zoroastre et Confucius, puis par les évangélistes, avec un langage qui a tenu longtemps, mais ne tient plus guère face au matérialisme et à la science moderne ? Est-ce trop ambitieux que de se proposer de renouveler ce langage en conservant si possible l'efficacité psychique du message - de la bonne nouvelle - et en évitant les excès ou erreurs manifestes, telles, dans le cas du christianisme, la notion de péché et l'abus de "métasphérisation" ? Zoroastre et Confucius insistant, eux, sur la nécessité de respecter un équilibre entre vie spirituelle et vie matérielle dans le cadre de notre liberté ; c'était un assez joli programme déjà !

 

Le terme "psychonomie" n'est pas nouveau. C'est James Baldwin, le fondateur de l'Association Américaine de Psychologie qui l'a proposé le premier ("Mental development of the child and the race" –aïe ! - 1896). Ce précurseur génial (mais hélas bien un peu raciste) cherchait d'ailleurs déjà à dégager la psychologie des spéculations philosophiques. Tout comme l'astronomie s'était dégagée de l'astrologie, la psychonomie cherchait à se dégager de la psychologie.

La comparaison est peut-être abusive mais l'emploi du terme psychonomie si on en souligne le côté "scientifique" plus poussé que celui de la psychologie ne saurait qu’être mieux reçu par des "patients" (ou parents) n'acceptant de "traitement" (ou de "vaccination" pour leur enfant) que scientifiquement contrôlés.

 

Pour les très jeunes enfants nous avons vu qu'il ne s'agissait que de profiter de leur réceptivité pour les orienter très doucement vers une nature en laquelle on peut avoir confiance et qui demande quelques petits efforts en retour. Mais pour les adolescents il fallait trouver un vecteur mobilisateur simple et efficace : l'écologie était toute indiquée, tout restreint (et différent) que soit son champ d'application actuel. Ce qui nous a conduit à avancer le néologisme "psychoécologie", laquelle serait à la psychonomie un peu ce que l'agriculture est à l'agronomie: une technique d'application, en quelque sorte.

 

Nous proposons corrélativement de présenter la psychonomie à partir d'axiomes reprenant nos hypothèses en les simplifiant, et en disant que cette "science" nouvelle serait à la base de cette écologie nouvelle qui s'applique à soi-même que nous appellerons donc la psychoécologie (ou l'écologie personnelle) et est un mode de vie prenant en compte les mécanismes psychiques profonds naturels. Lesquels nous permettraient de retrouver en nous l'harmonie du monde, de la conserver et de l'optimaliser par le biais de la notion de nature humaine harmonieuse, elle-même liée à une santé psychique (ou neuronale) idéale.

N'est-ce pas déjà l'objectif de l'écologie, appliqué à la nature observable, instinctivement ressentie par beaucoup comme devant forcément être harmonieuse ? Pourquoi le limiter au seul monde extérieur, tangible, cet authentique acte de confiance envers la nature qu'est l'écologie ? Ne faisons-nous pas partie du monde nous aussi ? Pourquoi aussi bien ne pas avoir foi en cette partie de la nature, celle intérieure, celle qui est en nous ?

Nous avons, depuis la révolution industrielle et le développement de l'urbanisation verticale concentrée, été coupés de la nature extérieure. Cela ne peut que nous pousser à, encore plus, proposer de rechercher le contact avec notre nature intérieure pour nous rééquilibrer psychologiquement, en prenant bien garde de ne pas tomber (trop tôt, tout au moins, après 80 ans ce doit être permis !) dans un excès , inverse, d'intériorisation. Il se trouve de surcroît que notre campagne et nos objectifs coïncident remarquablement (quoique d'une façon qui surprendra vraisemblablement quelques écologistes) avec les leurs : "Toujours mieux avec toujours moins" (au lieu du "avec toujours plus" de la société de consommation) préconise, dans "La convivialité", Ivan Illich, le maître à penser de l'écologisme - qui n'aime pas beaucoup les médecins, et a tenu quelques propos excessifs à leur égard, de ci de là. Propos que nous lui pardonnons volontiers, au nom de toutes les excellentes choses qu'il a écrites par ailleurs.

 

N'est-ce pas ce même objectif de qualité et (de réelle productivité !) que nous proposons lorsque nous suggérons de développer nos "ressources intérieures", lesquelles ne coûtent strictement rien et ne polluent pas le moins du monde - et de nous réjouir des richesses qui existent en nous, en évitant de trop se sensibiliser pulsionnellement à celles qui existent en dehors de nous (sans les négliger ni les mépriser le moins du monde pour autant dès lors qu'il n'y a pas excès).

"L'utile tout sec. Voilà la grande infirmité de notre époque... Triste chose ! Nous nous perdons dans nos perfectionnements" nous avertissait déjà Victor Hugo, ce psychoécologiste avant l'heure (qui aurait tout aussi bien pu dire : "le plaisir tout sec", d'ailleurs, en d'autres cas !). Mais c'est que les biens ("extérieurs") et la plupart des plaisirs se monnayent, en plus de nous séduire, si bien que tout notre environnement fait pression pour que nous les (sur)consommions, alors que nos "biens intérieurs" et les plaisirs conviviaux (rêveries, sports, promenades, lectures, jeux, culture, etc..) ne rapportent pas toujours grand chose de monnayable à quiconque si l'on sait s'organiser intelligemment !

 

L'action écologiste ne s'est jamais a priori restreinte aux seuls objets concrets d'ailleurs. N'attendait-elle pas, en fait, des suggestions dans le style de celles de Bateson, de Guattari et des nôtres pour aller plus loin ?

 

Serge Moscovici, écologiste célèbre, auteur, entre autres ouvrages, de l'excellent (mais difficile) "Essai sur l'histoire humaine de la nature" (Flammarion 1977) et réputé promoteur de la théorie des 3 R pour l'action écologiste : "Ralentir, Réfléchir, Réorienter" ne devrait que se réjouir de voir les réorientations que nous proposons en conclusion de nos réflexions sur la nature humaine !

Ne peuvent-elles apporter à cette pré-école de sagesse qu'est l'écologie, le nouveau souffle dont elle paraît avoir quelque besoin pour élargir son audience, et le nombre de ses adeptes ?

 

 

Avec, en arrière plan, l'idée qu'à notre réalité (vérité ?) biologique se superposerait une vérité (réalité ?) psychobiologique, les principes de base de la psycho-écologie pourraient alors être formulés comme suit (chacun restant en mesure de les présenter différemment à son entourage après réflexion si cela paraît préférable) :

 

1. Notre psychisme serait constitué, outre les trois roues du "chariot psychique", reconnues par Freud et ses successeurs comme étant le Ca, le Moi et le Sur-Moi, d'une quatrième, génératrice d’équilibre et d'harmonie entre les précédents, liée à un inconscient collectif de type jungien et que nous proposons de nommer "En-moi".

 

Cet En-moi auquel les recherches sur la neurologie du cerveau finiront peut-être par trouver une matérialisation (qui ne manquera certes pas d'être bien subtile) aurait donc un caractère à la fois individuel et collectif, et nous aurions tous un En-moi semblable (à la différence du Ca et du Sur-moi qui dépendent de divers facteurs et varient d'un individu à l'autre). L'En-moi serait en somme la représentation de notre participation à l'harmonie fondamentale du monde, harmonie que l'on a déjà reconnue à travers les lois physiques et biologiques et qui n'a finalement aucune raison de ne pas se retrouver derrière les lois du psychisme profond aux côtés là encore de ce hasard qui se manifeste dans le support biologique reconnu (cortical notamment) de notre psychisme.

 

L'En-moi pourrait également être considéré comme notre nature profonde, et comme la quintessence de la nature humaine. Très "lié" à la liberté, il serait source non seulement d'harmonie entre nos diverses composantes psychiques mais encore d'énergie et de bonheur. Il s'agit toutefois d'un bonheur sensiblement différent de celui que nous procurent les plaisirs d'origine extérieure à nous-même, découlant de l'assouvissement de nos pulsions : alors que nos pulsions, expressions du "ça", nous collent littéralement à la peau (tout en étant une sorte de corps étranger en nous) l'En-moi n'aurait en chacun de nous d'existence que virtuelle, potentielle, avec des effets bénéfiques personnalisés n'apparaissant que si l'on actualise cette virtualité par un acte de confiance qui serait la reconnaissance et le suivi de ce qui nous parait être ses conseils, prodigués avec suffisamment de clarté à quiconque saura se mettre à l'écoute (fine, et honnête ! ) de sa conscience et de sa raison dûment informées.

 

2. Pratiquement, la règle d'or de tous nos comportements serait d'éviter autant que possible le dysharmonieux et de rechercher au maximum l'harmonieux, pour nous et pour les autres, ceci selon l'idée que nous nous en ferons en face de chaque situation (en tenant compte de notre équilibre psychologique et de nos besoins mais aussi en respectant certaines règles de base de notre conduite du type de celles présentées plus loin). En apprenant aussi à contrôler nos pulsions, essentiellement celles égocentriques de vanité, d'amour-propre, de possession de biens inutiles ou de domination et de supériorité) - et en aidant les jeunes à apprendre à contrôler les leurs.

En voyant ensuite en tout être humain la conjonction d'une personne (sacrée, d'un sacré religinal) et d'un personnage (parfois exécrable) et en cherchant à lui révéler sa "personnalité" dès l'enfance, lorsque la chose encore faire se peut, puisque après cela risque d'être trop difficile. Ce qui aboutira à voir en autrui un sujet, c'est à dire tout à fait autre chose qu'un objet (désolé pour le truisme !), et donc à "substituer un monde de libertés vivantes à un monde d'objets" (E.Mounier).

 

Enfin l'attitude du psychoécologiste envers la culture (et la vie intellectuelle) serait d'accepter de lui reconnaître des "vertus" en ce sens qu'elle serait un cheminement plus privilégié, presque indispensable, vers la santé psychique complète. Une vie ne se concevrait pas comme saine sans un minimum d'effort intellectuel, axé sur la culture dite générale, effort correspondant à un souci de développement permanent de nos connaissances, avec des implications pratiques sur lesquelles nous nous étendrons plus avant, auxquelles nous ajouterons le souci du bien-être d'autrui dans le besoin, chaque fois que cela sera possible, aussi curieuse (et inattendue) que soit cette proposition pour certains.

 

La prise en considération de ces éléments pourrait - c'est le "credo" du psychoécologiste que nous sommes - suffire pour heureusement (nous voulons dire sainement) transformer les environnements psychiques (ou paysages mentaux) desséchés, mal entretenus, sans espaces verts suffisants et/ou pollués. Mais attention à notre interprétation de la pollution mentale ! Ce terme a été abusivement monopolisé par des gens en quête de "réarmement moral" passablement influencés idéologiquement : il s'agirait de ne pas faire de cette notion de pollution mentale une arme destinée à ramener les soi-disant pollués dans un soi-disant droit chemin défini selon des critères tout à fait douteux ! Chacun doit rester maître de ses décisions, et si un ordre apparaît nécessaire, il importe que ce soit un ordre personnel et non un ordre (surtout pas nouveau !) venu de l'extérieur et suivi sans chercher à le comprendre. Le "règlement " ne sera plus seulement le "règlement", même pour les gendarmes !

Le résumé de ces principes sera qu'il convient de commencer par admettre que le monde n'est pas absurde, qu'il existe en nous quelque chose lié au "sens" du monde et que ce quelque chose (qu'on l'appelle "En-moi" ou nature profonde) doit être écouté, puis voir ses suggestions (formulées par l'intermédiaire de notre raison et de notre coeur) retenues et appliquées, en prenant tout le nécessaire recul vis à vis du "soi" instinctif. Le tout sous peine de développer de graves problèmes psychologiques, le plus souvent silencieux, mais néanmoins tout aussi dommageables que peut l'être, par exemple, pour le corps, l'abus d'ingestion d'aliments (abus qui, lui, ne reste pas silencieux bien longtemps, et c'est ce qui nous conduit à réaliser notre erreur, mais aussi, hélas, ce qui nous induit à ne pas assez nous méfier des troubles - dont ceux psychologiques - développés silencieusement), La conduite à tenir en toutes circonstances nous apparaîtra suffisamment clairement, pensons-nous, pour peu que nous ayons constamment cherché à nous informer, à analyser, avec tout le sens critique qui convient, les leçons de notre expérience (et de celle des autres) par la discussion, la lecture (notamment celles d'ouvrages classiques) et l'enseignement auquel on peut avoir accès et en maintenant son niveau culturel aussi élevé que possible, en refusant la paresse intellectuelle consistant à ne pas lire ou à ne lire que des livres ne nous ouvrant pas l'esprit. Cette paresse n'est en effet pas bonne conseillère quelles que soient les "bonnes" excuses qu'on lui trouve (généralement l'absence d'un "temps" que l'on passe en activités bien plus inutiles, même s'il s'agit de gagner de l'argent !). C'est que la paresse intellectuelle peut facilement devenir un ennemi redoutable !

Par ailleurs, l'adolescent devra être informé de ce qu’il ne pourra vraiment s'épanouir que s'il accepte de suivre la sagesse écologique traditionnelle sur la définition de laquelle il existe un consensus et qu'il est aisé de connaître en consultant les ouvrages spécialisés sur ces sujets, (notamment ceux de R. Dumont, qui, malgré son pacifisme excessif, mérite, aux cotés d'Illich, d'être considéré comme un des penseurs de pointe de l'écologisme, notamment politique) car alors il aura le sentiment (justifié) de s'intégrer lui-même à l'harmonie de la nature en évitant les pollutions en tous genres (physiques - surtout la radioactivité ! - chimiques et biologiques).

Sagesse qu'il s'agit de ne pas confondre avec l'intégrisme écologique de certains qui poussent à l'excès écologique en faisant passer l'humain après le végétal dans des cas où cela est loin de s'imposer ! (cf. "Le nouvel ordre écologique" de Luc Ferry).

Il en ira de même pour son acceptation de suivre la sagesse écologique personnelle, laquelle est, assurément, elle aussi, forme élémentaire de la psychoécologie et tourne autour de l'idée de convivialité et de simplicité. Le reste de la sagesse psychoécologique, il l'élaborera lui-même en confrontant sa réflexion et son expérience aux suggestions que lui présenteront les psychoécologistes futurs.

Il y aura toutefois une différence essentielle entre écologie et psychoécologie : outre les domaines d'application différents, il faut beaucoup de temps et une action concertée entre individus, entreprises, organismes en tous genres et pouvoirs publics pour que l'harmonieux écologique puisse apparaître, alors que l'harmonieux psychique (ou psychoécologique) pourra vraisemblablement être largement réalisé dans la tête du jeune (voire du moins jeune) s'y ralliant en prenant la simple décision de retrouver l'harmonie naturelle existant, au fond de lui, dans son l'En-moi, et en prenant conscience de ce que notre liberté a plus de chances d'être "faite" pour que nous auto-disciplinions (raisonnablement), plutôt que pour que nous cédions à nos pulsions profondes.

Voilà ce que nous proposons comme principes de base de la psychoécologie, qui nous semble plus être un mouvement en avant vers la sagesse qu'un retour à la chandelle selon la présentation qu'en feront divers esprits courts (qui ne voient notamment pas qu'il sera bien difficile de jamais instaurer une écologie sérieuse si l'on ne commence pas par une psychoécologie, ne craignons pas de le dire et de le répéter !).

Revenant maintenant à des préoccupations de pure technique psychothérapique nous pensons que si l'approche psychoécologiste peut donner accès à une conception nouvelle de l'étiologie, de l'épidémiologie et du traitement des troubles de société et d'autres les plus divers, elle peut également ouvrir les esprits sur la notion, encore imaginaire de nos jours, de micro-organismes mentaux, tantôt bénéfiques, tantôt nocifs, immatériels mais réels, inframatériels si l'on veut, (tout comme semblent l'être certaines des particules mentionnées dans cet ouvrage). Eventuellement liés aux neurotransmetteurs, ils permettraient de faciliter la compréhension de divers phénomènes, par exemple, celui par lequel certaines idéologies les unes très meurtrières les autres très nobles ont un tel pouvoir d'attraction (et, parfois, de diffusion). Et pourquoi, dans certains pays des terroristes se laissent si facilement recruter alors qu'ils ont toutes chances d'être les premières victimes de leurs croyances, le bon sens (le système immunitaire psychique) étant alors sans effet, et pourquoi des individus sans consistance ni valeur se "réveillent" tout soudain (ou progressivement) pour changer de dimension.

Phénomènes qui sont bien certainement du même type que ceux par lesquels un jeune peut venir à la drogue, ou un être peut se retrouver dominé dans les prises de possession amoureuses, dans les "envoûtements" et autres emprises psychologiques en tous genres spectaculairement illustrées par ces suicides collectifs qui paraissent incroyables (près de mille personnes !) s'étant produits notamment il y a quelques années, dans une secte américaine en Guyana (sous l'égide du "révérend" Jim Jones). Il y en a eu d'autres moins spectaculaires depuis, ailleurs.

Phénomènes du même type aussi que ceux par lesquels l'espoir (ou mieux encore, la certitude) de guérir augmenterait parfois, en effet, les chances objectives de guérison, le bon moral étant à tout le moins toujours recommandé .

Phénomènes du même type enfin ( à propos duquel les braves gens disent que "tout est dans la tête") que celui qui voit certains êtres se gâcher l'existence pour une multitude de "riens" qui clochent quand d'autres soumis à d'authentiques misères sérieuses (infirmités par exemple) chantent du matin au soir. On connaît la fable du "savetier et du financier": Un savetier chantait du matin jusqu'au soir, dixit La Fontaine, cette merveilleuse source de sagesse (sauf lorsqu'il parait vanter les mérites d'une fourmi pingre et vaniteuse qui s'abrutit de travail pour amasser l'inutile face à une cigale qui sait, elle, encore danser, et chanter et se moquer de l'argent superflu lorsqu'il n'est pas là, et qui a compris que la liberté valait sans nul doute bien mieux que la réussite sociale même la plus éclatante si cette dernière doit être payée trop cher en termes d'aliénation à certains travaux abrutissants (le travail non aliénant ayant, lui, toutes sortes de vertus, surtout s'il est intéressant, utile - et volontaire ! ).

Dans tous ces exemples la présence d'équivalents "virus mentaux" qui agiraient (et seraient neutralisés) par des méthodes qui restent à découvrir faciliterait bien la compréhension des mystères que l'on est en droit d'imaginer explicables et qu'on ne saurait détacher du champ d'investigation de la psychonomie. Peut-être même pourrait-on aller jusqu'à parler de gravitons (et de gluons) psychiques pour les phénomènes faisant intervenir une attraction soit entre êtres, soit du "verbe" à un être ? Avec en arrière plan, qui sait, la possibilité d'exploiter des découvertes futures pour atténuer (ou éviter ?) toutes sortes de souffrances. En se souvenant qu'il faudra bien un jour ou l'autre, avancer une explication scientifique (qui aura toutes chances d'être neurologique) au fait que les fakirs hindous en extase ne sentent pas la douleur, que les convictions idéologiques font adopter parfois des comportements tout à fait surprenants allant jusqu'au sacrifice suprême (héroïque ou terroriste selon les cas), que la prière apaise la souffrance morale voire parfois celle physique et ce quelle que soit la religion impliquée, ou à peu près...

Toutes choses qui s'inscrivent dans le prolongement direct de l'optimisme béat (et du dynamisme) de tant de fanatiques en tous genres et, à un stade plus raisonnable, dans le prolongement de la joie sereine des croyants, non fanatiques, de bien des croyances raisonnées.

La notion de virus mental peut paraître fantaisiste mais moins celle d'un équilibre à réaliser entre équivalents histaminiques, et équivalents anti-histaminiques psychiques. Idée qui, elle, n'est pas incompatible avec ce que la neurochimie la plus avancée nous laisse pressentir depuis la découverte des morphiniens endogènes, substances sécrétées par le cerveau ou par les organes sous son contrôle et sur lesquelles nous allons nous pencher une seconde.

Le PR Monod lui-même fait allusion au "pouvoir d'invasion d'une idéologie" ("Le Hasard et la Nécessité"), image parlante, et cette fois nous ne pouvons que le suivre. Jung parlait, lui, de psychotoxines, terme qu'il remplaça ensuite par l'évocation d'une perturbation des processus chimiques du cerveau. On n'en nage pas moins en pleine psychobiologie (moléculaire ?) infraneuronale cérébrale. C'est que la chimie du cerveau est loin d'avoir livré beaucoup de ses secrets.....

Il est tout de même curieux que des substances euphorisantes ou anesthésiantes de type morphinien soient fabriquées "sur place" dans des conditions (et à des fins) qui restent encore mystérieuses (et l'on sait que l'organisme ne s'amuse que rarement à synthétiser une substance sans rôle aucun). Si l'on ajoute le fait que d'autres neurotransmetteurs sans fonction apparente ont été identifiés parmi lesquels il ne serait pas surprenant que figurent diverses "vitamines psychiques", on peut se demander s'il n'y aurait pas là tout un monde de rouages non sans rapport avec les émotions (cela on le sait) mais aussi avec le paysage mental que chacun développe, suite à son (éventuelle) décision d'adhérer à telle ou telle "croyance rationnelle" - ce qui rejoint nos considérations des pages précédentes. De sorte qu'à côté de l'idée qu'il y aurait peut-être un "cablâge neuronal" plus sain que les autres, plus sain parce que plus en accord avec notre physiologie profonde, celle d'une "proportion hormonale" idéale, dans quelque partie de l'encéphale, nous séduit beaucoup ! Cela donnerait un support concret non négligeable à l'idée de l'harmonie du monde que de lui faire correspondre une harmonie biochimique (la santé est-elle d'ailleurs autre chose ?) cérébrale. Voilà un beau champ à explorer pour les biologistes du futur, dans le prolongement de la découverte des constantes physiologiques de l'homme. Et dans la perspective, peut-être, de la découverte d'une "hormone du bonheur" de laquelle Ribot soupçonnait l'existence (à partir de l'idée de sa carence) dans des cas d'"anhédonisme" ("Psychologie des sentiments"). Hormone que nous synthétiserions par notre disposition d'esprit, notre volonté de confiance, sur indices raisonnables, et notre souci de faire ce qui nous parait être bien, même si cela nous coûte un peu en termes de quantité de biens et plaisirs "perdus", parfois (perte qui se compenserait, et au delà, par une qualité de vie, et donc un plaisir de vivre accrus, en fait). Serait-il alors si déraisonnable d'émettre l'idée que l'"En-moi" (duquel nous émettons l'hypothèse de l'existence) ait un support biologique, liée à cette (hypothétique) hormone (ou complexe neuro-hormonal, bien plus probablement), au même titre que les pulsions (cela Freud l'avait suggéré) et qu'il puisse être l'élément distributeur central de ce système ouvrant ou mettant en action quand il convient des synthétiseurs, synapses et récepteurs post-synaptiques ? Est-il exclu d'interpréter ce "quand il convient" comme un "lorsque nous serions sur une (hypothétique) bonne fréquence (en résonance ?), relativement à certains actes (ce qui renvoie à une éthique) ou à certaines pensées (ce qui pourrait renvoyer au paysage mental que chacun se construit volontairement). Cela peut certes paraître bien fantaisiste, mais n'oublions pas que l'action des neurotransmetteurs ou des médiateurs chimiques a de bonnes chances d'être de type quantique au niveau le plus fin, celui de nos électrons-éons, encore une fois ! Alors est-ce si fictionnel de leur attribuer un rôle dans la santé psychique conçue comme le retour à, le respect de et le souci d'une nature profonde qui serait nôtre ? D'autres substances neurotransmettrices ou neurohormonales ne sauraient-elles, symétriquement, "jouer les histaminiques" (irritants) avec le rôle inverse de "justiciers psychiques" (ou indicateurs d'erreur ? ) dans le cas de conduites par trop "dysharmonieuses" ? Cela ne saurait-il pas s'inscrire en parallèle avec ce qui se passe pour les événements heureux ou soucis qui déclenchent des flux hormonaux, ou au niveau physiologique lorsque l'organisme accueille favorablement des aliments qui lui conviennent et cherche à éviter (ou à se débarrasser de) ceux qui ne lui conviennent pas avec des "avertisseurs" en tous genres dont le goût, la nausée, etc.

 

Les mécanismes "d'auto-shooting" ou, au moins, d'auto équilibrage, que la présence de morphiniens endogènes, de récepteurs morphiniques, et de neurones à dopamine dans le cerveau laisse entrevoir ne vont-ils pas dans le sens de thèses axées sur l'existence d'un "réservoir d'harmonie potentielle" situé en nous, générateur d'antinévroses et qui seraient à l'origine de toutes ces manifestations de bonheur, de sérénité et d'énergie en relation avec notre aptitude à inscrire confiance, espoir ou foi (laïque, mais pouvant aisément devenir religiale, voire religieuse selon les influences extérieures et l'idiosyncrasie de chacun) dans notre système de pensée ? Foi dans la non absurdité du monde, et dans notre participation directe, quotidienne à son sens qui, par volontaire inscription de nos actes dans le contexte d'harmonie reconnu comme représentant ce sens, déclencherait - sans qu'il soit nécessaire de recourir au moindre euphorisant - les rouages de micro usines chimiques fonctionnant alors harmonieusement ?

Rouages que les personnes ne partageant pas ces convictions (personnes classiquement appelées matérialistes non humanistes, c'est-à-dire n'ayant d'autre préoccupation que celle de leur réussite égoïste) ne sauraient enclencher que temporairement, si les circonstances extérieures sont favorables à l'accomplissement de leurs désirs conscients ou inconscients. Circonstances qui, alors feraient le "travail d'enclenchement" à la place de la confiance et les rendraient heureux et apparemment équilibrés - mais ce ne serait en fait qu'une variante d' "illusion" peu durable, notamment si "le vent tourne" ! Amusant renversement de situation que cette illusion à l'avenir incertain, n'est-ce pas Dr Freud ? Il conviendrait alors d'axer toute psychoécologie (prévention incluse) sur le discours le plus à même de susciter cette confiance - par logothérapie interposée, "verbe" dont on pourrait dire qu'il est de type presque hallucinogène s'il réussit à convaincre. Les religions, finalement, cherchent-elles autre chose ? C'est donc bien de la médecine de type religieux que nous retrouvons ici.

Un dicton américain énonce, par exemple : "Families who pray together, stay together". Il est assurément peu douteux que ces familles qui prient ensemble, si elles ne restent pas toujours ensemble, au moins voient surgir en leur sein moins de disputes et de dissensions entre parents et enfants ou entre hommes et femmes que les autres (si leur prière est sincère et non forcée, cela va sans dire !). Diverses statistiques, études et sondages le confirment, qui confirment aussi que plus grande est, pour les enfants élevés religieusement, la probabilité d'éviter de tomber dans les pièges de la vie ou de savoir s'en sortir, par un effort de volonté mystérieux, alors que certains de ces pièges sont bien peu réversibles, on le sait. Cela n'est-il pas un élément d'appréciation allant dans le sens de nos thèses ?

Plus modestement trouver ces mots qui, en une demi-heure parfois, peuvent faire retrouver une paix intérieure à quelqu'un qui ne l'avait plus, ou même était rongé depuis des années par une haine, un chagrin, un remords, une jalousie ou une envie inassouvissable (du type de celle qu'expérimentent les joueurs compulsifs), trouver ces mots qui "conviennent" n'est-ce pas faire un acte thérapeutique ? Des exemples vécus existent bel et bien et la comtesse du "Curé de campagne" de Bernanos les symbolise remarquablement. Il est bon de garder tout cela en mémoire, sans tomber pour autant dans la religiosité (même si l'évocation d'un dieu a été déterminant dans l'exemple cité), mais en n'en "tombant" pas moins dans la "religinalité" !

 

La psychoécologie n'ouvre t'elle pas la voie à une thérapeutique analogue à l'action de ces "mots qui conviennent" et qui peuvent parfois guérir, sans plus parler de divinité que ne le fait le "docteur des mots", le psychanalyste, mais en réalisant qu'avec l'idée d'une fidéité envers la nature (liée à une spiritualité) il devient possible d'offrir à d'autres, qui en ont bien besoin, un cadeau merveilleux qui pourra leur changer la vie ? (Le PR Minkowski a fort bien entrevu cela, lui qui, dans son "Traite de psychopathologie" souligne toutes les perspectives qu'ouvrent, dans le prolongement des efforts de Binswanger, les psychanalyses existentielles).

 Le terme psychoécologie n'a d'ailleurs pas une consonance religieuse et, tout en évoquant vaguement une référence à quelque critère ("intérieur" autant qu'"extérieur") d'harmonie naturelle, il ne devrait pas faire fuir ceux que toute idée de religion rebute, comme sentant trop le linceul ou comme trop antiscientifique.

Du côté des croyants, maintenant, adopter la psychoécologie, la diffuser, ou au moins la prendre en considération, la concilier avec leurs convictions comme ils le font pour la science moderne, ne serait-ce pas participer à ce qu'ils pourraient considérer comme une oeuvre catéchistique de grande envergure puisqu'elle en appelle à un principe d'harmonie et à un En-moi de type âme ou "ange gardien", ou "Esprit Saint", qu'ils ne devraient guère avoir de peine à considérer comme une simple dénomination différente de ce Paraclet johannique (Jn 14,16) qui fonde leurs convictions - même s'ils déplorent et ne comprennent pas notre méthodologie et même si certains de nos propos leur déplaisent ?

Notre position leur paraîtra évidemment un bien pauvre ersatz de leur foi, mais si plus d'hommes et de femmes peuvent en bénéficier, si cela peut aller dans le sens d'un véritable oecuménisme et si les bénéfices thérapeutiques sont aussi envisageables que dans leur propre "système", n'y aura t'il pas harmonie accrue, ce qui ne peut qu'aller dans le sens de leurs convictions ? Encore plus si, parallèlement et comme nous le suggérons les religions font un effort de démystification afin de s'ouvrir à un plus grand nombre, effort "d'image de marque" déjà largement amorcé par certains éléments clairvoyants qui ne s'attardent pas sur la doctrine, mais sur l'aide à apporter et que nous félicitons ici au passage : leur mouvement est le bon, pensons-nous, ils peuvent le poursuivre et aller plus loin encore, au nom de l'intérêt général. N'est-ce pas ce que veut leur "Dieu", finalement ? Peuvent-ils se permettre de juger les méthodes qu'"Il" décide d'utiliser pour parvenir à "Ses" fins ? Ne sauraient-elles être psychoécologiques même ?

Notons au passage que le terme "croyant" nous semble inadapté pour qualifier ceux qui - à nos yeux- sont en fait des gens plus que d'autres conscients de, ou sensibles à, l'existence de leur En-moi (on devrait parler alors de gens réceptifs, en plus de conscients, et non "croyants").. On devrait, mais on ne le peut car ils croient (là le terme est exact) à toutes sortes d'autres choses plus ou moins fantaisistes en même temps ! Y croient "volontairement" ou y "croient" "forcés" par des Institutions, des traditions (et par des chefs spirituels qui, en bons chefs qu'ils sont, ne leur laissent guère de marge....).

Revenons à nos confrères, encore une fois, pour essayer de les convaincre (en regrettant de ne pouvoir disposer d'arguments aussi spécifiquement professionnels pour les éducateurs, mais nous faisons confiance à l'intelligence, à l'ouverture d'esprit et au sens de l'intérêt des enfants qui sont le leur pour qu'ils se sentent tout aussi concernés lorsque les circonstances - et les administrations - le leur permettront) : un placebo dont on saurait qu'il agit parfois simplement parce qu'on le présenterait avec une évidente confiance en son efficacité, n'y aurait-il pas obligation morale professionnelle à le prescrire, lorsque rien d'autre n'est disponible et que le besoin d'un "vaccin" ou d'un "traitement" se fait sentir de façon urgente ? Qu'en serait-il d'un placebo ("déguisé" en information, rappelons-le) qui risquerait d'agir, sans plus ? Vous l'essayeriez à tout le moins. Nous ne vous demandons rien d'autre. Votre aide est nécessaire car, comme on sait, un placebo est d'autant plus efficace que l'on s'appuie sur une "thérapie suggestive" externe aussi bien orchestrée que possible. Quant à ceux d'entre vous qui resteraient convaincus que rien dans tout cela n'a la moindre chance d'être bénéfique, sur quels éléments précis peuvent-ils fonder cette opinion ? Laquelle risque, nous semble t'il, à l'occasion, de priver une personne de leur entourage (ou leur propre enfant) de cette bouée "psychique" dont sa vie dépendra peut-être un jour. Cela alors que prescrire notre "placebo" ne coûterait strictement rien et ne saurait enfreindre le "primum non nocere" dont ils respectent certainement l'impératif ! Et ne pourrait qu'aller dans le sens du "mens sana in corpore sano" qui est l'objectif de la médecine ! Ce que nous proposons est une prescription d'un type nouveau mais certainement pas nouveau pour tous les médecins. Nous sommes sûr que d'aucuns, croyants ou non, ont déjà eu recours, sous une forme plus ou moins analogue et à leur modeste niveau à de l'information placebo (la fausse bonne nouvelle de santé déjà mentionnée mais aussi la confiance et l'espoir en une autre vie, aux derniers stades d'une maladie...) Ils savent que "ça marche" sinon toujours spectaculairement du moins, au niveau du psychisme profond, suffisamment pour apporter un réconfort de type spirituel. Ils soupçonnent que "ça" gagnerait à être généralisé et employé préventivement à grande échelle, comme le fluor contre les caries dentaires, dans l'eau du robinet, ou comme l'iode dans le sel de table, que l'on est fatalement amené à consommer...

On ne manquera pas de nous objecter que l'effet placebo n'est pas du tout analogue à ce que nous proposons puisque, même en supposant que le corps médical soutienne comme un seul homme la "théorie psychoécologique", les lecteurs de cet opuscule sauraient qu'ils prennent un placebo, un "trompe-l'oeil", ce qui est contraire au principe de base de son administration.

En fait l'immense majorité des adolescents et, parmi eux, des "malades ou infirmes existentiels" (potentiels) concernés ne liront pas ces lignes. Ils ne lisent guère ce genre d'ouvrage. Quant à ceux qui par exception le feraient, leur capacité de compréhension serait bien probablement assez élevée pour qu'ils aient les mêmes chances que vous de suffisamment s'interroger, puis, soit de fournir des réponses différentes à notre question de base (et donc de se construire un système mental d'une certaine solidité) soit accepter la validité de notre campagne (et alors leur souci d'en faire profiter les autres pourrait bien suffire à les guérir, pensons-nous).

Pour tous les autres adolescents concernés non destinés à lire ces pages, les arguments, pressions ou encouragements de leurs parents, éducateurs et psychologues dispensés dès leur petite enfance en faveur de l'existence au fond de chacun de nous d'un authentique "En-moi" source de bonheur à découvrir et exploiter, ne seraient-ils pas de nature à les faire quelque peu réfléchir et, dans quelques cas au moins, à faire pencher la balance psychique du bon côté ? Et/ou à donner à quelques-uns l'outil (ou le remède) qui leur permettrait peut-être de "faire face" si un jour le besoin s'en faisait sentir, éventualité nullement improbable, qui le nierait ? Et ceci même s'il paraît y avoir beaucoup d'illusion dans la psychécologie.

 

Après tout l'amour n'est-il pas lui aussi très largement illusion ? N'est-il pas lui aussi largement cuite sans alcool, névrose collective de l'humanité, si on l'analyse en termes matérialistes et scientifiques (et "Le rêve" de Zola en est la meilleure des illustrations littéraires). N'est-ce pas une saine illusion cependant, sous réserve de savoir éviter ses excès ? Nous faisons assurément preuve d'un bel optimisme en imaginant que notre proposition de vaccination psychique puisse un jour passer dans la réalité et l'on ne manquera pas de parler de naïveté. Mais cela fait partie de notre confiance en l'harmonie du monde c'est-à-dire aussi notre foi en l'intelligence de chaque médecin (de chaque enseignant, également, et plus généralement de chaque responsable lisant ces lignes) de notre confiance en la possibilité de voir cette intelligence individuelle se transformer en intelligence, puis en actes, collectifs. Cela, en réalisant qu'en "influençant" l'enfant assez tôt, pour le rendre, plus tard, réceptif au "discours psychoécologique" qui lui sera tenu, il aura des chances élevées de pouvoir le retenir comme sien sans que son esprit critique ait été diminué.

Nous avons foi en vous, cher lecteur, et tout particulièrement en vous, personne cultivée, qui avez su vous forcer à prendre le temps de lire cet opuscule. Ce à quoi tant d'autres ont renoncé, qui se sont laissés déborder par leur vie socioprofessionnelle, au point parfois de ne plus acheter de livres dits sérieux que pour orner leurs étagères - et impressionner un peu la galerie ! Bien content s'ils n'en sont pas à considérer ceux qui donnent la priorité à la culture, et, à la pensée, et, par voie de conséquence, à la qualité de la vie, comme des marginaux pas tout à fait normaux !

A vous donc, cher lecteur, de VOUS montrer si cette foi est bien ou mal placée. Nous vous laissons sur ce point aux mains de vos personnages A et B. Ce qui, incidemment pourra vous amener à les percevoir encore mieux et à proposer vos propres hypothèses sur leur présence si vous avez un point de vue différent du nôtre. Même si, comme nous vous l'accordons, cela dépasse le problème de conscience médicale que nous avons posé. Le dépasse ou le prolonge ?

En fait, tout individu, sans être le moins du monde médecin (ou enseignant) peut devenir médecin (ou en tous cas "infirmier", c'est tout aussi noble) psychique en aidant son entourage à profiter de la thérapeutique psychoécologique (en cas de difficulté ou de détresse morale) - ou de la "vaccination psychoécologique" en cas de simple vulnérabilité de telle ou telle personne de son entourage et face aux enfants. Et, avec un minimum d'effort intellectuel pour lire des ouvrages clés, dont nombre sont cités en référence dans ces pages, tous peuvent devenir psychanalystes existentiels !

Quant aux croyants qui se trouvent en face de ces cas, ne peut-on leur demander amicalement de commencer par mettre en sourdine leurs tendances prosélytiques, afin de ne pas se décourager, pour avoir voulu leur "faire avaler" un morceau un peu trop gros, des personnes qui ont besoin d'aide morale et non d'endoctrinement ? A trop vouloir leur faire croire des choses a priori aussi incroyables que la résurrection d'un tel ou l'infaillibilité de tel autre, on risque surtout de les voir refuser même la plus petite suggestion qu'il y a, en effet, un "autre chose" qui les concerne personnellement et peut les aider ! Ce serait un joli résultat, assurément !

 Nous sommes persuadés que nos frères en recherche d'harmonie que sont tous les croyants ouverts comprendront cela, et ne craindront pas de soutenir la psychoécologie.

 Faire l'infirmier psychique serait alors simplement dire qu'il serait bien dommage, bien "bête" de ne pas utiliser les ressources que la psychonomie montre qu'il existe en nous, et l'énoncer au besoin, d'autant plus fermement que cette assurance est essentielle en matière de persuasion, entre personnes se connaissant déjà.

Il s'agira de faire "l'ultra-médecine" en somme. En s'inspirant, si l'on reste sceptique d'autres exemples : de celui des économistes qui ont appris à faire de "l'ultra-économie" (tout à fait bénéfique) le jour où ils ont intégré les facteurs psychologiques dans cette science. Mais c'est cette fois bien plus sérieux qu'en matière économique quoique l'idée de fond soit un peu la même : faire bénéficier l'humanité de toutes ses ressources potentielles.

Un "New Deal psychique" peut et pensons-nous, doit dans l'intérêt des générations futures être mis en place qui générera une harmonie formidable si tout le monde veut bien "y croire", la psychoécologie proposant des services pour constituer le pump-priming, l'amorçage de la pompe indispensable au départ : on pourrait en imaginer d'autres. Il y en a, dans le passé, eu d'autres, aussi dépassés soient-ils dans nos sociétés modernes: c'étaient les religions, ces placebos psychiques dont l'artificialité a été dévoilée au grand jour (dans les pays avancés, s'entend) et qui ne peuvent dès lors plus y avoir grand effet. Outre qu'ils avaient quelques sérieux petits inconvénients en cas d'overdose, nous l'avons déjà souligné, ce qui ne semble guère à redouter dans le cas de la psychoécologie.

Ce qu'il s'agit de mettre en place, c'est un peu comme ces "chaînes de solidarité" (intéressées, elles) et où l'on doit envoyer un dollar ou un franc pour en recevoir mille. Ca marche aussi longtemps que tous y croient et qu'il reste du monde à faire payer. Or tous ne peuvent y croire, puisqu'une personne intelligente se dit tout de suite qu'il faudrait que l'humanité soit illimitée et qu'une finalité aussi matérielle et égoïste ne saurait rallier grand monde (sans parler de ceux qui, à juste titre, rompent la chaîne parce qu'ils refusent l'argent gagné sans effort, ou sans l'avoir mérité, et cela en dépit des catastrophes promises par les organisateurs à ceux qui "trahiraient" de la sorte).

 

Dans le cas de la psychoécologie, il n'y a pas de problème de limite au nombre de bénéficiaires potentiels. Et l'objectif est non pas de s'enrichir sans rien faire mais d'aider tous ceux qui "ont - ou risquent d'avoir - des misères", lesquelles peuvent être même d'origine économique ou sociale, et ceux qui "flottent", et risquent de perdre les pédales un jour ou l'autre face à toutes sortes de pressions et face au tourbillon de la vie dans laquelle ils seront lâchés un jour... Est-ce tant demander que de proposer de participer à une telle chaîne de solidarité leur permettant d'avoir accès à un cadeau dont ils ne soupçonnent pas l'existence, personne ne leur en ayant parlé - ou, parfois, des gens leur en ayant parlé mais de façon incompréhensible ou inaccessible ? Laquelle solidarité de surcroît, ne coûte strictement rien et risque plutôt d'apporter de belles retombées psychologiques (et spirituelles) à ceux qui entrent dans le jeu... Chaîne qui peut, à l'échelle planétaire, être considérée comme une psychothérapie de groupe analogue à celles qui fonctionnent si efficacement dans certaines sociétés, notamment africaines, où tout le village participe sous la conduite du sorcier ou du marabout, à la réinsertion des "possédés" et à leur rééquilibrage psychique personnel. Leur problème n'est pas le nôtre, mais le nôtre nous paraît pouvoir être en partie résolu par les méthodes qui sont les leurs.

 

Chaîne qu'un vieux film "Si tous les gars du monde..." avait assez bien évoquée, ce nous semble, également....

La psychanalyse écologique et, avec elle, la psychoécologie apparaîtraient alors comme ayant certains aspects d'une psychanalyse existentielle de groupe, existentielle en ce qu'il s'agira plutôt de prévenir des troubles et de développer des capacités nouvelles d'équilibre psychique que de lutter contre les déséquilibres et les troubles névrotiques déjà en place, et que l'opération proposée est à très grande échelle et à très long terme. Aussi exige-t-elle le concours du plus grand nombre de gens possible, dont vous, lecteur, pour peu que notre analyse vous paraisse pertinente. Si tel est le cas, c'est au nom de ceux qui risquent d'avoir un jour besoin d'une aide qui ne pourra finalement provenir que du plus profond d'eux-mêmes, et qu'ils trouveront uniquement parce que vous aurez apporté votre contribution intellectuelle à la diffusion et à l'enseignement de la "psychoécologie" que nous vous disons merci.

 

LIVRE DEUXIEME

 

 

I

 

 

 

LA PSYCHOECOLOGIE PERSONNELLE

 

 

 

PSYCHO ECOLOGIE ET ETHIQUE

 

 

Nous traiterons maintenant des rapports qu'il pourrait y avoir à dégager, à des fins d'enseignement, entre la morale personnelle telle qu'on la concevait jadis et la psychobioéthique personnelle épanouissante du futur qui reste à préciser et qui nous paraît devoir être axée non plus tant sur un souci de faire le bien que sur un souci de faire du bien (outre le très naturel souci de s'en faire à soi même). Cette psychobioéthique, nous proposerons, par souci de simplification, de la nommer "écologie personnelle".

 

Cette "écologie" là passe évidement par une maîtrise aussi bonne que possible des diverses pulsions qui nous habitent et qui nous animent, nous l'avons assez abondamment souligné.

Les pulsions en question, Freud a passé une bonne part de son existence à chercher à en préciser la nature, et les relations qu'elles avaient avec les autres composantes de la personnalité. Ce qui le rend immense, ce génial praticien, c'est d'avoir si bien souligné l'importance de cet inconscient dans lequel les pulsions s'inscrivent, même s'il l'a par trop privilégié à nos yeux  : "Le problème de l'inconscient en psychologie, disait-il, est moins un problème psychologique, que le problème de la psychologie elle-même. Pour bien comprendre la vie psychique, il est indispensable d'accorder moins d'importance à la conscience. Il faut voir dans l'inconscient toute la vie psychique.".. (Le "toute" nous semble erroné car la conscience - éclairée - a un rôle fondamental à jouer). "L'inconscient est le psychique lui-même et son essentielle réalité. Sa nature intime nous est aussi inconnue que la réalité du monde extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui d'une manière aussi incomplète que nos organes des sens sur le monde extérieur." ("L'interprétation des rêves", S. Freud).

C'est aussi un autre de ses traits les plus dignes d'admiration que d'avoir fait oeuvre de biologiste moderne en soulignant clairement la probabilité (seulement soupçonnée par d'autres) d'un support biologique pour toutes les pulsions (et pas seulement pour celles d'ordre sexuel). Ce qui nous amènera à faire la distinction entre pulsions "directes" pour lesquelles la participation du biologique est d'ores et déjà clairement admise par tous (pulsions sexuelles et caractérielles, p.ex.) et pulsions "indirectes", nettement plus cérébrales - ou cérébralisées - pour lesquelles le biologique est moins nettement, voire pas du tout encore, reconnu : égoïsme forcené, volonté de puissance, besoin de gloire ou de gloriole à tout prix, instinct de possession de l'inutile, souci de s'imposer à autrui ou de le rabaisser, jalousie, aussi bien que ces aliénations plus volontiers reconnues comme telles du genre de celle du joueur compulsif , le terme comPULSIF étant révélateur !

Freud a également autant fait oeuvre de médecin que d'humaniste en écrivant ses nombreux ouvrages destinés (accessoirement, certes, mais cela n'est pas négligeable) à informer l'humanité toute entière, pour son bien, des dangers auxquels elle était exposée du fait (entre autres raisons) de ses pulsions. Au delà de sa clientèle privée c'est cette humanité qu'il cherchait sinon à soigner du moins à mettre en garde, par information interposée. Une téléthérapie déjà. Une déjà, ou une de plus ? Etait-il en effet, le premier à entreprendre cette tâche d'information à distance des hommes pour leur faire part de l'existence en eux de forces occultes susceptibles de leur causer de sérieux troubles ? Pas vraiment...

 

Quelques sages orientaux d'abord, occidentaux ensuite (les stoïciens, par ex.) avaient laissé entrevoir, eux aussi, qu'il existait en l'homme des équivalents-pulsions vis-à-vis desquelles il convenait de garder ses distances. Egalement certain nazaréen, et son disciple Paul (Lettre aux Romains 7,15 -2O-23, par ex.) aboutissaient eux aussi à diverses conclusions analogues et à des conseils de défiance en face de certaines forces agissant en nous à notre insu. Descartes et Spinoza ont repris le flambeau ensuite, comme chacun sait, dans le "Traité des passions" et dans "L'Ethique", (et le "Traité pour une réforme de l'entendement"), en annonçant les modernes.

Les prises de position de ces précurseurs étaient certes fort différentes de celles de Freud (personne ne parlant alors de refoulement, notamment sexuel, à redouter ou de libido) mais la différence quant au fond est sans doute moindre qu'il n'y paraît : on relève dans tous les cas une tentative de mise à jour du fonctionnement des mécanismes psychologiques profonds et des mises en garde face à nous mêmes ne manquant pas de points communs avec ce que quelques (trop timides et trop rares) analystes recommandent de nos jours. Freud est évidemment allé beaucoup plus loin que ses devanciers en "exploration psychique" quant à la description des mécanismes en jeu (en fait lui seul a proposé un système cohérent relativement plausible) mais il est allé beaucoup moins loin dans les conseils pour ce qu'il paraissait souhaitable de faire, face à nos pulsions, une fois informés de leur existence et une fois leurs "anomalies de fonctionnement" (supposées) supprimées ou - correctement - compensées. Aussi, peut-être parce que cela lui paraissait trop élémentaire, ou trop peu médical, il ne s'est pas trop soucié ni de dénoncer les excès pulsionnels purs et simples, ni d'enseigner à gérer lesdites pulsions.

On reste avec Freud (et la plupart de ses disciples) largement sur sa faim relativement à ce qu'il conviendrait de faire, ou de ne pas faire, pour que ceux aux refoulements défoulés, aux sur-moi abusifs "désabusés" et aux complexes liquidés n'aillent pas risquer de tomber dans tel ou tel excès de soumission à leurs pulsions notamment à celles, moins clairement pathologiques, mais néanmoins un peu trop coercitives de la gamme des pulsions indirectes néfastes.

Or cette "action sanitaire" là, qui consisterait à enseigner à contrôler toutes nos pulsions, parait coïncider en bonne partie et fort malheureusement, avec ce qu'on appelle la découverte du "sens moral" - mot monopolisé par toutes sortes d'idéologies contraignantes, aussi abusives qu'étroites, et donc à rejeter de ce seul fait, nous semble-t-il. Mais la terminologie ne change sans doute que peu à l'affaire !

"Je considère la morale comme une chose qui va de soi" disait le grand homme (cité dans "Freud. Correspondance personnelle" de Roland Jaccard). Il apparaît que ce n'est pas aussi évident pour d'autres, et, ces autres, Freud les a privés de ce qui leur aurait été fort utile pour éviter de "dérailler". Mais ce n'était pas le problème de sa clientèle, plutôt huppée et de moeurs policées. Et puis, approfondir la question eût poussé Freud à déboucher sur des domaines philosophiques qu'il n'abordait qu'avec la plus extrême des circonspections - qui le lui reprocherait parmi les rationalistes que nous devons a priori rester pour avoir droit à la parole face à des lecteurs à l'esprit critique bien aiguisé !

Notre monde moderne occidental ayant présentement quelques problèmes en matière d'épanouissement psychologique de certains jeunes, il paraît pourtant difficile de se contenter pour eux d'une psychothérapie qui permettrait de remédier aux "mauvais fonctionnements psychiques" dus à certaines pulsions sans enseigner ce que serait le "bon fonctionnement" de toutes ! Ce qui nous conduit à la notion de psychothérapie pulsionnelle préventive, notion qui nous parait infiniment préférable à celle de "développement du sens moral" !

"Le service culturel de l'humanité" (et ajouterons-nous le service de la santé publique) "exige des éducateurs et des libérateurs" avait (curieusement car il faisait infiniment plus oeuvre de libérateur que d'éducateur) écrit Freud dans sa préface des "Frères Karamazov". Les libérateurs se sont jusqu'à présent montrés plus nombreux - et plus efficaces - que les éducateurs, leur tâche étant bien plus aisée... Il serait pourtant bien utile de savoir quelles pulsions sont anodines (voire à "encourager"), quelles sont pernicieuses (pour soi et/ou pour les autres ), et pour les premières sur quels objets on peut, sans trop de risques de dégâts psychiques les laisser se porter - et jusqu'à quel point. Pour les secondes comment éviter leur apparition, si l'on ne peut facilement favoriser leur disparition, et si l'on décide qu'il est bon de le faire. Questions qui conduisent, qu'on le veuille ou non, à se pencher sur ce domaine mouvant que Freud se gardait bien d'aborder (tout en prônant les vertus de l'éducation ! ) : une éthique (débouchant d’ailleurs, à terme, sur une éthique politique). Engagement en tout cas théoriquement fondé sur autre chose que la promotion personnelle.

 

Ethique que nous chercherons à transcrire de façon aussi physiologique que possible, en évitant de tomber dans quoique que ce soit ressemblant tant à une "morale" qu'à de l'endoctrinement. Et cela en axant tous nos efforts non sur des notions complètement dépassées de bien (à faire parce que c'est bien ! ) et de mal (à ne pas faire parce que c'est mal ! ) mais sur une maîtrise de nos pulsions aux fins de faire ce que NOUS nous jugeons bon de faire (que ce soit jugé par d'autres bien ou mal), et non pas toujours seulement par ce que nos pulsions ont décidé de nous faire faire !

Une telle éthique (si tant est que l'on puisse utiliser ce terme pour ce qui est en fait une simple prise en mains éclairée de soi-même) pourra difficilement, à notre avis, être dégagée sans examiner l'apport des religions - et notamment de la religion chrétienne - pour l'Occident - et ceci sans que l'on soit croyant pour autant. De sorte que si l'on veut poursuivre et approfondir l'examen de la voie royale ouverte par Freud et affinée, avec variantes, par ses successeurs, puis voir comment les découvertes éventuelles pourraient passer dans la psychothérapie "sociale", à un niveau plus large que celui du traitement des névroses individuelles, il n'est peut-être pas interdit de chercher s'il n'y aurait pas, dans une perspective tant existentielle (celle qui verrait l'homme assumer pleinement sa condition d'être libre) que psychoimmunothérapique (celle qui chercherait à le protéger), quelque enseignement à tirer de l'expérience religieuse de l'humanité.

Tandis que Freud et ses successeurs se souciaient avant tout de soigner les névroses individuelles d'une clientèle plutôt haut de gamme socialement, notamment en la libérant de sur-moi jugés abusifs (mais en la laissant alors "à la merci" de certaines de ses pulsions profondes défoulées), les enseignements chrétiens (eux-mêmes largement inspirés par divers enseignements philosophiques ou religieux antérieurs, et notamment hindous) cherchaient, symétriquement, à soumettre l'humanité toute entière à des sur-moi (fatalement jugés artificiels et abusifs par des observateurs impartiaux) afin de libérer toutes les couches sociales, sans exception, des excès pulsionnels liés à une libido narcissique, et à un désir de possession des choses et de domination ou d'exploitation des autres, très répandus. Excès qui peuvent conduire l'homme sinon à sa perte - encore que la chose se discute, statistiquement, sur le long terme - du moins à un abêtissement peu en son honneur ou à des abus comportementaux non sans danger pour lui, ou pour son entourage (et pour la société toute entière parfois même si leur pouvoir est dictatorial..., voyez Hitler et autres équivalents).

Un compromis ne saurait-il être cherché entre les deux conceptions, celle freudienne d'un "automatisme" éthique et celle chrétienne reposant sur des valeurs fondées en transcendance à respecter aveuglément, compromis orienté vers ce que pourrait être une action sanitaire psychobiologique appropriée, si cette notion a un sens ? Des philosophes (non chrétiens) s'y sont bien essayé mais, tout comme le Sartre des "Cahiers pour une morale" (Gallimard, 1983), jamais achevés, ils ont buté sur la question du fondement de toute éthique - et, en outre, ils ne pouvaient guère toucher que la minorité assez cultivée pour avoir accès à leur discours, minorité que cette culture rendait déjà un peu moins sujette à des excès pulsionnels totalement incontrôlés ! ) Seule certaine philosophie de l'existence, jaspersienne pourrait bien avoir approché la solution de cet épineux problème, au prix d'une lecture un peu épineuse elle aussi, hélas...

Ce fondement nous apparaît en tous cas au moins autant à rechercher dans la perspective d'une "santé neuronale" que du côté des réflexions purement philosophiques, santé "neuronale" qui ne relèverait pas exclusivement de la physiologie traditionnelle, nous le verrons puisque nous la concevrons en partie "néoinformatique" par référence à une disposition synaptique - ou un câblage cérébral idéal qui servirait de modèle et ferait intervenir non plus seulement le "feed-back" maintenant bien connu et observé à toutes sortes de niveaux dans l'organisme mais aussi des "feed-forward" (boucles de préaction) sur lesquels, les penseurs les plus avancés se penchent avec le plus extrême des intérêts, notamment à propos du phénomène si surprenant et si mystérieux d'auto organisation (cf. par exemple J.-C. Dupuy "Ordres et désordres. Enquête sur un nouveau paradigme", et H.Atlan dans presque tous ses ouvrages).

Pour Freud, donc, la morale était quelque chose allant de soi. Le psychoécologiste considère, lui, que "la morale" est tout sauf quelque chose qui va de soi, dès lors qu'on la comprend en termes d’écologie personnelle, ou, si l’on préfère, de psychobioéthique. L'éthique était d'ailleurs déjà considérée par Spinoza comme étant "le contraire de la morale" - si l'on entend par ce dernier terme tout ce qui relève d'habitudes culturelles érigées en dogme par un groupe, ou relève de décisions d'autorités diverses.

Depuis Rimbaud à qui on attribue ce mot : "La morale est le signe d'une faiblesse intellectuelle" il n'est plus personne d'intelligent pour ne pas voir que la morale est condamnée, sauf chez quelques politiciens attardés qui se servent du mot à des fins de propagande personnelle, cela rassure les braves gens sans coûter très cher. Ainsi, le terme est dépassé. Aussi dépassé, à nos yeux, que celui de "Dieu" l'est, dans le cas des agnostiques et des jeunes à éclairer, pour faire référence au mystère de notre condition (au transcendantal, si l'on préfère). De même que "la Nature" nous paraît infiniment mieux adaptée aux temps modernes pour cet "emploi", puisqu'elle n'évoque pas un "au delà" plus ou moins normatif, que nous ne saurions accepter les yeux fermés, de même, donc, nous proposerons de parler de psychoéthique, au sens de "psychobioéthique", par analogie avec (et par extension) d'une bioéthique dont personne ne conteste la nécessité, pour proposer aux jeunes ce qu'on leur proposait autrefois sous le nom de "morale".

 

Un des avantages de ce changement de terminologie sera de décrocher "l'ensemble des principes de jugement et de conduite qui s'imposent à la conscience" (c'est la définition du dictionnaire pour le mot : morale) de tout fondement sur un ou des impératifs extérieurs (liés à un "Bien" à respecter ou à rechercher) comme le voulait la morale traditionnelle. Laquelle, en effet, "s'imposait", comme le fait tout despote qui se respecte. Des oukazes, des ordres, des impératifs et des dictatures personne n'en veut plus, et c'est très bien ainsi ! Par contre, des "suggestions" - motivées - "psychoéthiques" faisant référence à la raison, et venant de "psychoéthiciens" ouverts et intelligents devraient pouvoir aussi aisément être prises en considération (et éventuellement retenues si considérées comme valables, pour ce qui a trait à la vie psychique) que les conseils, éclairés (et motivés) de bioéthiciens très écoutés pour ce qui touche à la vie biologique. Et ce, encore plus, si l'on ramène l'essentiel du psychique à du biologique, d'ailleurs !

Revenant au propos de Freud, et en définissant la psychobioéthique comme "l'ensemble des règles de conduite ou d'orientations qu'un individu retient comme les plus appropriées pour lui, cela sans que sa raison, dûment confrontée aux éléments de cet ensemble, et en pleine connaissance des valeurs dites traditionnelles, puisse y trouver à redire " il apparaît bien que la psychoéthique ne va nullement de soi. Il est en effet clair, selon notre définition (qui peut, certes, être contestée) qu'il faut constamment faire intervenir la réflexion critique, qu'il faut détenir une information sur les conséquences possibles de nos actes aussi large que possible, et enfin qu'il faut parfois faire intervenir notre volonté pour canaliser (ou "contrer") des pulsions n'allant pas forcément dans le même sens que nos décisions réfléchies (lesquelles, de surcroît, doivent bien être "raccrochées" à quelque chose - la raison - pour les grands choix de vie, tout au moins, en remplacement de ces pulsions qui faisaient auparavant seules la loi ! ). Tous éléments qui ne vont nullement de soi, bien au contraire, ce nous semble !

Ce qui par contre va de soi ce sont ces pulsions, dont on peut assurément dire qu'elles "vont d'elles-mêmes" et ce souvent dans des directions dont il est parfois de notre intérêt de ne pas les laisser trop aller... Ce qui va de soi, aussi, c'est le laisser aller, la facilité, la paresse.. Mais certainement pas l'effort ! Sans lequel il n'y a pourtant ni lutte possible contre les dysharmonies et les injustices, ni véritable culture : celle qui est active, précisément, celle qui "rapporte", et non ces distractions (gratuites ou payantes) passivement absorbées et qui se présentent sous un emballage culturel qui cache ce qu'il y a de sous-culturel, voire d'anti-culturel en elles ! Elles qui ne sont nullement à dédaigner pour autant à titre de délassement, mais certainement pas à titre d'enrichissement !

Dès lors, si l'on admet qu'il est préférable d'enseigner à un enfant ce qu'il est (probablement) bon (pour lui) qu'il fasse, plutôt que le laisser pousser comme une herbe folle, il apparaît qu'il y aurait une sorte de règle du jeu à respecter (du jeu des pulsions s'entend) et c'est cette sorte de "gestion de leur psychisme" que nous proposerons d'enseigner aux jeunes, tout comme on leur apprendra plus tard à gérer leur budget.

Une large part de cet enseignement consistera, dès lors, à leur "apprendre à se déprendre" selon l'excellente expression du philosophe moderne André Comte-Sponville. A se déprendre de leurs pulsions certes mais aussi des idées reçues, familiales et scolaires incluses ! Et des préjugés et des conditionnements en tous genres, ainsi de ceux liés à leur environnement social. Ce n'est qu'ensuite qu'il sera souhaitable de leur apprendre à se reprendre (en mains, si l'on veut), avec, cette fois, la raison comme repère. Mais il leur faudra simultanément apprendre à se comprendre !

C'est cette triple opération (apprendre à se comprendre, puis à se déprendre et enfin à se reprendre) que nous appellerons l'écologie personnelle (par référence à un respect de notre nature profonde conformément à ce qui en a été dit précédemment).

Cela peut s'appeler apprendre à penser, finalement, et aussi à agir en fonction des pensées - par une éducation de la volonté - au lieu de le faire en fonction des intérêts, des pressions, ou des circonstances.... Apprendre à penser avec la tête au lieu de "penser avec le ventre" si l'on préfère !

Cette "écologie de la libération", cette "auto-écologie", qui débouchera sur une autonomie aussi large que possible, s'efforcera d'être mieux adaptée aux psychismes que la morale individuelle "courante"ne l'était, et elle sera aussi plus à même d'être prise en considération par les jeunes qu'une morale style IIIème République dont les objectifs étaient pourtant globalement analogues : favoriser l'épanouissement de l'enfant dans le cadre d'une société aussi harmonieuse que possible.

La vaste rigolade qu'étaient en train de devenir un peu partout les cours de morale républicaine avant de quasi-complètement disparaître, alors qu'ils étaient si respectés il y a seulement un siècle, révèle l'évolution qui s'est produite dans les moeurs.

Il nous semble que cette évolution est saine en ce qu'elle fait partie de celle qui amène l'humanité à devenir majeure et responsable sans plus avoir à obéir à des diktats pour éviter les errements, ce qui va dans le sens de la liberté et de la maturité par la prise en compte de l'équilibre psychologique de chacun. Mais il nous semble également qu'aucune existence ne peut être sainement vécue sans quelques repères extra personnels faisant office de fondement à des garde-fous dont on ne peut tout à fait se passer et qu'il faut désormais enseigner aux enfants à construire eux-mêmes. Non pas arbitrairement, ni sous l'influence des moeurs du moment, mais au terme d'un échange d'idées, d'un dialogue débouchant sur une prise de conscience, et là reconnaissance d'un principe d'harmonie, en relation avec leur psychisme et avec leur nature profonde (autant dire avec la nature humaine, au caractère transcendantal de laquelle nous avons choisi d'adhérer, en nous y sentant bien un peu contraints, et cela même si cette nature est en fait à (re?)créer en chaque individu, pédagogiquement, comme le pensait Fichte). Faute de quoi le risque serait grand de voir des foules entières, encore plus nombreuses, croire que le seul objectif à rechercher en vue du bonheur serait le plaisir, que la vraie liberté serait la licence, et que, nul n'ayant de comptes à rendre à personne (justice des hommes, exceptée bien sûr) nul n'en aurait à rendre à soi-même.

En toute honnêteté intellectuelle, l'autonomie sus-mentionnée ne serait pas exclusivement personnelle, mais devrait être considérée comme une semi-hétéronomie si, comme le souligne Maria Daraki (“Une religiosité sans Dieu") on voit dans cette autonomie quelque chose comme la volonté du sage stoïcien de se plier à la volonté d'une nature quelque peu sacralisée (et "physiologisée" dans notre cas) ! Mais celui qui ”obéit “ au médecin n'obéit-il pas d'abord à sa raison, donc à lui-même ?

Nous ne nous étendrons pas sur les causes de la désaffection pour ce qui de près ou de loin peut ressembler à "la morale" : de la perte de l'influence de l'instituteur à celle du prêtre en passant par les films de la télévision à l'impact sur les jeunes quelque peu discutable malgré leur intérêt ou leurs qualités artistiques et leur innocuité pour des adultes responsables, ou par le relâchement de l'autorité parentale et les tentations de la vie moderne, le tour d'horizon est large. Il n'est par contre pas impossible que l'augmentation du niveau des connaissances (et la peur d'un gendarme, désormais informatisé, contraint par les autorités à se mêler, hélas, de plus en plus à ce qui touche notre vie privée) aille, dans le sens opposé d'une plus grande prise en compte des conséquences de nos actes. Mais, hélas, sans enthousiasme, et plus dans une perspective de soumission forcée à une contrainte externe que de libre adhésion à des décisions personnelles rationnelles...

 

Le bilan global est-il sombre ? Nous n'en sommes pas totalement convaincus, mais n'en souhaitons pas moins, si la chose faire se peut, apporter notre contribution à l'instauration d'une "moralité" plus intelligente, accompagnée d'une liberté plus grande. Sans le moins du monde faire dans le genre de ces "réarmements moraux" qui cherchent à imposer aux autres un chemin prétendu droit, parce que quelques idéologues à la tolérance incertaine (ou à l'intolérance certaine) en ont décidé ainsi, nous le répétons avec force. Ce n'est pas la santé morale qui concerne le psychothérapeute mais la santé psychique et, non, ce n'est pas du tout la même chose. D'autant que les "valeurs"que proposent les "Messieurs propres" en tous genres, qu'ils soient de Villiers ou d'ailleurs, ont une fâcheuse tendance à se rattacher à un "Travail Famille Patrie" bien vichyssois, et bien ambigu ! Non que ces beaux noms soient à mépriser, c'est sûr ! Mais ils se sont trop souvent trouvés être synonymes de "Exploitation. Egoïsme de groupe. Dictatures intra familiales. Chauvinisme" pour ne pas mettre mal à l'aise, proférés tels quels !

La contribution que nous proposons sera donc liée à la notion de recherche d'harmonie, mais une recherche volontairement placée sous le signe de la souplesse, de la tolérance et de la réflexion, toutes choses fort éloignées de ce que préconisent les Savonarole de toutes époques : Le référentiel de valeurs que tant de moralistes, tant de philosophes, et tant de prêtres ont cherché dans des lois venant d'un "absolu" ou du "ciel", nous le chercherons, nous, dans le cerveau de l'homme. Par le biais d'une foi en l'harmonie du monde, harmonie qui sera tout sauf conforme à l'idée que s'en ferait un Suisse ! Elle ne sera ni propreté obligatoire, ni ordre (non social ou social), ni vertu (mais n'en refusera pas moins l'excès de saleté, de désordre, et d'"immoralité" - traditionnelle !).

 

Notre position est que le réflexe d'analyse de la "situation psycho-écologique" avant d'agir - réflexe d'évaluation de la juste mesure également - aboutirait à générer, par respect volontaire de l'hypothétique "syntaxe neuronale" antérieurement mentionnée, une "santé neuronale " bien plus sûrement que la référence systématique à tout un code d'interdits et de devoirs comme celui de la morale judéo-chrétienne. Seuls quelques repères de base resteront indispensables. Ceci tout comme on peut apprendre à éviter d'acquérir de mauvaises habitudes alimentaires et à juger de l'impact (calorique, protéinique, etc..) de la nourriture sans suivre pour autant un régime draconien préétabli, avec menus-types ! C'est un signe d'évolution intellectuelle, il nous semble, dans les deux cas, et, à nos yeux, la rigueur morale a tout à gagner à être remplacée par la rigueur intellectuelle et le respect, voire le souci, d'autrui, plus le sens de la justice ! Avec cela, qui vole un oeuf ne volera pas forcément un bœuf !

S'inscrire volontairement dans ce qui apparaîtra à la raison de l'adolescent comme harmonieux lui coûtera, puisqu'il devra lutter parfois contre des pulsions le tirant vers d'autres actes plus immédiatement gratifiants en apparence. Mais il conviendra de lui rappeler, et ce dès bien avant l'adolescence, qu'il n'est pas toujours de l'intérêt de sa santé (psychique) de suivre son principe de plaisir même si cela entrave (un peu, elle reviendra toujours assez vite) sa spontanéité. Et lui dire (en langage adapté à son âge, évidemment) qu'il y a des risques si l'on s'écarte par trop de la conduite harmonieuse - celle (issue de la réflexion, et nullement imposée) respectant les grandes valeurs traditionnelles de sagesse, de fraternité, de justice, de reconnaissance de l'égalité (et, à notre avis, aussi celles sinon d'humilité, du moins de modestie et de simplicité). Avec, peut-on même lui dire, des probabilités de "récompense", toutes imprécises soient-elles, si on s'en rapproche. Le tout en vertu de mécanismes mystérieux pour l'heure, mais que dans l'avenir la psychonomie et, nous l'avons dit, la neurochimie peut-être même, pourraient bien préciser, infiniment mieux que ne l'ont fait des innombrables moralistes. Lesquels ont bien senti qu'ils "tenaient une vérité du monde" mais ne pouvaient la fonder que de façon simpliste, et pêchaient plutôt par excès de rigueur que par défaut, en ajoutant toutes sortes d'interdits de leur cru, soit dit en passant. Ce qui n'augmentait pas précisément leur audience, on s'en doute - d'autant qu'il n'y avait guère de place pour les nuances des cas d'espèces et d'autant que les découvertes de la psychanalyse n'étaient pas précisément assez prises en considération, même si elles ont conduit à des excès faute de contrepoids et même si elles ne voient trop souvent les choses du psychisme que par le petit bout de la lorgnette.

 

Comment tout cela peut-il maintenant se traduire pédagogiquement ?

On peut bien sûr commencer par se poser la question de savoir comment répondre à ceux des jeunes qui demanderont si certains actes seraient interdits, et si certains autres seraient obligatoires. Notre réponse est que rien n'est interdit ni obligatoire en soi, dans la mesure où interdiction et obligations sont relatives à une autorité qui interdit - et quelle autorité serait-ce, si l'on exclut les lois humaines ?

Si par contre, on passe de l'autorité (introuvable, et c'est tant mieux) à l'avantage retiré ou à la sanction (possible) - sans se demander d'où elles proviendraient - tout change : ceux-là même qui ne croient en rien d'autre qu'au hasard, mais sont intelligents ne vont d'ailleurs pas faire n'importe quoi sous prétexte que rien n'est interdit. Ils pressentent, ou savent par expérience que certains actes pourtant bien tentants et non punis par la société ni sanctionnés par quiconque présentent tout de même des risques de sanction psychologique - tout comme certains autres comportements, quoique peu attrayants "payent" à la longue et deviennent de ce fait parfois "contraignants" : ainsi de certaines privations, de divers sacrifices et de simples efforts porteurs de réconfort ou de plaisirs futurs et que l'on regroupe derrière le terme "investissement de soi-même".

Dans une optique psycho-écologique l'on dispose évidemment d'une explication pour rendre compte de ces "sanctions" ou récompenses internes. On peut alors considérer qu'en laissant la parole et le pouvoir de décision à notre personnage B raisonneur - que d'aucuns nomment conscience morale - on devrait, si l'on a pris soin de lui fournir suffisamment d'éléments d'information sur le monde dans lequel on évolue (par l'éducation reçue, par la lecture, l'expérience, la discussion, la réflexion sur les événements observés etc..), parvenir à un comportement s'inscrivant dans le cadre du "guère-en-danger-de-sanction-psychologique" - autant dire dans le cadre du permis (sous réserve de la prise en compte par ailleurs des lois existantes) -ou dans le cadre du "bien-probablement-très-payant-à terme" -autant dire dans le cadre du presque obligatoire, en tous cas de "l'incitant".

 

Ainsi, à la différence de ce que les religions ou la morale laïque traditionnelle enseignent, nous ne saurions concevoir que certaines choses soient défendues ou obligatoires stricto sensu. Le "tout est permis" de Dostoïevski est exact - une fois passé l'âge de la majorité, tout au moins, car le (ou la) jeune risque toujours de faire de graves bêtises, et de se faire piéger, et exploiter, notamment par le biais de sa sexualité, si on le (la) laisse faire tout ce dont il (elle) a envie. Il faut, là, savoir être ferme, très ferme même, dans son intérêt, en lui interdisant purement et simplement ce qui est dangereux pour lui (elle), tant qu'il (elle) n'est pas en âge de se l'interdire lui (ou elle) - même. Mais même ensuite tout laisser aller est loin d'être conseillé pour autant, très, très loin , Paul de Tarse l'avait noté il y a 2000 ans, il faut le reconnaître.

La notion de morale immanente, qui évoque un peu celle de justice immanente, réapparaît en filigrane aux côtés de la morale sociale et de la justice des hommes, qui la complète, et s'inscrit dans la même perspective (à quelques imprécisions - parfois sévères - près). Elle se pressent, se devine, tel un mécanisme auto-régulateur, agissant sur nous agréablement ou au contraire en nous compliquant l'existence (nous "punissant" serait sans doute un terme trop discutable) par le biais de notre propre psychisme sous des formes aussi subtiles que celles déjà mentionnées du genre risque de mauvaise conscience, de frustrations, d'obsessions, de phobies bref d'environnement psychique (ou familial, voire social) dégradé, qui pourra n'apparaître parfois qu'à très longue échéance, ou si l'on se trouve un jour dans des circonstances extrêmes, ou même simplement différentes...

Formes qui pourraient se résumer à la notion d'une diminution (ou d'un accroissement) de notre harmonie intérieure, ce que nous pressentons souvent confusément d'ailleurs: ainsi du sentiment de solitude affective, de la perte de l'estime ou de l'amour que nous portaient les autres suite à quelque "crasse" que nous leur avons faite, sans toujours l'avoir voulu, ni même réalisé, et qui peut nous affecter, nous, en retour, bien plus que nous ne l'aurions imaginé.

Ainsi d'une vulnérabilité à des événements qui normalement ne "devraient" pas nous toucher, ou du développement insidieux de tendances névrotiques ou d'anxiétés diverses nous gâchant progressivement quelque peu la vie (ou simplement risquant de nous la gâcher, ce risque est déjà sanction à soi seul) sans que l'on se rende toujours compte de "ce qui se passe". Avec, dans les cas les plus simples, des recours aux anxiolytiques ou la dépendance vis-à-vis de benzodiazépines non sans dangers. Et, dans les cas extrêmes (mais dont les exemples ne manquent cependant pas) des auto-sanctions surprenantes, même si elles ne sont pas toujours comprises comme telles, (le déroulement des faits pouvant être mis sur le compte de la malchance) dont les plus spectaculaires sont les crises cardiaques ou le suicide de "ceux qui ont trop tiré sur la ficelle" ! Psychiquement aussi il y a une "ficelle" qui peut casser - mais on n'en parle pas autant que de la "ficelle physiologique" ! Pourtant les deux sont liées, sans grand doute.

Non que tous les suicides soient des sanctions d'excès : certains sont strictement psychopathiques, d'autres sont dus à une adversité vraiment trop pesante, d'autres enfin, sont calmement, dignement et philosophiquement décidés comme une solution pour finir une vie, ainsi que l'ont fait A. Koestler, Hemingway, Romain Gary, Virginia Woolf et Montherlant (pour ne citer qu'eux parmi tant d'autres nobles exemples). Des cités grecques antiques avaient d'ailleurs institutionnalisé la procédure et les édiles remettaient le poison au citoyen ayant été "admis à se suicider", après consultation de la commission ad hoc.

L'I.V.V. (Interruption Volontaire de Vieillesse) nous semble faire partie des droits les plus fondamentaux de l'homme et c'est par couardise, par peur de leur propre mort plus qu'autre chose que les Occidentaux condamnent si fort tous les suicides sans distinction et négligent de voir en eux ce qu'ils sont parfois c'est-à-dire la forme la plus élevée de liberté ! Ce que Balzac avait fort bien souligné.

De l'autre côté, des "récompenses" symétriques aux "punitions" exposées ne sauraient-elles correspondre à une probabilité d'embellissement du paysage mental qui serait alors verdoyant ombragé et riant au lieu d'être desséché ou désert, comme dans le cas de ces gens dont on dit qu'ils ont le cœur sec ou que leur passion les brûle ? Le vocabulaire populaire n'aurait-il pas déjà fait preuve de sens psycho-écologique en trouvant les images qui conviennent pour traduire une réalité psychobiologique profonde qui pourrait bien, en effet, avoir quelque rapport avec une éthique "physiologisée".

Il subsisterait, de la sorte des interdits mais aussi des devoirs et des valeurs (que l'on ne pourrait peut-être pas vraiment appeler transcendantes mais qu'il conviendrait néanmoins de se forcer à respecter, un peu comme il convient de s'astreindre à un minimum d'exercice physique ou de respecter une hygiène alimentaire élémentaire). Il y aurait des feux rouges à ne pas franchir et d'autres -verts- à devoir (auto-impérativement) franchir sous peine de risque élevé de collision psychique (par l'avant si l'on franchit le rouge, par l'arrière si on refuse de franchir le vert, peut-on expliquer aux enfants).

Il y aurait des "défauts" à éviter et des "qualités" à chercher à acquérir; ce que de (rares) psychanalystes avertis ont d'ailleurs relevé. Ainsi de Mélanie Klein pour laquelle il existe des qualités qui rendent heureux (nous dirions, nous, qui confèrent une bonne santé psychique) et qu'il conviendrait donc de s'efforcer d'acquérir ("Human relations", 1959). Quant à la traditionnelle "immoralité", si l'on ne peut la définir par rapport à une transcendance qui nous échappe on peut tout de même la présenter aux adolescents comme une déviance psychopathologique en opposition avec la santé de l'être tout entier, à condition de la définir avant tout en termes de tort causé à autrui (ne l'ayant pas mérité), et non en termes de plaisirs défendus : le plaisir est une chose saine et naturelle, qui contrebalance avec bien assez d'insuffisance les inévitables pénibilités de la vie ! On parviendrait de la sorte à faire une synthèse entre une éthique objective et une éthique subjective, éthiques jusqu'à présent totalement inconciliables, et l'on pourrait même plutôt parler d'éthique psychoécologique si l'on ne veut parler d'écologie personnelle tout court, ce qui, à nos yeux, serait encore le mieux !

Ce serait assurément une morale personnelle que cette éthique psychoécologique, mais en partie seulement. Ce serait une "morale de l'expérience" à la F. Rauh, chacun pouvant tester son système psychonomique de façon expérimentale. Ce serait une éthique de liberté, aussi, ce qui est bien sympathique. Mais ce serait surtout une éthique de l'intelligence, ce qui limite, sans pour autant vraiment la restreindre, la dite liberté, car notre intelligence nous montre qu'au nom de l'harmonie il y a des choses que l'on ne "doit" pas faire, et d'autres que l'on "doit" faire !

 

Quoique tout cela puisse être considéré comme une absence de morale sous l'angle de la morale traditionnelle, reposant sur des interdits et des devoirs fondamentaux, il s'agit à nos yeux d'une éthique tout de même, à cause de ces (auto)contraintes et de ces (auto)restrictions, auto-imposées, dont l'effet ramènera souvent bien près de la morale classique. Avec des résultats analogues lorsqu'il s'agit de garder en mémoire la nécessité d'aider ceux dans le besoin et de se méfier du pouvoir séducteur de l'argent - surtout si son coût est élevé en termes de liberté perdue ! - mais en y ajoutant l'original souci d'une harmonie à définir au coup par coup selon l'idée que nous pouvons en avoir, intuitivement et rationnellement.

Si notre conception de l'harmonie du monde est valable une telle éthique devrait suffire à parvenir, à la longue, à un monde réellement meilleur, sous réserve que nous gardions présent à l'esprit le fait que nos pulsions auront tendance à nous faire voir de l'harmonie là où elles seront le plus satisfaites, alors que ce sera faux. Et sous réserve que se développe bien chez l'enfant une capacité à vivre selon ce que son jugement lui dira, jugement qu'il aura appris à mettre aux commandes en même temps qu'on lui aura, à l'école, appris à éduquer lui-même sa volonté par toutes sortes d'exercices. Ce qui évitera d'avoir à tomber dans des schémas moraux simplistes du permis ou du défendu en y ajoutant un élément intermédiaire : le permis sous réserves - tout comme entre fumer et ne pas fumer il y a une troisième voie : celle du petit fumeur d'une ou deux cigarettes par jour qui aura à la fois une non négligeable partie du plaisir du gros fumeur (chacune de ses rares cigarettes en valant bien dix en termes de plaisir, car il s'y ajoute le facteur rareté, et l'organisme en manque finit par tirer le maximum de la moindre molécule active) et presque toute la tranquillité d'esprit du non-fumeur car il ne courra pratiquement aucun risque (s'il a la sagesse de ne pas inhaler la fumée et d'insérer un filtre dans son porte cigarette ! ). C'est aussi simple que cela - mais voilà, si l'on n'est pas capable de s'arrêter définitivement de fumer ou si l'on considère que le nouveau rapport risque/plaisir est jouable, il faut avoir appris à se modérer comme proposé dès le jeune âge car bien peu d'adultes fumeurs sont capables de se soumettre à cet "exercice" et de se contenter de ces une ou deux cigarettes : ils ne verront que celles qui leur manquent, pas celles qu'ils ont ! (cela dit, nous ne prétendons nullement qu'il convient de fumer tôt, ni non plus de fumer, et encore moins de faire fumer de jeunes !).

Il en va de même en matière d'égocentrisme, que la sagesse n'exclut nullement. Il est bon d'être égoïste, ne serait-ce que pour notre dynamisme, et charité bien ordonnée commence par soi-même. Mais il est tout aussi souhaitable d'être bien conscient de tout ce qu'il y a d'égoïste dans nos actes et de parfois limiter voire s'opposer à cet égoïsme, et en tous cas chercher, chaque fois que possible, à le raccorder à quelque cause digne de ce nom !

 

L'éthique serait à repenser en termes d'optimum au lieu de permis ou défendu: il y aurait un optimum (qui souvent, gagnerait à être un minimum, voire une absence, c'est probable) d'égoïsme, de vanité, d'orgueil (!), de mensonge (!), de vol (Robin des Bois!), de luxure (!), de gourmandise, etc. Optimum qui serait bien sûr au zéro pour l'injustice, le faux-témoignage, le meurtre - mais même là il y aurait souplesse car si le séminariste Maurice Bavaud, ou l'officier allemand Von Stauffenberg, avaient réussi à tuer Hitler l'harmonie du monde en eût tellement bénéficié que ce n'eût pas été un crime, psychoécologiquement parlant. Et l'irakien qui, informé de l'opération par ses fonctions, aurait "liquidé" Saddam Hussein après son gazage des populations kurdes et avant qu'il n'ait envoyé une partie de son armée au casse pipe, ne serait certainement pas un meurtrier non plus, mais un bienfaiteur.

Le Goncourt Romain Gary, dans son merveilleux livre "La promesse de l'aube", raconte comment il s'était lui aussi préparé à assassiner Hitler - il voyait là (ô combien clairement) un véritable devoir à accomplir, et d'autres ont dû penser de même - avec raison ! On objectera tout de suite qu'avaliser ce genre de conduite c'est ouvrir la porte à tous les fanatismes, à tous les terrorismes. Nullement, car la recherche de l'harmonie est là en garantie (sans qu'il y ait à en faire une religion) si elle n'a d'autre objectif que servir l'humanité, avec les références (notamment philosophiques) les plus éclairées. Qui donc eût osé (hormis les nazis, bien sûr) traiter de terroriste l'assassin d'Hitler ? Qui donc blâmerait "l'assassin" d'un fou furieux faisant des victimes tout autour de lui si on ne peut ni le calmer ni l'enfermer ?

De plus, il est bon, il est souhaitable, il est même harmonieux sans doute que les apprentis fascistes en tous genres, malades psychiques qu'il est généralement trop tard pour soigner, sachent au moins qu'il y aura toujours des hommes généreux prêts à tous les sacrifices, y compris prêts à subir les pires tortures s'ils sont pris, pour leur rendre l'existence misérable, et même pour les éliminer si c'est la seule voie dont ils disposent pour alléger les souffrances de l'humanité. "Quand l'épée est juste elle est pure" disait Victor Hugo que nous ne pouvons que louer pour le courage de son propos. Face aux oppresseurs du genre humain elle ne saurait qu'être juste, cette épée, en effet, en certaines circonstances (tout à fait exceptionnelles, c'est sûr, et s'il n'y a pas d'autre choix). Ce qui ne remet pas en cause la valeur de la non-violence (dont nous reparlerons) ni l'erreur que constitue la peine (légale) de mort, s'agissant d'individus dangereux que l'on peut neutraliser. Il nous semble que la liberté qu'apporte l'écologie personnelle de fixer selon notre idée l'emplacement des "feux" verts obligatoires et rouges interdits, ainsi que les "optima" sus mentionnés apporte une non négligeable compensation à l'effort que représente généralement tout comportement adopté pour raisons éthiques, lequel semble souvent nous priver de tel ou tel avantage immédiat. Cette contre-partie qu'est la flexibilité d'interprétation (et d'exécution) sur laquelle nous nous étendrons maintenant, devrait permettre de faire revenir à une éthique nombre de ces jeunes pour lesquels rien d'auto - ni d'hétéro - coercitif ne saurait être admis sinon par nécessité puisque rien ne semble pouvoir valablement fonder une quelconque obligation éthique personnelle ou collective (ce que la lecture des écrivains plus ou moins nihilistes leur confirme, évidemment).

 

Il faut reconnaître que la morale traditionnelle par sa rigidité, par son dualisme (le mal et le bien) sans nuance et sans finesse n'est pas du tout adaptée aux psychismes modernes, lesquels sont tout en couleur, demi-teintes, tons pastels, et situations particulières, toutes différentes, bien moins standardisées que dans les siècles où se définissaient les lois morales supposées applicables à tous, en toutes circonstances et à toutes les époques. Elles n'étaient pas très compatibles avec la nécessité qu'il y a de personnaliser, de toujours prendre en considération des notions comme l'équilibre psychologique de chacun, et la part à laisser aux pulsions dès lors qu'on les contrôle bien. Jadis on ne pouvait entrer dans des considérations aussi fines mais on ne vit plus en noir et blanc et, de surcroît, la notion de péché (à se faire pardonner) ne passe plus du tout la rampe (et c'est tant mieux.).

Par contre celle d'atteinte à l'harmonie doit pouvoir la repasser, d'autant qu'il n'est plus besoin de pardon pour ces atteintes-là (sauf si l'adolescent développe une névrose de culpabilisation -soignable- ou sauf s'il blesse une tierce personne et le regrette, auquel cas le pardon non seulement garde toute sa valeur mais encore devient élément relationnel fondamental) : celui qui "pèche" contre l'harmonie s'exclut de l'harmonie et pour y rentrer, au lieu d'un pardon et d'une absolution venus d'en haut il peut s'auto pardonner en comprenant son erreur, en la réparant dans la mesure du possible, et en faisant en sorte de ne pas la répéter et en aidant les autres à comprendre ces phénomènes, et éviter, à leur tour, les erreurs.

En matière d'éthique, le "catéchisme", qu'il soit laïc ou religieux, même modernisé ne fait presque plus recette (il ne le faisait déjà que difficilement autrefois). Il est alors souhaitable de construire un nouveau système de référence et celui proposé devrait être tout à fait accessible et efficace, à la longue, ceci pour peu que la psycho- écologie se développe, évidemment.

La flexibilité psycho-écologique peut seule permettre, par sa compréhension des besoins profonds (variables) de chacun, de ramener vers une morale minimum tous ces adolescents qui en rejetaient la notion même comme aussi dépassée (à leurs yeux) que la religion, et se retrouvaient dès lors sans repères autres que ceux de la société (dans le meilleur des cas) ou de leur entourage (pas toujours très brillant !)

Face, par exemple, à l'érotisation systématique de nos sociétés il est tout à fait inutile de s'en plaindre (elle présente d'ailleurs de nombreux avantages pour nous autres messieurs qui pouvons ainsi voir souvent de fort jolis dessous - et sous-dessous ! – féminins ! ) et d'espérer changer cette situation : elle ne changera pas - et ne serait en fait nullement malsaine s'il n'y avait tous ces débordements sadiques, et toute cette violence qui l'accompagnent, et qui la rendent alors effectivement dangereuse, surtout pour les femmes et les enfants. Ce qu'il faut c'est renforcer la capacité de l'adolescent masculin, sollicité par ses pulsions, à ne répondre qu'avec mesure aux dites sollicitations - et cela n'est possible que dans le cadre d'une éthique flexible.

La dite flexibilité n'est-elle pas, en outre, seule de nature à éviter des troubles par excès de moralisme après ceux par carence ? On connaît assez les refoulements engendrés par un système trop rigide et les situations de type cornélien auxquelles il conduit parfois, aboutissant à toutes sortes de drames, de refoulements ou de blocages bien peu intelligents malgré leur beauté théâtrale, pour nous étendre longtemps sur ce point. Point que la psychanalyse a étudié sous toutes les coutures, on le sait, mais un peu trop sous les coutures de culotte tout de même...

Certains objecteront qu'il y aura alors danger à ne pouvoir, avec cette morale personnelle, se libérer d'un système strictement axé sur la recherche des plaisirs et à devenir, par exemple, l'esclave de l'argent, au lieu d'être son maître. C'est un risque qui nous paraît pouvoir être couru (et de surcroît il n'y a guère d'alternative) et c'est pourquoi nous proposons une préparation psychologique préalable dès l'enfance, préparation destinée à diminuer ce risque autant que faire se peut - tout en reconnaissant que le plaisir, et même l'argent, dans la mesure du raisonnable, sont là pour être "pris", surtout si l'on ne fait de tort à personne. Etant entendu qu'à partir d'un certain âge le tort (éventuel) causé à soi est l'affaire de soi (informé, évidemment) et de soi seul. Au nom de cette liberté morale (relative) que nous préconisons d'enseigner (et dont la liberté de mœurs la plus totale fait partie, passé la majorité intellectuelle et celle légale) et sous réserve qu'une bonne maîtrise de soi soit assurée, des comportements traditionnellement interdits pourraient en quelque sorte être réhabilités, dans la mesure où plus de paramètres pourront être pris en considération, et des comportements permis pourront symétriquement devenir très fortement déconseillés, sans qu'il y ait le plus souvent de "règle" autre que le cas par cas, avec la seule intelligence comme guide.

Répétons-le, l'analyse en terme d'harmonie doit être la ligne directrice et elle fera, sinon apparaître comme des "qualités" du moins parfois tolérer en partie des "défauts" traditionnels sous réserve qu'on soit conscient de leur présence et qu'on les limite à telle ou telle "fonction" volontairement retenue dans le cadre de la gestion des pulsions.

D'un domaine à l'autre la "qualité" pourra même devenir "défaut" - au sens de trait de caractère à combattre en soi-même, et réciproquement : la paresse permettra ainsi de savoir éviter de rentrer dans des "schémas", aliénants, de course à la réussite. Une certaine agressivité, par contre sera une qualité en matière de sport, de jeux, de compétition, ou lorsqu'il s'agira de s'élever contre des injustices ou des agresseurs ou des oppresseurs fascisants, et on pourra alors - et alors seulement, lui laisser la bride sur le cou...

On connaît la fable des abeilles de Bernard Mandeville : elle a pour morale (!) l'idée que les "vices" des individus, notamment leur égoïsme, seraient (souvent) utiles à l'humanité ! On sait déjà qu'ils sont agréables dans la plupart des cas, ce qui n'est déjà pas négligeable. Sans eux la vie serait bien triste, c'est indubitable. Il convient donc à ce titre déjà de ne pas trop vite les couvrir d'opprobre (sous l'importante réserve qu'ils ne nuisent pas à quelqu'un de trop faible, cela serait par trop contraire à l'harmonie telle que nous proposons de la concevoir).

La véracité de la thèse de Mandeville est illustrée, entre autres, par le progrès qu'a fait l'économie le jour où le prêt à intérêt (indubitablement motivé par l'appât du gain, à des fins dans le détail desquelles il n'est pas toujours bon d'entrer...) a cessé d'être considéré comme une immorale "usure" par l'Eglise. cf. Max Weber "L'éthique protestante et le capitalisme" (la spéculation boursière a pris le relais ensuite, pour aller beaucoup trop loin, sans doute).

Sans ce même appât, ou sans l'orgueil, la vanité ou l'envie combien de brillants inventeurs auraient-ils refusé de "pressurer leurs méninges", nous privant ainsi de leurs inventions ? Combien d'excellents écrivains ou artistes (dont Balzac) se seraient-ils dispensés de s'astreindre à plancher sur leurs oeuvres comme ils l'ont fait ? Combien de chefs d'entreprise n'auraient-ils pas pris les risques d'investissements qu'ils ont pris ne générant ainsi nul emploi ? S'ils avaient été à la pêche, ils n'eussent "généré" que du chômage (dans le système actuel, tout au moins, mais pas forcément en "système psychoécologiste", c'est à dire dans le cadre d'une société réellement conviviale !).

L'argent , cet infatigable moteur des humains, ce symbole par excellence de tant de leurs pulsions, sert l'humanité, tout comme cet autre qu'est la "bagatelle", dont on dit qu'elle mène le monde, avec le premier. Tous deux, sinon le mènent vraiment, du moins en assurent une large part du mouvement en avant; hélas c'est parfois sans que les cochers connaissent suffisamment leurs chevaux, ou alors sans qu'ils aient des rênes appropriées à toutes les circonstances pour ajuster la vitesse de la course aux sinuosités et obstacles du parcours... C'est en tout cas un attelage de plus en plus rapide livré aux jeunes sans plus de mode d'emploi de nos jours. Et il ne faut pas oublier à côté des avantages retirés par la communauté et les services rendus par le "vice", (qualificatif déplaisant qui n'est avancé ici que parce que c'est celui que les moralistes utilisent) il y a la cohorte de ceux qui se sont "crevés" à la tâche, ou ont brûlé, ou gâché, leur vie en s'essoufflant à courir derrière des lévriers trop rapides qu'il leur fallait pourtant suivre - nœud pulsionnel cérébral obligeant ! Ceci sans parler des pots cassés sur la tête d'autrui, depuis les dégâts écologiques jusqu'aux guerres déclenchées par des hyper pulsionnels mégalomanes fascisants en tous genres ! Sans (re)parler non plus du fait que le réel excès d'argent a toutes chances d'être pour certains, s’ils n’y prennent garde, rien moins que le ”cancer de la personne humaine“ (Mounier), dans ce qu'elle a de mystérieusement transcendant...

L'on peut d'ailleurs penser que l'égoïsme des possédants et des spéculateurs est précisément allé trop loin durant la Révolution industrielle qui a amené les misères épouvantables que l'on sait. Il eut fallu, en respectant davantage l'humain, étaler sur deux ou trois siècles ce qui a eu lieu en un demi-siècle. Nous n'aurions certes pas encore tous les avantages que nous avons (ce qui ne nous empêcherait nullement de bien dormir, à quelques exceptions près) mais l'humanité se serait épargnée de nombreuses situations épouvantables (et sans doute aussi tant ses grandes guerres que ses grandes révolutions communistes qui se sont révélées si coûteuses humainement et économiquement, mais furent rendues à peu près inévitables par l'égoïsme des privilégiés et des chefs d'Etats !).

C'est dans la même perspective que Nietzsche nous paraît l'homme à ne pas suivre, lui qui, au nom d'une sélection douteuse et de la recherche d'une sur-humanité encore plus douteuse se retrouve, qu'il l'ait vraiment voulu ou non, le chantre de l'excès pulsionnel et de la volonté de puissance aboutissant à un ségrégationnisme élitiste qui craint à peine de dire son nom. Ce n'est pas, contrairement à ses dires, "l'homme" qui doit être surmonté pour se réaliser. C'est l'excès d'humanité primaire en lui qui doit l'être - sans connotation péjorative pour l'expression humanité primaire, à la différence de ceux qui parlent là d'animalité voire de bestialité. Cette primarité là fait partie de notre être et nous devons en tenir compte, pour la vivre parfois, pour la dépasser d'autres fois - mais toujours pour savoir qu'elle doit, dans notre intérêt, être "gardée à l'œil".

Il convient donc de revoir les idées simplistes en matière de morale si l'on veut faire renaître une éthique digne de ce nom et dotée de quelques pouvoirs de persuasion. Il faudra revoir les priorités, notamment, et reléguer la recherche de la vertu individuelle (souvent orgueilleuse et finalement égoïste, Camus l'a bien dénoncé dans "La chute") en deuxième place, après les valeurs de paix, de justice notamment sociale et de fraternité envers les déshérités de tous pays, de toutes conditions, religions et races. Ce qu'ont bien vu certains moralistes émules d'André Gide par exemple.

Un adolescent bien informé de l'existence des pulsions, et à l'esprit critique suffisamment aiguisé, pourra établir des bases pour sa propre éthique, après avoir fait table rase de son acquis moral enfantin élémentaire, en en reprenant éventuellement certains éléments, mais nuancés, triés, adaptés aux êtres et aux circonstances sans y perdre, bien au contraire, en efficacité. C'est seulement à ce prix que cette éthique que nous appelons "de l'intelligence" pourra surgir, et nous ne pensons pas qu'il puisse y en avoir d'autre valable, ni sans doute même possible, finalement.

Il conviendra alors qu'on s'efforce de lui faire prendre en compte les dernières données de la psychologie, de la biologie, de la psychanalyse (écologique incluse...!) avec, en ligne de mire au nom de sa santé neuronale l'harmonie la plus poussée possible, qu'elle soit collective ou individuelle. Harmonie définie selon des critères et recherchée avec une intensité dont chacun restera libre une fois que l'autorité - ou, mieux, la persuasion, mais elle ne suffira pas toujours- parentale et aussi, (si possible !), scolaire aura fini de pouvoir s'exercer. Comment rétablir autrement les "bonnes actions à accomplir" ? Nous ne le voyons pas, et ne souhaitons certes pas les voir rayées du vocabulaire mental de quiconque, qu'il s'agisse de celles envers les humains ou envers les animaux, (en fait envers la nature toute entière, et il y a toute une éthique potentielle derrière la simple écologie traditionnelle !).

Tout comme le Descartes du "Traité des passions de l'âme" - bien moins poussiéreux qu'on ne pourrait croire - et tout comme bien des Grecs, nous pensons que ce qui compte c'est que les adolescents apprennent à profiter avec intelligence et mesure, de ces passions, sans qu'il soit pour autant question de décourager les vocations vertueuses (dès lors qu'elles seraient tolérantes, nous n'insisterons jamais assez sur ce point). Tout comme Aristote nous pensons qu'il y a un usage modéré de la passion qui est vertu. Il existe de justes colères assorties de justes sanctions, et s'autoriser - en parfaite connaissance de cause et sous l'entier contrôle de la raison - quelques petits vices dits "passionnels" (que l'on éprouverait le besoin d'assouvir) est probablement tout ce qu'il y a d'équilibrant. Reste que les adolescents enclins au libertinage devront être avertis qu'ils ont tout à gagner à ne pas trop exagérer, afin de rester non-dépendants vis à vis de leur sexualité, et même ouverts à la venue d'un amour idéalisé (le grand amour ! ) qui peut toujours se présenter (ne serait-ce que psychiquement parlant) leur apportant au moins autant de bonheur que tout ce qu'ils auront pu connaître "concrètement" auparavant, véritable cadeau métasphérique tant il nous élève et nous enlève vers des sommets psychologiques que seule la poésie peut décrire, en préservant de surcroît le meilleur de notre sensibilité, par ailleurs si matraquée ! Cela sans pour autant s 'exténuer à courir après l'aléatoire "autre moitié de la pomme", ni se rendre malade si on ne la trouve pas (ou si on ne l'a pas encore trouvée, ou pas sous la forme que l'on souhaiterait, autre variante de pulsionnalisme égocentrique, fort souvent). Cette "autre moitié" est une sorte de gros lot que bien peu décrochent, et savoir ne pas se rendre malade si on ne gagne pas à ce jeu est certes gestion pulsionnelle élémentaire ! Cela sans parler du fait que la dépulsionnalisation au moins partielle à attendre de l'apprentissage de cette gestion augmente sinon les chances de faire ladite "rencontre" du moins celles de ne pas la perdre ensuite !

 

On peut maintenant concevoir, à la lueur de ce qui a été dit précédemment que le sur-hasard "se désintéresse" (pardon pour la personnification, elle ne se veut qu'explicative) de ce que les humains font d'eux-mêmes, individuellement et collectivement. S'ils veulent gâcher leur vie, s'ils veulent faire sauter leur planète, c'est leur affaire. A un degré moindre s'ils veulent rester des infirmes (ou des malades) existentiels vivant au ras du bitume, et assimilant tout ce qui est spiritualité à de l'illusion, du cinéma, du maladif ou du néant, libre à eux également. Ce désintéressement est la logique conséquence de leur liberté. Tout se passerait donc comme si le "sur-hasard" avait "fait sa part" en laissant aux humains le soin de prendre (ou non) le relais. A eux donc de jouer, ils n'auront jamais (individuellement et collectivement) là encore, que ce qu'ils auront voulu (doit-on dire mérité ?) Est-ce contraire à l'harmonie globale cela ? Nullement ! La liberté nous est acquise, libre à nous (c'est le cas de le dire) d'en faire un usage intelligent. C'est assurément de nature à donner le goût à l'existence que d'en disposer de cette liberté dont l'espèce humaine a l'exclusivité.

Devant cette harmonieuse construction mettant face à face notre liberté et l'acceptation d'une forme d'incitation (certes très largement intellectuelle, mais l'humanité deviendra probablement de plus en plus intellectualisée) à "bien agir", le bien étant défini par chacun (avec une quelconque forme de justice immanente tout aussi probablement en arrière plan) on ne peut une fois de plus que penser à un remarquable système de type cybernétique biologique, de quelques degrés plus avancés que ceux que nous savons organiser (qui ne sont encore guère biologiques). L'idée que la morale pouvait être biologique ou biocybernétique, ou bionique n'est pas si originale que cela d'ailleurs. J. Ruffie "De la biologie à la culture" Flammarion 76 ou P.Thuillier "Les biologistes vont-ils prendre le pouvoir ?" Ed. Complexe 81) flirtent sérieusement avec cette idée, tout comme H. Laborit. Nous pourrions ainsi nous demander si nous ne serions pas quelque chose comme les éléments d'un système semi-automatique ("semi" car avec liberté) dans lequel il nous serait suggéré d'utiliser cette liberté non pour sortir du système d'auto-régulation éventuel mais pour en améliorer (et apprécier) les conditions ambiantes. Les avis de nos "récepteurs" devraient alors être écoutés pour coller au mieux dans le cadre du système préprogrammé sur le mode "relâché", et non pas "strict"; cadre dans lequel nous forçons bien, nous, les robots que nous fabriquons à rester, sur le mode "strict", cette fois, (cela s'appelle l'homéostasie - terme ayant également d'autres sens) puisqu'ils n'ont, tout comme les animaux, aucune notion de système dans lequel ils évoluent. Mais qui nous dit que les progrès de l'intelligence artificielle ne nous permettront pas de fabriquer des créatures avec elles mêmes comme élément régulateur et dotées de suffisamment d'intelligence pour pouvoir, librement donc, réaliser qu'elles sont placées dans un système (mode "relâché", de nouveau,) de type auto-régulé (au lieu que chaque directive vienne de l'extérieur) et que c'est à elles d'édicter et dans leur intérêt, d'améliorer autant que faire se peut, les conditions de leur "jeu" ?

 

On peut admettre que ceci soit un jour possible, le type d'intelligence à "fabriquer" étant juste un ou deux stades au-dessus des cerveaux électroniques les plus avancés, dont le degré d'intelligence est déjà tel qu'ils peuvent déjà se rendre compte "qu"ils sont bêtes" (relativement à tel ou tel type de connaissance, dans le domaine duquel ils s'interdisent alors d'entrer). Nos robots d'avant garde ne manqueraient probablement pas de "ressentir" leurs auto-contraintes un peu comme nous ressentons celles relatives à nos "contraintes" morales... et le système conçu ressemblerait alors fort à celui dans lequel il se pourrait bien que nous nous trouvions... Ce qui devrait alors à tout le moins nous inciter à faire preuve d'une raisonnable humilité et à nous détacher un brin de ces ressorts intérieurs qui nous animent. Lesquels feraient alors partie du hardware dudit système au même temps qu'en ferait partie, mais à un degré au-dessus, celui du software, cet esprit dont même Freud reconnaissait que les hommes savaient qu'ils en étaient dotés.

S'inspirant peut-être un peu de Zoroatre et de Confucius, Spinoza, Bergson et Jaspers, (ce dernier très largement sous l'influence de Kant), sont sans doute de tous les philosophes quelque peu moralistes ceux qui ont le plus clairement eu l'intuition des liens morale-harmonie, morale-intelligence, morale-bonheur (et du rapport morale-liberté) tels que nous les esquissons, (mais il reste que la rigidité morale de Kant - plus apparente que réelle, à notre avis - est encore trop considérée * comme étant aux antipodes de la souplesse que nous recommandons).

Les efforts de réflexion kantiens des "Fondements de la métaphysique des moeurs" (beaucoup plus accessible que "La critique de la raison pratique") laissent entrevoir une parenté, nous semble-t-il, avec notre conception d'une métasphère harmonieuse se superposant sur une biosphère hasardeuse (et humaine). Spinoza et Jaspers y ajoutent encore plus explicitement la liberté (plus exactement la libération) de façon beaucoup plus accessible que ne le fait Kant.

S'inspirant d'un enseignement issu de la nuit des temps (on le retrouve en Extrême-Orient puis en Grèce et au Moyen-Orient, puis dans la Bible) Kant disait en substance : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît" C'est l'idée que l'on retrouve dans le très prosaïque "Vous êtes priés de laisser ces lieux aussi propres que vous les avez trouvés en entrant". Là, tout le monde approuve. Mais Kant va plus loin et l'on n'est pas toujours forcé de le suivre alors, car son enseignement revient à laisser ces lieux aussi propres que nous aurions SOUHAITE les trouver en entrant. Ce qui est une toute autre aventure, en certaines circonstances ! Vous savez de quels lieux il s'agit et quels exploits peut parfois demander le respect de la formule affichée derrière la porte (et présentée parfois sous des formes très poétiques ou très humoristiques, avec toujours la même requête). Cela c'est l'équivalent du "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît" transformé - et cela peut mener loin-en "Fais à autrui ce que tu souhaiterais qu'on te fît." - qui se rapproche de l'amour du prochain chrétien. Là l'impératif nous paraît abusif, mais pas la recommandation, et, dans un contexte jaspersien, nous dirions plutôt : songe aux avantages que, parfois, tu retirerais à, éventuellement, faire à autrui etc. Et demande toi si cela ne vaut pas la peine de faire un petit effort, au moins vers un peu plus d'harmonie, ou un peu moins de désordre, au moins si cet "autrui" est dans la misère ou la détresse....

Telle est notre conception de la psycho-écologie personnelle : En cherchant à agir d'une façon jugée (même très subjectivement) harmonieuse on reste probablement dans le cadre d'un système d'harmonie dont tout le monde profite, nous les premiers, même si cela nous coûte quelque peu, et qui serait lié à cet "ordre des choses" que nous pressentons, tout comme Kant le faisait, mais que nous essayons de présenter sous forme modernisée, libre, volontaire et presque physiologique. Puisse Kant nous pardonner d'avoir tenté de "biologiser" son sacro-saint impératif catégorique supposé nous parler haut et fort et de l'avoir remplacé par le susurrement d'une petite voix située en nous, nous parlant de notre santé biopsychique et nous suggérant d'adopter des comportements, empreints du plus grand des libéralismes certes, mais parfois un peu contraignants et un peu déplaisants. Dans le cas de l'impératif moral kantien, bien des incroyants, ne voyant là qu'un déisme à peine déguisé, ne se sentaient guère concernés. Ils ne trouvaient guère de raison pour écouter des propos de toutes façons bien peu accessibles, et préféraient agir selon leur intérêt, en ne se fatiguant pas plus à nettoyer quoi que ce soit pour les autres que ne le font les chefs d'entreprise qui polluent à tout va, ou ces gouvernements qui empoisonnent le monde de radiations nucléaires constamment et durablement dangereuses. En ne se fatiguant pas non plus à se mettre à la place de ceux sous leur autorité. "Sois le maître que tu voudrais avoir" disait pourtant fort justement V. Hugo dont on connaît bien peu le côté éthicien authentiquement psycho-écologique, méconnaissance regrettable assurément.

L'analyse psycho-écologique aboutit sur bien des points aux mêmes conclusions que Kant (dont on ignore généralement qu'il a, en bon disciple de Rousseau, écrit un "Traité de pédagogie" fort moderne sur bien des points). Ceci sans son impératif (semi)catégorique, impératif remplacé par "la chose intelligente à faire" (sans obligation) au nom de cette harmonie qui nous concernerait jusque dans notre être biologique, et nous profiterait donc sous une forme que nous ne percevons pas (pas encore) au moment où nous agissons, si c'est dans une perspective harmonieuse. "Bonnes actions" à faire sans fanatisme, et, à la rigueur, seulement quand l'occasion s'en présente, et que cela en vaut vraiment la peine. Ce qui n'est déjà pas si mal.

Tout cela nous semble pouvoir être raisonnablement assimilable par ceux qui auront été familiarisés avec les thèmes psycho-écologiques dès l'enfance et il devrait alors être accessible à tous de concevoir que l'écologie va plus loin que le simple respect de la nature, qu'elle peut s'inscrire dans tous nos actes si bien que c'est en de nombreuses circonstances qu'il conviendrait de faire un effort (que nul n'exige intense) écologique en rapprochant clairement et logiquement le plaisir que nous aurions à ne pas subir des désagréments et la retenue (ou la petite peine) consistant à nous priver des avantages (éventuels, et souvent temporaires, et comportant un risque de retour de manivelle que l'on saisit mal lorsqu'on ne voit que les dits avantages) que nos pulsions retireraient si on les laissait parler (ou les "infligeait" à un autrui un peu trop faible).

Les "bonnes actions" seraient faites par les jeunes, puis par les mêmes, une fois adultes, non plus parce qu'une "autorité" leur dirait qu'il faut agir ainsi, mais parce qu'ILS se le diraient -la nuance est de taille - et est liée à l'évolution de l'homme vers plus d'intelligence dans son exigence d'indépendance. Pourquoi se le diraient-ils ? Pourquoi n'écouteraient-ils pas toujours la voix de leurs envies ou des pressions ou des habitudes lorsque aucune réalité extérieure apparente ne s'y oppose ? Pourquoi feraient-ils même, parfois, acte d'altruisme envers ceux qu'ils pourraient le plus facilement exploiter ? Parce qu'ils auraient compris l'intérêt qu'il peut y avoir à faire oeuvre psycho-écologique, ainsi que la règle du jeu d'auto programmation facultative "du système" non exclusivement hasardeux duquel ils se reconnaîtraient partie intégrante ! Avec l'aide de repères tel le souci du bien public, tel le respect tant d'autrui que des droits de l'homme ou la "nécessité" d'aider ceux qui sont par trop défavorisés. Repères indispensables pour éviter qu'une pseudo-harmonie affiliée aux pulsions ne se mette en place du fait de la liberté morale préconisée.

Ils le feraient aussi, (et, qui sait, en commençant par une politesse qui va s'évanouissant à la place de leur sans-gêne qui va croissant ! ), parce qu'ils auraient réalisé que le deuxième cadeau, celui leur permettant soit d'éviter les troubles et douleurs de la vie, soit de s'inscrire à tout moment dans une réalité plus belle que celle les entourant, ce cadeau donc ne serait offert qu'à ceux acceptant, en échange, de maîtriser leurs pulsions égoïstes et de se soucier également d'autrui (et surtout d'autrui dans le besoin ou faible). Ce qui va à l'encontre de leur spontanéité la plus évidente, qui leur dit (point rarement, Nietzsche et quelques autres grands génies aidant) qu'ils n'ont à se soucier que d'eux-mêmes et que les faibles et les humbles, les doux, les "petits" sont là pour être plumés, ou au moins pour être à leurs pieds chaque fois que c'est possible du fait de leur position de supériorité financière, sociale ou autre. Ainsi, plutôt qu'une morale fondée sur un devoir écrit en lettres de feu, et présenté comme un absolu, un en-soi auquel presque plus personne ne croit, il nous paraît beaucoup plus psychologique de suggérer, et, passé un certain âge, de doucement encourager l'enfant à accomplir l'ex "devoir" par seulement probable "intérêt", en le présentant au passage sous un autre nom : croyance en l'expérience parentale, sagesse, psycho-écologie, bon "régime" vers une santé psychique, etc.. Bref tout sauf un "devoir" ! Et tout sauf une morale !

 

Certains se demanderont peut-être pourquoi il faudrait tant enseigner aux enfants de se soucier prioritairement des autres, des faibles, des opprimés, des victimes etc. et y verront une influence chrétienne à laquelle l'auteur n'aurait su échapper (ce qui rejoint ce que les psychanalystes américains à la mode appellent une co-dépendance)

Les gens intéressants ne sont-ils pas au contraire ceux qui tiennent la vedette, qui réussissent, qui gagnent, qui sont les plus forts et les meilleurs ? Aux courses qui donc s'intéresse aux tocards ? Ne conviendrait-il pas plutôt de sensibiliser le jeune à ces exemples de réussite pour qu'il mobilise le "meilleur" de lui-même, se dépasse, vainque certaines tendances naturelles à l'inertie en misant (et investissant) le maximum sur lui-même ? Ce point est certes délicat et tout est, à notre sens, question (là encore) de mesure. Trop sensibiliser l'enfant aux malheurs des autres et à l'aide à leur apporter serait sans doute déconseillé tout comme le serait le refus systématique d'encenser les réussites à commencer par certaines des siennes. Mais il nous semble que le contexte dans lequel il se trouvera fera suffisamment de publicité sur les vedettes, les héros, les têtes de liste et ses instincts le pousseront bien assez à se donner la priorité pour qu'on lui montre surtout l'autre aspect des choses, afin de rétablir un équilibre qu'il modifiera ensuite comme bon il l'entendra. Aussi il ne faudra pas trop craindre de lui rappeler que l'humanité est solidaire comme les éléments d'une chaîne, et qu'il convient de faire porter tous les efforts de l'ensemble, donc de chacun, vers les points les plus faibles !

Faute de cette éducation, il y aurait déséquilibre trop marqué avec trop de risques d'une mauvaise gestion de son psychisme à commencer par une certaine ingratitude envers ses parents (ou de leur quasi assimilation au rôle de pourvoyeurs de fonds, avec relégation aux oubliettes une fois ce rôle achevé) ingratitude que les dits parents se résigneront parfois à trouver normale, s'ils ont eux-mêmes procédé ainsi envers leurs géniteurs.

 

 

 PSYCHOECOLOGIE ET BONHEUR

 

L'opposition entre les exigences de l'individu et celles venant de l'extérieur avaient paru à Freud une des composantes fondamentales de la situation psychique de tout un chacun; ce qu'il avait représenté schématiquement par un principe de plaisir s'opposant (généralement) au principe de réalité. Cette opposition, de type très largement antagonistique, ne nous paraît nullement pouvoir représenter l'essentiel de la situation psychique de l'homme. Il y manque le plus important: un principe de bonheur, dont la réalisation ne saurait être le résultat de la maximalisation des plaisirs face au tout puissant principe de réalité.

Ce principe de bonheur, que l'on pourrait aussi nommer principe d'harmonie, la psycho-écologie personnelle en ferait l'élément directeur de notre psychisme à la place du principe de plaisir primaire (limité par le principe de réalité) et il servirait sinon de norme, du moins de référence pour nos choix et conduites, aux côtés des deux autres clairement dégagés.

Lui seul saurait éviter aux jeunes de tomber dans les erreurs irréversibles que nous redoutons tant, pour certains d'entre eux. Il conviendrait donc de tout mettre en oeuvre pour tenter de leur faire accepter progressivement aux côtés des autres principes qui sont, eux, expérimentés par l'enfant très tôt et conservent toute leur consistance même si personne n'en montre l'existence à celui qui y est soumis, alors que les lui révéler nous paraît absolument fondamental pour la compréhension de lui-même.

Avec le principe de bonheur, on retrouve l'effort et l'investissement personnel, des vertus harmoniques duquel nous avons fait état dans le précédent chapitre. Dans tous les cas on renonce à un plaisir immédiat nullement à cause d'une réalité contraignante, mais par simple recherche d'une harmonie plus grande, afin de parvenir à un bonheur plus grand. Nous ne voyons pas d'autre méthode pour faire accepter ce principe d'harmonie (que d'autres appelleraient sans doute sur-moi abusif) qu'en reconnaissant un ordre naturel (et supérieur) des choses auquel on adhérerait en se souciant de l'harmonie du monde - et le sur-hasard suspecté par d'autres approches trouve une raison d'être de plus. Le seul fait que l'on ne puisse (à ce stade de nos connaissances) apparemment pas se passer de lui pour fonder un authentique bonheur, lié à une éthique, ne prouve certes rien quant à son authenticité mais ce qui constitue à nos yeux un indice de plus de l'existence d'une source d'harmonie dans le monde c'est le fait qu'on ne puisse concevoir logiquement de meilleur système que celui proposé, avec liberté (tout au moins nous, auteur, n'avons pas réussi à en concevoir de meilleur au terme d'une vie de réflexion sur le sujet).

En mathématiques un élément est retenu comme outil de travail même s'il "n'existe" pas rationnellement : on le nomme irrationnel ou imaginaire ou irréel, et dès lors qu'il résout un problème théorique, on l'adopte. Il sert alors très efficacement à progresser et, parfois à faire des découvertes physiques (très réelles donc) pouvant aller jusqu'à faciliter la vie quotidienne par suite des applications physiques correspondantes. Pourquoi l'intelligence de l'homme ne saurait-elle procéder de même en d'autres domaines, dont celui du bonheur (que nous lions ici à l’éthique, comme vu au chapitre précédent) en utilisant des constructions intellectuelles à des fins pratiques de santé psychique c'est-à-dire d'équilibre et de résistance aux agressions ou pièges extérieurs ?

 

Même si notre "sur-hasard" n'est qu'une vue de l'esprit, il nous semble qu'accepter d'utiliser ce concept pour aider les petits d'homme à vivre sainement, (et incidemment, à faire évoluer le monde vers moins de désordres douloureux !) vaut bien le fait d'accepter d'utiliser des nombres imaginaires ou irréels pour ensuite en retirer des bienfaits très réels. Cela ne ferait-il pas partie du progrès de l'humanité, qui passe parfois par des cheminements imprévus et des efforts d'abstraction de belle taille ?

Après avoir cherché à protéger l'enfant contre les dangers extérieurs qui le guettent concrètement (par la vaccination, la médecine scolaire, et même les agents de la circulation aux carrefours qu'ils traversent en sortant de l'école) après avoir mis à sa disposition cet enseignement public, laïc, gratuit et obligatoire qui fait la fierté des sociétés civilisées, le progrès de la civilisation ne consisterait-il pas à chercher à le protéger contre les dangers intérieurs qui le guettent ? A le protéger contre lui-même ? C'est un peu ce que la psychanalyse pédiatrique a entrepris depuis quelques décennies, mais elle ne nous paraît assurément pas avoir réussi - au contraire presque plutôt puisqu'elle a trop "libéré" les jeunes (et qu'elle a probablement une efficacité des plus contestables dans bien des cas pathologiques).

Le principal reproche que nous faisons aux psychanalystes actuels étant de trop dispenser le patient de toute contrainte, faute d'avoir su fonder les auto-contraintes, et par peur (tout à fait légitime) des hétéro-contraintes. Ce dont sont conscients, mais sans pouvoir y apporter remède, les meilleurs de analystes, même freudiens grand teint, comme F.Dolto. "Après traitement, tout un travail personnel de synthèse reste à faire" écrit-elle ( Psychanalyse et pédiatrie" Seuil 1971).

Reste à faire comment ? Et avec quels outils ? Et sur quelles bases ? Silence...Nul n'en parle parmi les analystes "inessentiels" que sont les analystes non-existentiels. Et pour cause, puisqu'il s'agit là probablement de l'essentiel !

"Ne cède pas sur ton désir" (sous-entendu: pour éviter de céder devant des sur-moi abusifs).C'est (à peu près) tout ce qu'il savent dire ! Belle maxime - et facile à "vendre"- qui mérite assurément tous ces longs "traitements". Il n'est, par exemple, que de lire l'excellente revue "Autrement", dans son N° 43 "Les thérapies de l'âme" pour voir ce qu'il en est. Et pour voir ce à quoi tout ce qui pourrait évoquer une quelconque "âme" est ramené : zéro ! Par crainte de jouer les "bondieusards", bien évidemment. Mais aussi par facilité.

C'est bien joli de dénoncer les refoulements si dommageables à ces petites choses fragiles, et si facilement contrariables, que nous sommes lorsque, enfants, nos pulsions font la loi jusqu'à ce que plus tard, la réalité nous ramène à..... la réalité ! Mais cela ne conduit-il pas à des frustrations, des réactions rentrées d'agressivité (autre forme de refoulement, ce nous semble !) lorsque la réalité se fait très contraignante ? Cela ne conduit-il pas également à un inadmissible sans-gêne, sachant que "quand il y a de la gêne il n'y a pas de plaisir" ? Cela enfin, et surtout, n'abêtit-il pas, par refus systématique de toute difficulté évitable ? Toute pensée est effort, observait Alain ! Or bien rares sont, alors, les désirs d'effort !

Porte ouverte aux conflits (intérieurs et extérieurs résultant de cette situation), contre porte qu'on enseigne à sagement et volontairement maintenir entrebâillée par un self-control (des pulsions), librement adopté, et laissant place à l'effort, lequel vaut-il le mieux ?

L'occasionnel refus de céder sur son désir, au nom de la recherche d'harmonie, personnelle ou collective, ne nous parait nullement pouvoir être assimilé à cette sublimation répressive dénoncée, largement à raison en d'autres cas, par Marcuse, ni à un refoulement risquant d'être malsain en vertu du principe freudien que la disparition pure et simple d'une pulsion est impossible à réaliser, et qu'il y a dans cette seule tentative fatalement tension pathologique créée dans le psychisme. Il nous semble qu'il existe au moins un cas ou ce principe est erroné : c'est celui d'un refoulement effectué volontairement, en parfaite connaissance dudit principe, au nom d'un auto-impératif librement retenu comme contraignant pour le sujet, après mûre réflexion et auto analyse de sa part, et dans la perspective de recherche de son harmonie personnelle, ainsi que de celle du monde dont il se sait sous–partie ! Cela nul analyste existentiel ou non existentiel ne l'a jamais souligné en termes aussi élémentaires à aucun adolescent. Simple hypothèse assurément que la nôtre, mais hypothèse que nous soumettons au jugement éclairé et objectif du lecteur analyste !

"Ne cède pas sur ton désir plus qu'il n'est sage de le faire. Sache même qu'il sera souvent bon de "céder sur lui" en y renonçant, pour parfois sublimer ce renoncement, quitte à développer un (minime) refoulement, minime parce que volontaire - et bien géré". Mais sache également, par contre, ne pas céder sur ton désir de liberté ou de plaisir face à une civilisation par trop oppressante du fait des contraintes qu'imposent, directement ou non, une minorité de privilégiés ou de décideurs contestables !

Aboutissant ainsi à un "Ne cède surtout pas sur ta raison" - qui donc a dit cela ? De nombreux sages, assurément - mais de façon souvent tellement théorique que qui donc les écoute ? D'autant moins de jeunes que, dire à quelqu'un le contraire de ce qu'il a envie de s'entendre dire, n'attire pas précisément l'attention. Ni, incidemment, dans le cas des psychanalystes privés, la clientèle.

Il convient de signaler, au passage, qu'un analyste existentiel n'a qu'exceptionnellement une clientèle privée. Tous, ou presque, sont dans le secteur public, social ou universitaire, ou comme nous, ont une autre spécialité qui les fait vivre. Quel analyste privé irait, en effet, courir le risque de se faire (et très vite, à cela !) une réputation de rabat-joie, de "moraliste", voire de "curé" ? Mieux ne vaut-il pas, comme les freudiens, profiter de la faiblesse et de l'ignorance humaines pour "traiter" les insatisfaits en tous genres (nous parlons maintenant essentiellement des adultes) en flattant leurs désirs profonds, et en s'abritant derrière toute une théorie qui sera d'autant plus "efficace" qu'elle sera hermétique, mystification oblige (lisez les "Ecrits" de Lacan ! Si, si. Lisez les - si vous le pouvez, dans n'importe quel sens, d'ailleurs, le résultat sera à peu près le même ! ) et sera souvent exercée par des médecins diplômés, apportant ainsi à la psychanalyse clientéliste du "Ne cède pas sur ton désir" la caution du corps médical tout entier. Grand malheur ! Avoir officialisé cette "médecine psychanalytique" là, et lui avoir parfois remboursé ses traitements, nous paraît tout aussi légitime que si un Etat avait officialisé une religion, (une secte, plutôt), et la subventionnait, en prime ! Ce n'est en tous cas pas sans comparaison avec ce que serait un remboursement du denier du culte !

Notre conclusion la plus ferme, au vu de ces considérations, est qu'il convient de respecter la séparation de la psychanalyse freudienne et de l'Etat aussi totalement que doit l'être la séparation de l'Eglise et de l'Etat !

Par contre, ce dernier devrait s'intéresser à la "vaccination psycho-écologique" qui est notre proposition pour aller plus loin au service de l'enfance. Vaccination qui, certes, ressemble fort à une éducation, voire à un enseignement éthique – oh ! la vilaine chose ! Vilaine chose ? Pas si sûr, puisqu'il ne s'agit que d'une éthique du désir libéré, si éthique il y a ! Libéré, mais non despotique ! Totalement contrôlé, même, dans une perspective d'équilibre psychique personnel rarement pris en compte jusqu'à ce jour.

Avec comme objectif supplémentaire (lointain mais réalisable si personne n'exige la perfection) celui de laisser à nos arrières-arrières-arrières petits-fils un monde aussi harmonieux que nous aurions souhaité le trouver en y entrant, au lieu du monde certes fort riche et agréable à vivre pour la majorité de ses habitants occidentaux pas trop défavorisés, quand la paix (et le plein-emploi) y règnent, mais où subsistent encore bien trop de tensions, outre les troubles psychiques individuels mentionnés au début de l'ouvrage. Et où subsistent aussi trop d'humiliations, trop d'exploitations, parfois institutionnalisées, du faible par le fort, trop de misères - toutes choses largement dues aux excès pulsionnels des uns ou des autres qui ne peuvent être combattus sans l'instauration d'une conscience écologique personnelle (à forte composante sociale) faisant suite à la conscience écologique (tout court) qui s'est développée depuis quelques décennies, conscience qui nous dit que s'il convient bien de se servir soi-même, il convient aussi de servir l'harmonie du monde.

Cela non pas au nom d'une loi, mais au nom d'une foi. Au nom d'un fidéisme, plus exactement, en soulignant le fait qu'il n'y a, dans cette foi là, rien de religieux. Fidéisme envers la Nature, ajoutant au "bonheur de vivre " (souvent bien trop égoïste), ou à la "fureur de vivre" (souvent beaucoup trop passionnelle) ou encore à une "tiédeur de vivre" (alors un peu trop déprimante) une "ferveur de vivre" qui modifiera tout le paysage mental, en apportant équilibre, plénitude et solidité. Et peut-être bien, aussi, authenticité ! Et, in fine, bonheur.

 

QUELQUES SUGGESTIONS EN MATIERE DE PEDAGOGIE ECOLOGIQUE PERSONNELLE

 

Pour ceux des parents et éducateurs qui souhaiteraient se voir proposer quelques éléments pédagogiques plus précis que ceux développés jusqu'à présent dans l'ouvrage nous nous permettons de lancer pêle-mêle quelques idées, fatalement personnelles. Tout désaccord du lecteur ne devrait pas remettre en cause de discours général puisque nous avons clairement souligné que la conscience et l'intelligence de chaque éducateur, aussi bien ensuite que de chaque adolescent éduqué, restaient les principaux "décideurs". L'En-moi de chacun est, selon nos hypothèses, le meilleur des "compas mentaux directionnels", le problème étant d'abord de le consulter (en se mettant à son écoute) puis de porter un jugement critique sur ses indications en se mettant le plus à l'abri possible des "parasites pulsionnels" et en disposant d'éléments d'information aussi complets que possible. Tout ici n'est donc, une fois encore, que suggestions et /ou éléments de réflexion.

 

LA SIMPLICITE ET L'HUMILITE

 

Il nous semble que la première chose à enseigner aux enfants est la simplicité et son corollaire, l'humilité. Non pas une humilité d'abaissement devant ce qui est puissant (au contraire), mais une humilité existentielle (celle que les croyants appellent devant Dieu, que nous appellerions plutôt, nous, devant soi-même, ou devant notre mystère). Cela reviendra à enseigner à l'enfant qu'il n'est qu'une création de la Nature, exactement aussi importante que les autres similaires, (mais pas plus, contrairement à ce que son sentiment immédiat lui assurera souvent), et c'est à ce titre qu'il doit aux autres créatures respect et assistance, et que cela sera d'autant plus souhaitable que les circonstances (et ses efforts) l'auront amené à être un personnage socialement important.

 

Il s'agira alors de dénoncer très tôt cette tendance spontanée (que nous ne considérons pas comme authentiquement naturelle) de presque tout être à se sentir exceptionnel, différent, et seul à être vraiment important (avec, au mieux, les êtres dits "chers"). Tendance qui a conduit nombre de personnes à ériger leur groupe particulier en "peuple élu" ou quelque chose d'analogue par nationalisme, religion, race ou quelconque chauvinisme interposé, avec comme devise "Nous, nous sommes les bons, - ou les justes, ou les élus etc..- les autres tant pis pour eux, ils n'avaient qu'à être des nôtres".

Tendance qui conduit aussi bien des individus à décider (inconsciemment) que seule la "grande vie" est bonne pour eux (dame, puisqu'ils sont exceptionnels !). Ce qui peut avoir quelques effets stimulants, certes, mais peut tout aussi bien conduire à des excès bien dommageables, et à des piègeages. Autant en informer les intéressés !

Tendance, enfin, qui empêche trop souvent, croyons nous, d'avoir accès à ce que nous avons soupçonné être un "En-moi" : "La vanité de l'Ego est tendue comme un voile sur l'être même de son existence" a souligné Paul Ricoeur....

 

Plus vite le jeune saura qu'il est au contraire et avant tout une simple entité psychosociobiologique identique à tant d'autres, plus tôt on lui montrera qu'il aurait pu être cet autre qu'il méprise (ou n'aime pas parce que, vivant, ou pensant, différemment, il le dérange), et que c'est uniquement par chance qu'il est ce qu'il est, c'est-à-dire ici dans un monde aisé, démocratique et civilisé au lieu de l'être dans un pays où il serait voué à la misère et à l'inculture ou né à une période d'esclavage, de barbarie, de guerre, ou dans un régime totalitaire, et aussi plus on l'éloignera de l'idée de mérite personnel pour tout ce qui touchera à ses réussites, mieux cela vaudra pour lui.

Nous nous attendons certes à une opposition de bien des lecteurs sur ce dernier point, mais, désolé, notre conviction est qu'il est à la fois juste et utile pour la santé psychique de réaliser que la notion de mérite personnel n'a qu'un sens très relatif, quels que soient les efforts personnels accomplis vers "la réussite". (Nous ne nous attarderons pas ici sur le cas pittoresque de celles qui s'appuient sur la réussite de leur conjoint pour se sentir importantes, alors qu'elles eussent été bien incapables de s'élever beaucoup socialement par elles-mêmes, du fait de leur paresse intellectuelle !)

Si l'enfant décroche les premières places, travaille mieux, s'applique mieux, réussit mieux que les autres, cela n'est possible que parce que son patrimoine génétique plus son environnement culturel et familial, plus ses pulsions (d'orgueil, ou de recherche de récompenses, ou de désir de plaire etc..) lui ont permis de fournir les efforts nécessaires à son succès. Inversement le raté, le cancre n'est pas bien responsable de sa situation désolante pour des raisons symétriques : s'il a mal travaillé à l'école, s'il n'a pas bien vu où se situait son intérêt, s'il a préféré jouer aux billes plutôt qu'étudier, ce n'est pas lui qui en est responsable, c'est son "système" tout entier. Si ce dernier, (qui inclut des facteurs tels que l'environnement familial, la santé, le patrimoine génétique etc.. n'agit pas de façon "positive" (relativement à un type de société, aux normes parfois bien contestables de ci de là, de toutes façons) comment pourrait-on le reprocher à celui qui en est "victime" ? Cela

sans même parler du fait que le mauvais élève pourra bien plus facilement rester simple et avoir du cœur que le bon élève qui sera devenu un "Monsieur" qui ne se prendra pas pour de l'ordinaire voire méprisera sans vergogne ses subordonnés !

Cela n'encouragera guère les efforts et l'esprit d'initiative, direz-vous ? Pas si sûr, et pas si simple non plus tant est grand le nombre des paramètres intervenant en matière d'incitation du jeune à l'effort et au travail (intellectuel ou non).

Tout devra naturellement être fait pour qu'il travaille suffisamment bien à l'école et soit raisonnablement sage à la maison, mais il ne faudra pas, selon nous, (trop) l'encenser en cas de sagesse et de réussite ni (trop) le blâmer en cas d'insuccès. (Il sera par contre utile de lui dire qu'il aborde un monde où l'on ne fait pas de cadeaux et où il serait sage qu'il apprenne à faire face et qu'il n'y aura pas toujours papa-maman derrière lui, c'est sûr). Ainsi les têtes de liste se prendront-elles peut-être un peu moins ensuite pour des chefs et pour des élites au narcissisme à peu près garanti, en même temps que dotées de complexes de supériorité n'allant guère dans le sens d'une solidarité avec les plus démunis et les moins chanceux (sinon dans les discours électoraux, bien sûr, et après avoir bien déjeuné ...).

Cette humilité là n'empêcherait nullement d'avoir de l'ambition (celle de réussir mieux que les autres en sport, en technique, en compétitions diverses, en exercices intellectuels) ni, si on en éprouve le besoin à l'occasion, d'épater les copains ou les petites amies. Mais elle resterait détachée de toute idée de mérite : les plus grands hommes n'ont que rarement été ceux qui se croyaient - et a fortiori se proclamaient - tels. Symétriquement, les "traînards" développeront moins aisément des frustrations revanchardes et des complexes d'infériorité s'ils ne sont pas traités en minables, et ce d'autant mieux que l'on aura su les canaliser sur des activités ou des situations n'exigeant pas d'être une lumière - mauvais terme assurément puisque les obscurs valent, humainement, autant que les dites lumières, aussi "surdoués" soient-ils, ou elles, et l'intelligence existentielle, c'est à dire, pour nous, la faculté d'intelligence, étant la même pour tous ! Mais il convient certes de ne pas non plus donner champ libre aux pulsions de fainéantise : délicat dosage assurément que celui là !

Camus disait, en substance, que le surnuméraire aux Postes valait bien le Président de la République. C'est tout à fait notre avis (existentiellement parlant, le second "valant" même beaucoup moins à nos yeux, car il n'a pas tant à être protégé contre les coups du sort et donc mérite moins d'attention !) et c'est ce que nous conseillons d'inculquer aux enfants le plus tôt possible ; cela en démotivera peut-être un peu quelques-uns qui voulaient devenir Président mais cela leur évitera d'être de ces chefs de service ou de ces (petits) patrons qui jouent les grands seigneurs ou de ces femmes de médecins fortunés qui se prennent pour des duchesses et regardent les "manants" de leur entourage (c'est-à-dire ceux catalogués comme tels par Leurs Altesses Stupidissimes parce qu'ils ne vivent pas aussi stupidement qu'elles ou ne sont pas dans la même aisance financière) avec d'autant plus de hauteur que le niveau intellectuel des dites Altesses est bas. Bas au point qu'elles ne peuvent que considérer comme des “pauvres types” (presque des dérangés mentaux) ceux qui pensent autrement qu'elles - c'est-à-dire en fait, ceux qui pensent un peu - et sont vite qualifiés d'"intellos ", avec le mépris dans le ton que l'on sait .

Ce n'est évidemment pas eux qui feraient la bêtise d'investir dans une activité aussi peu rentable que la culture générale ou la réflexion philosophique !

La plupart des gens qui "réussissent" (socialement) se donnent tant de mal pour parvenir à leurs fins (et, quelquefois, ont dû avaler tellement de couleuvres, voire dû faire tellement de bassesses) qu'ils supportent très mal que l'on mette leur réussite sur le compte d'autre chose que leur soi-disant mérite. Ils sont persuadés que s'ils ont mieux réussi c'est parce qu'ils "valaient" intrinsèquement mieux que le "raté" qui aura simplement eu une bonne dose de malchance (ou aura refus‚ d'avaler les susdites couleuvres ou de faire les susdites bassesses) là ou ils avaient eu, eux, une certaine dose d'absence de malchance (voire avaient eu de la chance, ou plus de pulsions arrivistes !).

 

Sublimant leur réussite (tout comme les rois jadis se proclamaient et, bien sûr, se croyaient, de "droit divin") ils omettent très soigneusement de prendre en considération tous les facteurs favorables dont ils ont bénéficié. Ils voient d'ailleurs fort souvent dans leur succès le signe d'une harmonie supérieure du monde, alors que cette dernière n'"intervient" certainement pas en faveur de ces messieurs dames du haut du panier. Lesquels, incidemment bavent plus souvent qu'à leur tour d'envie, de jalousie (plus que d'admiration), et d'obséquiosité devant ceux qui ont encore mieux "réussi" qu'eux...

Lesquels messieurs dames sont enfin, par leur logique, amenés à considérer comme des propres à rien, et à traiter avec le plus parfait des mépris, ceux qui n'ont pas réussi ou n'ont pas voulu de cette soi disant réussite-là.

 

Un exemple type de ce jugement de grand seigneur est celui de DeGaulle qui malgré d'évidentes qualités en certains domaines ne se prenait naturellement pas pour de l'ordinaire et traitait de chienlit ces étudiants contestataires et révoltés de mai 68 qui n'étaient pas tous, et de loin, des anarchistes sans foi ni loi ni des perturbateurs professionnels, même s'ils dressaient quelques barricades, tradition bien française, et lançaient quelques pavés (sans attenter à la vie de quiconque !..).

Tristes situations que ces supériorités auto-proclamées, ou, au mieux, auto ressenties, qui rappellent on ne peut mieux la "supériorité" des blancs sur les non-blancs, des "hommes" sur les femmes, des aryens sur les non-aryens, des forts sur les faibles, des riches sur les pauvres,

des propriétaires sur les locataires, des parvenus sans culture sur les intellectuels - surtout s'ils sont de gauche - bref autant d'imbéciles, gens "bien" ( les "bourgeois" de Brel, les "cons"et les "croquants" de Brassens !), qui ne sont pour nous que des "insuffisants existentiels" pouvant hélas facilement devenir des malades existentiels ! Toutes personnes sinon franchement xénophobes, "altérophobes", ou encore "paupérophobes", du moins largement "xéno-, altero-, ou paupéro-méprisants". Gens auxquels il convient d'ajouter les partisans d'une croyance dogmatique et intolérante sur les partisans d'une autre...Insuffisants (ou infirmes, voire malades) existentiels que tous ces pauvres gens (qui si souvent - mais heureusement pas toujours - se trouvent parmi les plus riches....).

 

Cela, il sera à nos yeux primordial de le dénoncer dans le cadre d'une éducation psycho-écologique qui soulignera, au contraire, la supériorité des réussites spirituelles et de celles du cœur, les réussites liées au sport, à l'aventure, à l'audace ou au courage venant juste après : en fait, il conviendra que l'enfant sache tôt que ce qui fait la valeur d'un être c'est son souci d'harmonie, sa capacité d'aimer, son respect des autres, sa générosité et sa simplicité et nullement une (même éclatante) réussite économique ou sociale qui, sans être forcément à rejeter si elle arrive, ne sera, sauf exception, due qu'à son ambition, à son amour de lui-même, à ses gènes, à son milieu de naissance et à la chance (ou l'absence de malchance). Et l'un des meilleurs sujets de réflexion à lui proposer pourra être cette petite phrase de Balzac, tirée de son si bel ouvrage "Pierrette" qui, comme "Le curé de Tours" gagnerait à être mieux connu: "Les petits esprits ont besoin de despotisme" (lequel prendra aussi bien la forme du sans-gêne, de la mauvaise foi et du mépris d'autrui) "pour le jeu de leurs nerfs. Les grandes âmes ont soif d'égalité pour l'action de leur coeur".

 

"Etre simple est un art suprême, et l'acceptation d'un soi-même ordinaire est le summum du problème moral et le noyau de toute une représentation du monde" nous dit Jung (Uber die beziehung der psychothérapie zur Seelsorge" dans Psychologie et religion.

Studienausgabe Olten 71). Cette simplicité (au sens d'anti-orgueil) va généralement de pair avec l'honnêteté intellectuelle qui nous fait reconnaître volontiers nos erreurs, nous en excuser, en nous moquant de ce souci idiot de "garder la face" qui règne en maître à peu près partout; et la simplicité nous paraît, à nous aussi, primordiale, en ce sens qu'elle va probablement très loin "psychonomiquement" : elle serait un des éléments fondamentaux, sinon l'élément fondamental de la santé psychique telle que nous l'entrevoyons. C'est certes aller complètement à contre-courant de la modernité que sinon prôner la simplicité du mode de vie (et encore moins la pauvreté systématique du moins, sans pour autant renoncer à un confort de bon aloi, refuser la surconsommation systématique à laquelle tout nous pousse d'un côté (intérieur) et nous attire de l'autre (extérieur).

L'on nous accusera d'être, comme les autres adeptes de la convivialité, un esprit rétrograde et un fauteur de chômage, mais il faut voir plus loin : les rapports avec soi-même et avec les autres nous paraissent - sauf à en être bien informé et à l’éviter avec grand soin - automatiquement faussés au delà d'un certain seuil de réussite qui est assez vite atteint par bien des cadres, professions libérales, commerçants, industriels et fonctionnaires dans notre monde actuel, et finalement tout le monde pâtit de cette situation malsaine.

Certes il convient de se loger aussi confortablement que possible, de bien se nourrir, s'habiller, se soigner et d'élever ses enfants proprement, bref d'être à l'aise, mais nulle voix ne s'élevant (qui soit suffisamment entendue) pour prêcher la modération et en faire une vertu (psychonomique) on se trouve vite, nos pulsions aidant (ainsi que le souci de se protéger des celles des autres, ce qui est légitime mais ne doit pas aller trop loin) à, souvent, en faire beaucoup plus qu'il n'est vraiment besoin. Et les excuses se trouvent toutes seules: c'est, p.ex., "pour l'avenir des enfants" qu'on cherche à constituer un patrimoine immobilier allant bien au delà de nos besoins propres quitte à s'aliéner un peu plus pour cela. Or "faciliter" ainsi la vie aux dits enfants n'est pas forcément leur rendre toujours bien service.

Une autre excuse à la recherche et à l'acquisition de biens excédant largement les besoins est qu'on l'a bien mérité après toute la peine qu'on s'est donnée une vie durant - ou c'est que les "affaires ont bien marché" ! Tout cela sans seulement penser qu'il eût peut-être mieux valu consacrer à la culture, à la vie de l'esprit ou à des loisirs (outre un peu plus sans doute à des oeuvres sociales) ce qui n'aura été que le suivi d'une pulsion d'appropriation, ou la simple incapacité de sortir de l'ornière de ses habitudes (cf. Ravaisson ! ) conduisant à un aveuglement tellement efficace qu'il n'était même plus question de faire autre chose qu'amasser pour amasser, tout en prétextant n'avoir été qu'entraîné par les "exigences" familiales ou professionnelles (qui ne sont pas toujours aussi inévitables qu'on le prétend, et restent aliénantes dès lors qu'elles s'imposent à nous de l'extérieur, au lieu d'être maintenues à un niveau n'entraînant que l'activité que nous jugeons sage d'avoir ! ).

 

Très fréquemment l'on verra ceux qui en ont plus ou moins "bavé" dans le passé ou dans leur jeunesse chercher à effacer ces années de difficultés, de malchance, ou d'études austères en allant très très au delà de leurs besoins réels lorsque la situation économique le permet. Très grave erreur psychonomique que celle-là à notre avis ; elle nous semble tout à fait comparable à celle des gens qui, ayant souffert de la faim, se gavent autant que faire se peut une fois la nourriture disponible en abondance.

De sorte que s'il est à peu près inévitable d'adorer l'argent quand on n'en a pas, et de bien l'aimer quand on n'en a que peu, il devient raisonnable de s’en méfier au delà de l'aisance, et même de craindre de faire fortune, ou au moins de le faire sans prendre alors toutes sortes de précautions et de dispositions dont la première est le partage avec ceux dans la déroute. Il convient, dans cette perspective de se souvenir que l'argent n'est nullement un "bien" en dépit de son caractère de "bien fongible" qui est sa définition: c'est avant tout une "expérience psychologique future matérialisée", sous forme de papier ou de chiffres sur un compte ! C'est du plaisir en plus - ou du déplaisir en moins - pour un futur généralement tout proche ! Et cette interprétation peut permettre de mieux définir les futurs rapports de l'adolescent avec lui pour son avenir.

 

Avec la simplicité (et la méfiance à avoir vis-à-vis du professionnalisme à outrance, qui fait trop souvent oublier la dimension humaine de la vie) c'est la convivialité que l'on enseignera à l'adolescent - sans excès, car il convient de se souvenir que la motivation par l'argent et la réussite sociale est probablement indispensable à la santé psychologique - jusqu'à un certain point.

Si la convivialité est le refus de la sophistication inutile (et souvent aussi celui de l'hyperspécialisation) elle est (aussi) savoir garder en tête la valeur d'un grain de riz, tout au moins disons la valeur des choses les plus modestes, lesquelles avaient pour nos grands-parents (le pain, p.ex.!) une valeur qui fait rire de nos jours mais qui devrait plutôt nous faire réfléchir : n'irions-nous pas plutôt, nous, modernes, trop loin dans le non respect des petites choses toutes simples, et ne le payerions non pas, psychologiquement, (de façon certes sournoise), bien plus cher que nous le pensons ? Notre pain quotidien ne nous vient-il pas un peu trop facilement, finalement, parfois, surtout si nous pensons à tous ceux qui, sur terre, sont sous alimentés ?

Répétons le : nos relations avec les autres (et avec nous-même !) semblent très vite faussées si l'on peine pour autre chose que le nécessaire, généreusement compris ; dès que notre sécurité financière devient trop grande les risques deviennent élevés de sortir d'une espèce de "bonne route", ce nous semble, si l’on ne s’en méfie pas.

 

Nous sommes très conscients de ce que nombre de lecteurs trouveront nos propos absolument aberrants mais ils sont l'expression de notre conviction la plus profonde, (et, incidemment, c'est celle de toute une série d'écoles, des stoïciens aux écologistes avancés en passant par les évangélistes et les néoplatoniciens).

On retrouve également cela dans la "théorie" des 3 "S" américains, que quelques esprits d'avant-garde proposent: "(Think) Smaller Simpler Sweeter". Pensez moins grand, moins compliqué, moins dynamiquement pourrait-on traduire. Quelques-uns ajoutent un quatrième S : "Think sexier" -il fallait s'y attendre, valable parfois, discutable d'autres fois, tant il y a déjà bien assez d'abrutis qui ne pensent qu'à "ça " !

Ces théories, des esprits "forts" (ceux que le Sartre de "La Nausée" appelle "les salauds", alors qu'ils ne sont que des malades), les qualifieront de retour à la chandelle, de nivellement par le bas, de médiocrité (et, bien sûr, de communisme !). Mais nous restons convaincu que ce qui est en jeu là c'est la qualité de la vie et que, tout comme pour la qualité des rapports entre êtres, elle pourrait bien en effet passer par un mode de vie axé bien plus sur la recherche de plus de simplicité, et plus de gentillesse (sauf envers ceux, assez malodorants, qui jouent les "gros bras" pour se faire du bien, rappelons-le). Le modèle hyper compétitif (donc agressif) et hyper appropriatif qui est presque toujours celui des mégalopolitains modernes dévalorise, ou "matraque", par trop ce qui est fraîcheur enfantine, et "sensibilité existentielle" subsistant (mal) dans l'adulte, et il alimente par trop nos pulsions primaires. De même, l'excès de "réussite" anesthésie par trop cette même sensibilité, qui seule nous rend capables de ressentir les difficultés des autres. Par contre, cette vie des capitales exacerbe à merveille la sensibilité (susceptibilité !) caractérielle (les nerfs !), sensibilité qui n'est pas précisément un cadeau !

 

C'est toujours dans le même perspective de simplicité et d'humilité existentielle qu'il conviendra d'enseigner au jeune à ne pas se laisser prendre, plus tard, au cas où il se trouverait sur une orbite économique porteuse, à la pulsion si fréquente chez les parvenus, consistant à se vouloir une maison aussi somptueuse, aussi luxueuse et aussi prestigieuse que possible, quitte à s'aliéner une vie entière dans ce but, au point d'en faire un quasi-idéal ! Cette mentalité de châtelain(e) a des relents aristocratiques certains, et il ne saurait être mauvais de rappeler à l’adolescent que même une magnifique maison n'est qu'une "chose", et que l'esprit humain n'a probablement pas pour fonction de s'aliéner aux choses non indispensables (merci, Georges Perec pour votre ouvrage: "Les choses"), et qu'avoir une gentille maison (avec une à la campagne si l'on vit dans une ville ) sera un objectif à ne pas dépasser (lorsqu’il aura “réussi”).

 

Actuellement trop est fait pour valoriser et renforcer les pulsions narcissiques de l'enfant d'abord par ceux des parents qui veulent faire, sinon vraiment une élite de leur rejeton du moins un être qui sortira de la "masse", surtout s'ils ont, eux, le sentiment d'en être sorti (mais parfois aussi s'ils n'y sont pas parvenus et en souffrent) ! Par les systèmes scolaires élitistes ensuite, résultant en partie du fait qu'il y a trop souvent dans le monde (tel que les pulsions des humains le dessinent, et nombre d'élitistes le proclament) deux catégories d'êtres : ceux qui balayent et ceux qui, assis sur un fauteuil, ordonnent aux premiers de balayer ! seuls ceux ayant réussi à passer les concours seront parmi les "bons" ! Quant à ceux qui "balayent", quels pauvres types, quels minables dans l'esprit des premiers...

 

Il serait pourtant sans doute temps de chercher à bâtir un monde pour des êtres qui n'entendraient ni commander, ni obéir, mais ne chercheraient qu'à agir intelligemment dans une perspective d'harmonie commune, en sachant se mettre à la place des autres chaque fois que c'est nécessaire, en sachant aussi que la réussite professionnelle et financière ne fait pas la valeur de l'homme.

Mais la publicité est là poussant à la vanité: "Seule la moto X - puis la voiture Y - (naturellement une des plus chères) "est bonne pour vous" ou bien : "Pour quelqu'un de votre qualité il n'y a que le produit Z" (tout aussi haut de gamme). Et allez vite bosser encore un peu plus pour vous l'acheter !

 

Ce qui, en haut de l'échelle des revenus, aboutit par trop à créer un esprit Neuilly ou 16ème absolument lamentable en termes d'harmonie (un "fascisme N.A.P." dixit - à peine abusivement - le magazine "Globe" pour Neuilly Auteuil Passy ! désolé pour nos lecteurs vivant dans ces lieux, ils n'ont certainement pas cet esprit, mais ne doivent pas manquer de l'observer autour d'eux !).

 

Ainsi il conviendrait de bien faire comprendre à l'enfant qu'il n'est pas meilleur que les autres même s'il réussit mieux à l'école ou est plus fort en maths, ou si son papa a plus de prestige ou d'argent que les papas des autres etc. Quant au "mérite", c'est, à notre avis, un mot à rayer de son vocabulaire.

 

Nos propos paraîtront un tantinet subversifs mais, dans le contexte d'une approche de l'homme biologiquement orientée, ils ne résultent que de la constatation que seul le hasard décide de notre naissance, de nos gènes, de notre culture et de la dose de pulsions (certainement largement biologiques quant à leur origine) qui nous est attribuée.

 

Où est alors, symétriquement, la responsabilité pour celui qui a mal tourné, direz-vous, en prévision des questions des adolescents qui aimeraient comprendre ce mot ?

 

Le raisonnement vaut pour la responsabilité qui ne se conçoit que si l'on est maître de soi. Hors de cela point de responsabilité. Ne peuvent être moralement responsables des actes dommageables à autrui que ceux qui auraient été avertis (par un enseignement forcément de type éco-psychanalytique) de l'existence en eux de pulsions autonomes que l'on peut contrôler au nom de la sécurité personnelle d'abord (pour ne pas aller en prison par exemple) puis par souci d'harmonie (souci facultatif, mais son absence entraîne alors la responsabilité morale des actes en question). Comment les Hitler, les Landru, les Petiot et autres vedettes du crime seraient-ils responsables alors que tout n'était que confusion dans leur tête en ce sens que trop peu de circuits neuronaux référentiels, et auto-normatifs, avaient été mis en place (ou que beaucoup ne l'avaient pas été correctement) au cours de leur formation, personne ne leur ayant parlé lorsqu'ils étaient enfants de pulsions à "contrôler" et d'harmonie à "rechercher" ? Il est vrai que pour beaucoup d'êtres cela semble aller de soi, mais visiblement ce n'est pas le cas pour d'autres, à terrain prédisposant ou non, et ces autres fichent la pagaille sur terre !

 

Ceci clairement expliqué à l'enfant ne devrait nullement l'inciter à fainéanter ni le décourager de faire trop bien (si ce trop bien n'a rien de narcissique) et cela lui permettrait au moins d'être beaucoup plus tolérant et juste, ce qui ne serait probablement pas le cas autrement.

 

Nous terminerons notre réflexion sur l'humilité avec un test d'humilité. Lequel, au delà de la si importante "reconnaissance de nos erreurs", qu'il convient de tout faire pour faire accepter, sans honte, bien au contraire, dès l'enfance, par le biais d'exercices pratiques appropriés, pose le problème de la prévention desdites erreurs, par auto-discipline interposée, auto-discipline qui enrichit et libère tout à la fois.

 

Ce test d'humilité intelligente à proposer à l'adolescent sera le suivant : il conduit sur une route étroite et une voiture arrive derrière lui en klaxonnant et allumant ses phares sans arrêt. Pour la laisser passer il faut dégager dans un petit chemin latéral.

Refusera-t-il en se disant que cet individu se croit tous les droits et qu'il n'a qu'à attendre la fin de la petite route, ou bien réalisera-t-il qu'il y a une chance non nulle pour que l'individu en question transporte à l'hôpital une personne gravement malade et doive passer à tout prix ? Pousser la réflexion plus loin en pensant à autrui et ne pas craindre de trop "s'écraser" dès lors que ce peut être au nom de l'harmonie du monde, voilà l'humilité intelligente; et tant pis si alors cette fois, par doute, on a laissé un narcissique satisfaire ses besoins à nos dépens. Le malade, c'est lui, et celui qui l'a laissé passer se sait en bonne santé psychique. Cela n'empêchera pas que lorsqu'un narcissique caractérisé (et trop “adulte” pour être curable par logothérapie) marchera sur ses pieds volontairement l'agressé sera en droit de riposter par un direct du gauche, au propre ou au figuré, pour lui "apprendre à vivre", si seule cette méthode reste disponible.

Cela d’ailleurs risquera peut-être de déclencher l'ultime remède envisageable : le choc psychologique salutaire.

 

 

L'AMOUR (NON AVEUGLE) DU PROCHAIN, LE PARDON (CURATIF) DES OFFENSES ET LA NON VIOLENCE (PSYCHOLOGIQUEMENT MUSCLEE)

 

L'amour du prochain, que c'est beau ! Mais formulé de la sorte que c'est naïf, et que ce serait psychologiquement irréel de tant demander aux adolescents ! Sans psycho-écologie, on ne ralliera pas beaucoup de jeunes autour de ce thème lorsqu'il s'agira de (sincèrement) sinon aimer, c'est trop difficile, du moins ne pas trop en vouloir à ceux qui les blesseront, les exploiteront, les mépriseront, les agresseront, etc., ce qui serait un assez joli résultat, déjà ! On risque plutôt de les braquer contre ce qu'ils considèreront comme des "âneries de curés" et de les voir se replier sur eux-mêmes et haïr l'humanité en cas de souffrance trop vive face à des pressions ou agressions trop nombreuses, et face à tous ces débiles mentaux que les circonstances ont amené à devenir riches, forts ou puissants, et à qui cela fait trop souvent un bien fou de rabaisser, d'offenser, ou de chercher à humilier ceux qu'ils peuvent ainsi traiter, sans risques (pensent-ils ! ).

Au lieu de beaux discours évangéliques, pourquoi ne pas leur expliquer, le plus simplement du monde, qu'il convient de voir derrière le "sale type", ou l'"exécrable bonne femme" (qu'ils ne manqueront guère de rencontrer plus tard) l'adorable petit enfant que ces derniers étaient jadis, mais n'ont pu rester, faute d'éducation adéquate, ce dont ils ne sont nullement responsables ! Et qu'il convient aussi de faire la comparaison avec le médecin qui ne saurait en vouloir au malade violent qui se jette sur lui, pas plus qu'au contagieux qui lui fait "cadeau" de ses microbes ? Ce médecin plaindra le premier, "pardonnera" forcément au second et cherchera à aider tous les deux à se sortir de leur situation, ce qui est bien une forme d'amour, ce nous semble ! - mais cela n'empêchera pas le dit médecin de chercher à se protéger quitte parfois à cogner sur le violent pour l'assommer, comme on doit le faire pour les noyés qui se débattent, et ce faisant risquent de faire couler leur sauveteur ! Ou comme on doit, parfois, gifler fort sérieusement ceux qui défaillent, pour les ramener à la réalité ! Ou, encore, comme on doit bien supprimer la liberté de ceux qui, par leurs excès pulsionnels, agressent et blessent autrui, aussi longtemps que l'on n'a pas su les vacciner (pardon, les éduquer psychoécologiquement) pour leur éviter l'apparition de tels excès.

Présenté sur fond de psycho-écologie faisant appel à la nécessité de bien "câbler ses neurones" (langage plus accessible aux "ados" que les précédents langages ayant le même objectif), il ne devrait pas être trop difficile de faire comprendre qu'il convient de voir dans l'autre avant tout un sujet pouvant avoir besoin d'aide s'il s'égare ! Mais le matérialiste habitué à matérialiser ce qui l'entoure, tout ce qui l'entoure, aura le plus grand mal à effectuer cette transmutation (mentale) de l'"autre" objet (qu'il s'agit, à se yeux, d'utiliser - voire d'exploiter - s'il le peut, d'ignorer s'il ne le peut pas et d'assommer s'il gêne) en un "autre" sujet (qu'il s'agit de respecter dans tous les cas, ce qui n'interdit pas de dire ce que l'on pense de lui, dans un but éducatif tardif (tout incertain cela soit il en efficacité dans le cas d'un adulte !). Reste que pour parvenir à faire respecter autrui par le jeune, et encore plus pour incruster en lui l'idée que l'harmonie passe par le sincère souci de l'intérêt des autres autant que du sien, il faut tout d'abord lui montrer qu'il aurait très bien pu être (naître) cet autre, y compris les "sales types ", si le hasard en avait ainsi "décidé".

 

 

C'est la seule façon d'avoir une chance de lui faire aimer le genre humain et il est bien bien rare que de tels enseignements soient dispensés aux jeunes occidentaux (qui souvent se sentent des élites à côté des non occidentaux par exemple, si facilement qualifiés de zoulous, d'indiens ou de canaques - bien content si ce n'est pas de ratons ou de métèques - sans le moindre respect pour eux, évidemment, surtout s'ils ont commis le "délit " de "sale gueule" ou de pauvreté. Ou d'immigration dans le voisinage !

Il est bien rare en effet que l'on apprenne au jeune à, mentalement, se mettre dans la peau des autres, pour mieux comprendre les situations, chaque fois qu'un comportement lui échappe ou qu'il se sent blessé ou agressé etc.. Or il devrait apprendre à discerner quelles pulsions (d'agression, de domination, de possession - ou autre) sont en jeu chez son interlocuteur et aussi tenir compte d'autres facteurs ayant pu intervenir, constituant une explication sinon une excuse, à la blessure qui lui est (ou lui sera, lorsqu'il sera adulte) faite. Et il conviendra alors de lui suggérer que s'il était dans la peau de l'autre, avec ces mêmes pulsions non contrôlées, et ces mêmes problèmes il réagirait probablement exactement comme il trouve maintenant bizarre et malhonnête que l'autre le fasse. Grande et belle leçon d'humilité à lui donner que celle-là... et la seule qui vaille, sans doute, que celle consistant à se faire l'avocat -objectif- et le "médecin" -qualifié- de ces malades existentiels qui nous font du tort.

Ainsi l'adolescent pourra-t-il apprendre à pardonner aux pulsionnels ("ils ne savent ce qu'ils font") et à les plaindre (ils ne savent à quel point ils se font du tort à eux-mêmes en se désharmonisant du fait de leur non respect de l'harmonie) puis à les aider à s'en sortir, si la chose faire se peut. L'adolescent pourra l'apprendre s'il réalise qu'il augmente ainsi l'harmonie du monde, ce qui ne saurait qu'être profitable à tous - dont lui-même en premier lieu.

Très souvent d'ailleurs il ne pourra que leur pardonner, mais pas les guérir (et n'aura donc d'autre choix que de les éviter de son mieux): si les circuits neuronaux des pulsionnels en question sont irrémédiablement faussés, ou par trop "noués", ce qui rend leurs possesseurs par trop "irrécupérables", et par trop "trouble-paix", il ne s'agira plus que de se soucier de les fuir, et, au mieux, de chercher plus tard à éviter à leur progéniture pareille infirmité, car même s'il ne peut aimer ces pulsionnels avancés et nocifs, l'adolescent (puis l'adulte qu'il deviendra) pourra toujours aimer leurs enfants.

 

Serait-il souhaitable d'enseigner au jeune à toujours pardonner ? Notre réponse est oui - car le fautif, celui qui a enfreint la loi d'harmonie, et blessé ou agressé autrui, est soit victime d'une "saute d'humeur" sans fonds pulsionnel permanent (et alors le célèbre: "let not the sun go down upon your wrath" - ne laisse pas le soleil se coucher sur ta colère - même justifiée par une offense occasionnelle s'applique, à notre avis, sous l'importante réserve qu'il y ait regret évident et excuses proférées en face, sinon cela ne sert à rien) soit c'est un pulsionnel de nature et alors c'est un malade qui s'ignore. Et à un malade on peut que pardonner sa maladie, évidemment. Mais ce pardon sera, dans le deuxième cas, tout de même quelque peu relatif en ce sens qu'il ne sera pas du tout chrétien puisqu'il ne sera nullement conseillé de "tendre l'autre joue". La tendre ne serait rien faire de mieux qu'encourager les excès pulsionnels, les provoquer, les demander presque. Lourde faute !

 

Chaque fois que cela sera possible la sanction juridique ou à défaut personnelle devra venir, rapide, équilibrée, mesurée et ferme - ne serait-ce que pour protéger les tiers à leur tour face à ces mêmes pulsions qui sinon continueraient paisiblement leurs méfaits. Bien "contrées" de l'extérieur, faute de l'être de l'intérieur, les pulsions y "regarderont" souvent à deux fois avant de "remettre ça" et avant d'augmenter de nouveau la dysharmonie. La justice pénale n'est pas inutile, loin de là, même si elle n'est qu'un pis aller, comparable à ce qu'était la mise en quarantaine, ou en lazaret, en cas de maladie contagieuse: personne ne niera que prévenir ladite maladie est cent fois préférable !

Ceci étant, à nos yeux, valable à grande échelle aussi : devant des groupes ou des nations belliqueux et agressifs mieux vaut se souvenir du "si tu veux la paix prépare la guerre" et même "fais la préventivement au besoin si c'est à titre purement défensif" ; et du "vim vi repellare licet" que de l'humilité chrétienne ou de la non violence systématique. Mais l'emploi aussi mesuré que possible de la force restera toujours une "obligation" en termes d'harmonie ne serait-ce que par suite du risque de rentrer dans des spirales vicieuses: agression-réaction excessive-répression etc. qui parfois pourraient être évitées - parfois seulement.

De même que les démocraties ne sauraient user des mêmes armes que les terroristes en les "terrorisant" pour se protéger de leurs méfaits de même les psycho-écologistes ne sauraient aller aussi loin que les hyperpulsionnels dans leur protection (et celle des autres). Mais ils ne sauraient non plus systématiquement faire le dos rond (sauf en cas d'infériorité par trop prononcée, bien sûr ! ) : la ferme riposte (à vocation "psychagogique", graduée et n'allant pas au delà de certaines limites) nous paraît, avec la bonne paire de gifles (ou la riposte du gauche en cas extrême, mais attention aux poursuites probables pour coups et blessures que la "victime" ne manquera que rarement de lancer, certificats médicaux à l'appui et témoignages d'amis complaisants certifiant qu'il y a eu authentique matraquage ! ), la meilleure des attitudes à adopter face à un pulsionnel allant vraiment trop loin.

Il n'est pas interdit d'imaginer que l'on n'en serait pas à tant de violence, à tant de crimes, tant de viols et tant de guerres si la politique de fermeté mesurée (accompagnée de rééducation analytique) que nous proposons ici avait prévalu dans les siècles passés à la place du pardon systématique proposé par d'aucuns (croyant certes bien faire) qui aboutit à soustraire des criminels à la justice : certain criminel nazi abrité pendant des années dans divers couvents est un exemple à ne pas suivre, assurément.

 

Par parenthèses, et symétriquement, il est à noter que parfois chercher, sans excès, à tirer profit d'autrui en quelque sorte "gentiment" pourra être présenté au jeune comme permis (dans une mesure raisonnable) en ce que cela fait partie du jeu d'une société. Mais ce jeu ne sera à jouer que face à un autrui assez fort pour se défendre - un minimum de fair play l'exigeant. Face à ce même autrui, la compétition pourra avoir un caractère très tonifiant, d'ailleurs, soit en défense, soit au titre de l'appropriation de biens rares mais non indispensables, ainsi des faveurs d'une belle ! Il ne s'agit pas de tomber dans l'angélisme sous prétexte de respect de l'harmonie, et la virilité, par ex., n'a nullement à être éliminée, au contraire !

 

A partir de nos thèses se développe toute une théorie de la non violence musclée que nous n'avons pu trouver chez aucun auteur autre que Henry Thoreau et dont nous ferons donc cadeau à la psycho-écologie, si Thoreau n'y voit pas d'inconvénients du fond de son tombeau.

Non violence en ce sens qu'il ne s'agira jamais d'agresser le premier, sauf en (rare) cas de légitime défense par anticipation. Il ne s'agira pas non plus de riposter au-delà de certaines limites (la mort étant presque toujours exclue, et les "représailles" ne devant pratiquement jamais être sanglantes même en cas d'agression physique entraînant blessure). Non violence enfin parce que seront pris en compte les enseignements gandhiques, chrétiens ou autres en la matière, mais dans la seule mesure où leur efficacité fait peu de doute (résistance passive, grèves de la faim, objections en tous genres, par exemple etc..), et parce que subsistera toujours un fond d'amitié et de fraternité envers celui que l'on aura châtié (au besoin par tribunaux interposés) sans la moindre ombre de vengeance ! Musclée parce que l'enfant aura appris à riposter avec intelligence et psychologie , voire à cogner lui aussi, si besoin est, et parce qu'il aura compris à la fois que le "si vis pacem, para bellum" sus mentionné (destiné à bien montrer à ceux qui voudraient se prévaloir de leur force que l'excès pulsionnel ne paie pas) est de bon sens dans sa vie personnelle aussi et que montrer les dents, voire mordiller un peu est la meilleure façon de ne pas avoir à mordre ferme, pour éviter que lui ou d'autres ne soient plus cruellement attaqués.

C'est que, répétons le, contrairement à ce qu'en croient les chrétiens, personne ne le fera d'en haut si nous ne le faisons pas en bas : la justice, lorsque ce ne peut être celle institutionnalisée, c'est celle que nous faisons nous-mêmes, sans rancoeur, plutôt à regret, mais fermement tout de même. "Qui aime bien châtie bien" reste d'actualité psycho-écologique (après avoir appliqué le : "Qui aime bien gronde bien").

Il s'agira de ne pas craindre de dire aux jeunes que face aux forts violents et belliqueux il faut des forts non-violents et soucieux d'harmonie. Et que, dès lors, ils peuvent, (et doivent parfois, si, ce faisant, ils ne causent aucune blessure physique grave), répondre haut, fort et dur lorsqu'on leur "parlera" haut, fort et dur dans la perspective de chercher à leur en imposer, ou pour essayer de les dominer, de les humilier. Le langage de la raison étant a priori récusé par ceux qui sont en tort il n'est pas question d'espérer les y coincer et le seul langage possible pour faire jeu égal et résister, face à quelqu'un de mauvaise foi, sera souvent d'accepter, bien à contrecœur, de se placer sur le terrain qu'il impose. Ceci sous la réserve déjà mentionnée de décrocher dès que les choses vont vraiment trop loin, ce qui sera laissé à l'appréciation de chacun en fonction notamment de ses moyens.

C'est sans esprit de vengeance, et encore moins au nom d'une loi du talion, que l'on conseillera à l'adolescent de parfois "cogner fort" en retour - mais bien à titre de faveur (psychothérapique) à faire, de "traitement", de service même à rendre tant à l'intéressé qu'à la communauté. Il est parfois nécessaire d'imposer, voir d'asséner, raison à ceux qui refusent d'entendre cette raison, et cela exige que l'on se donne, à l'avance, les moyens de cette politique, que les tribunaux ne peuvent pas toujours appliquer eux-mêmes. Rien de tel que quelques sérieuses remises à leur place pour aider bien des êtres à prendre conscience d'eux-mêmes en termes psychonomiques, explications et commentaires (non agressifs) aidant chaque fois que possible, encore plus lorsqu'il sera clair que l'agresseur ne cherche qu'à surcompenser une faiblesse, un "complexe" (voire est aigri par manque d'amour!) La "riposte", face à ceux-là, peut alors être -parfois- le contreamour, au sens de l'amour en réponse à la haine. Mais sans excès de naïveté, avec méfiance, prudence en tous cas. Prudence même envers les personnes les plus amicales, les plus fraternelles, les plus désintéressées (apparemment).

Si l'adolescent sait que les pulsions sont des éléments quasi autonomes et quasi étrangers en lui il ne sera pas très difficile de lui apprendre que les autres ne sont pas forcément plus maîtres chez eux qu'il ne l'était lui, avant information, et que pour un oui ou pour un non (mais surtout pour des plaisirs, de l'argent, par souci de prestige vaniteux etc..) même des amis feront le contraire de ce qu'ils auront promis de faire, trahiront sans vergogne (ou avec, mais cela reviendra au même) et parfois iront plus loin encore. Ce sont alors seulement des "malades" (dont la mauvaise foi, dans ses rapports avec l'inconscient a fait couler assez d'encre notamment sartrienne) et, des malades, on ne les accable pas, on les aide - mais on est en droit de se protéger contre les manifestations dangereuses et incontrôlées (même si les dits malades prétendent le contraire) de leurs maladies pulsionnelles.

A l'adolescent avancé on expliquera que, tout comme on a élargi la notion d'entropie au biologique (en lui opposant cette néguentropie qu'est la vie), on doit admettre l'existence d'une sorte d'entropie sociale spontanée, sorte de force négative séparant ou opposant les êtres, pour diverses raisons, largement pulsionnelles, se greffant sur les inévitables circonstances défavorables. Et là, il s'agit de construire la néguentropie correspondante, en recherchant l'harmonie par l'humanisme, sinon par l'amour qui n'est pas à la portée de tous. Cela débouche bien sur une "amitié envers son prochain"! Mais, en matière d'amitié ou d'amour sentimental il sera bon d'enseigner à l'adolescent une prudence d'autant plus grande qu'il aura un naturel ouvert, amical et désintéressé, car il s'imaginera alors qu'il en va de même chez tous les autres, notamment chez ceux qu'il aime. Et puis, catastrophe, avec le risque, en perdant ses illusions, de tout noircir et de se perdre lui-même... On oublie qu'il y a officiellement à peu près autant de suicides de jeunes que de morts de tous âges sur les routes. Avec une réalité plus sombre si l'on compte les suicides déguisés en mort naturelle ou accidentelle pour éviter les scandales et ceux choisis sur le mode suicide au volant (ou au guidon de la moto). Parmi ces suicides combien auraient-ils été évités par des adolescents mieux informés de la façon dont fonctionne le psychisme de ceux qu'ils aimaient un peu trop ? Plus qu'on ne l'imagine, sans doute car les déceptions humaines, sentimentales ou non, sont certainement la principale source de suicide des jeunes.

Dès lors pratiquer l'amour du prochain (tout comme, finalement, l'amour de soi-même !) , avec un quasi-systématique "préservatif mental" n'est-il pas conforme à la sagesse (dès lors que la générosité reste un repère éthique constant ! )? Une telle protection même si elle n'est pas très romantique nous paraît fort recommandée - avec l'avantage qu'elle ne se voit pas et qu'il suffit de savoir faire preuve de tact pour que ceux que l'on aime ne se rendent pas compte que l'on se méfie toujours un peu d'eux, aussi longtemps qu'ils n'ont pas compris et maîtrisé le jeu de leurs pulsions, tout au moins, ce que l'on ne peut savoir que par la·discussion amicale, et dans les seuls cas de bonne communication entre êtres. Cela n'enlèvera rien au respect ou à l'affection portée à autrui, pas plus que le port de masque ou de gants par un chirurgien ne l'empêche de tout faire pour son patient ! Ce n'est qu'avec les "petites gens", c'est à dire ceux modestes et simples qui pour nous sont les vrais grands, que lui sera conseillé l'accueil à coeur ouvert et sans restrictions, car là, la probabilité de coups fourrés sera elle des plus modeste !

L'attitude envers des inconnus, aussi sympathiques soient-ils, aura, par contre, tout à gagner à être l'empreinte d'un peu de fermeté et de prise de distance - sous peine de voir quelques-uns de ces nouveaux amis tout à coup devenir bien odieux, et bien tentés de s'imposer ou tirer avantage d'une gentillesse qu'ils ne manqueront pas d'interpréter (à tort, mais comment le leur dire ?) comme faiblesse. Il ne faut pas tenter le diable est la sagesse populaire (avec son habituelle simplification des choses, les pulsions n'ayant naturellement rien de diabolique).

Il n'est pas pour autant question d'enseigner au jeune à ne pas être attentionné envers ses semblables mais seulement de lui expliquer que s'il l'est trop il s'expose très souvent à voir autrui abuser de sa gentillesse; il risquera même (sera-t-il bon de lui dire) de se voir humilier, marcher sur les pieds, abaisser (et même littéralement violer dans les cas extrêmes). Il n'aura alors d'autre choix que de réagir avec une vigueur (sur) compensatrice qui sera précisément contraire à sa gentillesse, volontaire ou innée, et entraînera tout aussi souvent des disputes et bagarres en tous genres garantissant, au mieux, la perte d'amitié de ceux envers qui il se sera montré trop gentil si bien que tout le monde sera perdant, résultat négatif, alors que la fermeté et la prise de distance initiales eussent conservé de bonnes relations avec tous. Cela en attendant que la fraternité psychoécologique se généralise, évidemment, ce qui n'est ni pour demain, ni pour après demain.

 

Revenant, pour terminer, au pardon, l'erreur des chrétiens est (entre autres) de croire qu'en tendant l'autre joue on déverse des braises divines et ardentes sur la tête de l'offenseur (Paul dixit) et que cela, théoriquement exempt de tout esprit de vengeance, lui sert au moins de leçon. L'expérience de la vie et l'histoire montrent qu'il n'en est rien, au moins dans cette biosphère et que les dites "braises" (remords, etc.) ne sont dissuasives que pour des cerveaux non encore" totalement noués"! Et que, si l'on ne veut pas que l'agresseur continue (et n'en frappe d'autres), il convient de réagir vigoureusement, sans lever les yeux au ciel ni tendre l'autre joue, sans enclencher un cycle agression -répression- réponse à la répression pour autant. Et en laissant tomber les relations avec les offenseurs s'il est sûr qu'ils seront les plus forts ou si l'on n'a pas envie de rentrer dans le jeu de leurs provocations -si on le peut en suffisante bonne conscience, ce qui est parfois fort délicat si l'opération se transforme en déculottade du fait des autres innocentes victimes que l'on risque de laisser sans défense du fait de notre fuite.

 Certaines situations établies sur des bases d'injustice sont parfois d'ailleurs de véritables provocations, notamment lorsqu'il y a grands plaisirs et privilèges pour les uns et insoutenables peines et misère pour les autres, et alors faire sauter la situation n'est qu'un acte de légitime harmonisation que la soumission chrétienne traditionnelle aurait bien peu de chances de réaliser. Rendre à César ce qui est à César, c'est accepter sa dictature à vie, c'est-à-dire l'inacceptable. La seule chose qu'il faille rendre à César, comme à tout bon fasciste qui se respecte, c'est la vie impossible jusqu'à ce qu'il s'en aille, ou soit neutralisé !

 

Ainsi la Révolution française de 1789 est-elle globalement harmonieuse malgré ses évidentes dysharmonies ponctuelles et ses violences. De "bonnes" âmes (le plus fréquemment du côté du mur exposé au soleil) condamnent St Just et Robespierre pour une Terreur (dont ils ne sont que bien partiellement responsables, d'ailleurs) en invoquant de fort "généreux" (pour eux-mêmes surtout) principes pseudo-humanitaires. C'est négliger le fait que sans Robespierre, St Just et "leur" Terreur nous serions sans doute encore en régime féodal à attendre nos Droits de l'Homme ! C'est que de leur côté les privilégiés étaient prêts à tuer pour conserver leurs (inadmissibles) privilèges tant ils les appréciaient. Qu'ils ne se plaignent pas d'avoir, si nombreux, été victimes du jeu qu'ils étaient si volontiers prêts à jouer comme bourreaux ! Mieux ne vaut-il pas qu'il y ait eu des morts pour que les privilèges meurent plutôt que des vivants avec des privilèges intacts ? (En fait, nous devrions dire : "plutôt que des morts de faim - ou autre -, du fait de ces privilèges restés intacts"!)

 Tout comme mieux ne vaut-il pas sauver la liberté en mourant que se résigner à vivre sous la botte d'un envahisseur ? Seuls les couards et les inconscients peuvent prétendre (désolé pour Mr B. Russell ou Giono, qui ne sont pas sans autres qualités par ailleurs !) que "pas un seul des maux que l'on peut éviter par la guerre n'est un mal plus grand que la guerre elle-même" (Russell) ou (ce qui revient au même) que "mieux vaut vivre couché que mourir debout" (Giono !).

Il nous semble qu'il n'y a rien de très glorieux à être de ces pacifistes purs et durs qui invoqueraient leurs beaux principes pour ne pas intervenir face à une brute qui violerait leur propre mère ou fille ! La résistance à l'oppression peut, si aucun autre moyen n'est disponible, justifier que l'on livre bataille, et Gandhi lui même écrivait : "S'il n'y a le choix qu'entre la violence et la lâcheté, je conseillerai la violence !" ("Young India").

 

De la même façon, des conduites individuelles dites "terroristes" par ceux qu'elles contrarient (c'est de ce terme que les nazis qualifiaient les résistants), et des conduites de refus d'un ordre social économique ou culturel jugé mauvais sur tel ou tel point peuvent être également harmonieuses dans leur dysharmonie du moment. Le refus d'obéir au service militaire est par exemple admissible (selon des critères d'harmonie) en cas de guerre d'agression ou d'expansion coloniale (et même, en cas d'utilisation de la troupe pour briser une grève justifiée !); il fait par contre le jeu d'un agresseur fasciste potentiel en cas de paix, lorsqu'il ne s'agit que d'avoir une armée capable de faire face à une attaque extérieure et les objecteurs de conscience font alors preuve d'une étroitesse d'esprit affligeante contredisant leur idéologie. Ils doivent, dans un régime démocratique fonctionnant normalement participer activement à la défense de leur pays - quitte, après mûre réflexion à déserter - et passer dans la clandestinité et même saboter si on leur assigne tout à coup des tâches agressives ou antidémocratiques absolument prouvées comme telles. C'est en vertu du même principe que selon nous le jeune psychoécologiste aura non seulement le "droit" mais encore le devoir de se mêler de ce qui, selon d'autres, ne le regarde pas, c'est-à-dire des affaires de ces autres qui perturbent l'harmonie du monde et cherchent à s'imposer, à dominer et à exploiter tous ceux en mesure de l'être. Si en effet un fauteur de "dysharmonie" est un malade, ne pas chercher à le paralyser avant qu'il ait agi revient à accepter la dysharmonie, ce qui, indirectement certes, mais bien réellement tout de même, rend fauteur de dysharmonie - donc malade lui aussi, celui qui "laisse courir". S'il est évident qu'il y laisserait vraiment trop de plumes il ne s'agit pour lui que de différer son intervention jusqu'à ce qu'il soit moins exposé, ou appeler à la rescousse mais passer l'éponge est tout à fait anti psycho-écologique, outre que cela peut constituer un délit de non assistance à personne en danger vis à vis de tiers non encore identifiés, et non encore lésés, mais risquant fort de l'être, parce que concernés au premier chef (notion à envisager de faire passer dans le droit tant privé qu'international, on y vient )!

Ce qui nous amènera à nous interroger sur l'orientation politique à proposer aux adolescents qui poseraient des questions à ce sujet. En avançant comme explication aux déprimants échecs des divers projets politiques de mise en place d'une société plus juste l'absence d'éducation psychoécologique préalable des jeunes: On ne réforme pas une société en imposant l'harmonie d'en haut ni en agissant seulement sur des structures; on ne fait pas, si l'on préfère, le bonheur des gens contre leur volonté lorsque cette volonté est, notamment chez les dirigeants, faussée par le manque d'information psychologique. Mais on doit pouvoir la réformer en semant le germe du souci d'harmonie dans les sous sols psychiques à un âge où il peut germer, et en encadrant ensuite sa croissance par un suivi approprié.

Il est sans doute grand temps que l'on s'en convainque en réalisant que E.Mounier voyait probablement juste lorsqu'il écrivait, en évoquant l'idée d'un "Nouvelle Renaissance" à venir : "la Révolution sera spirituelle ou ne se fera pas".

L'histoire des pays de l'Est et du communisme ne montre-t-elle pas qu'il avait raison? A ceci près que la deuxième partie de son programme "révolutionnaire", celle dite précisément dite "spirituelle", (que nous considérons comme irréalisable sans évolution psychologique préalable) reste à mettre en chantier. A l'Est aussi. Et à ceci près qu'il s'agit de comprendre la dite spiritualité de façon toute laïque (nous y reviendrons) pour avoir quelques chances de passer dans des esprits du XXème siècle, dont nombre sortent tout juste d'une imprégnation idéologique marxiste totalement matérialiste rendant le passage à la spiritualité impossible chez les personnes au sens critique correctement développé (les autres fonçant tout droit, en grand nombre, sur les anciennes religions, évidemment) !

 

 

 LE CONTROLE DES PULSIONS CHEZ L'ENFANT ET L'ADOLESCENT

 

Vis-à-vis des pulsions que le jeune parviendrait à se reconnaître grâce à des amis plus âgés, ou à ses éducateurs ou parents, et dont il déciderait soit de se débarrasser soit de les tempérer, il sera judicieux de lui conseiller de ruser avec elles plutôt que de les combattre de front dans bien des cas. Aussi, la substitution sera parfois possible en laissant davantage "parler" telle pulsion moins grave ou moins gênante que celle dont on veut en priorité s'occuper. Enfin une "réduction" progressive de cette pulsion sera préférable, pensons-nous, à un "sevrage" brutal dans bien des cas. Toutes méthodes qui ne sont pas sans rappeler celles de la désintoxication et ce n'est pas par hasard, on l'a vu, les mécanismes neuronaux ayant toutes chances d'être analogues.

Une autre "méthode dépulsionnante" peut être également parfois admise : celle consistant à laisser jouer à fond les pulsions pour voir où cela mène - tout en étant bien averti des risques de l'opération. Cette méthode, qui n'est pas sans rappeler la morale de l'expérience de F. Rauh que nous avons mentionnée, peut souvent, par saturation en quelque sorte (et constat des dégâts, qu'il s'agit de ne pas rendre irréversibles) être extrêmement convaincante pour qui sait réfléchir (mais est bien risquée autrement !).

Notons d'autre part que (encore plus depuis Reich et ses ouvrages : "La fonction de l'orgasme", et "L'irruption de la morale sexuelle") de nombreux auteurs s'accordent à reconnaître à la libération sexuelle, outre un effet social positif, une valeur d'équilibre et un rôle dépulsionnel relativement à l'agressivité (pas chez tous, cependant), au besoin de "paraître", d'amasser des biens etc. pulsions dont on n'ignore pas qu'elles sont fort souvent compensatrices en cas de frustrations sexuelles. On ne saurait donc que recommander d'orienter l'adolescent vers un équilibre sexuel ultérieur aussi complet que possible, en prenant évidemment en compte les facteurs en jeu notamment les risques inhérents à une trop grande activité, en la matière. "Faites l'amour, pas la guerre" - belle et réaliste leçon, assurément ! à condition de ne pas tomber dans l'obsession sexuelle, s'entend (et de ne parler que de guerre d'agression, celle, défensive, face aux fascismes, étant à faire , elle, avec vigueur !).

De même l'orientation vers des métiers indépendants (artisanat au sens large en tête ) et vers une vie en dehors des mégalopoles est, dans la mesure du possible, à conseiller. Nul ne conteste le fait que le milieu urbain trop dense est, avec la frénésie, notamment économique, qui y règne, un intense aiguillon pulsionnel. S'y exacerbent aussi les pulsions de défense, celles d'hyperréaction face à des agressions de la part d'un environnement physique et humain parfois tout-à-fait insupportable (dont le côté le plus pittoresque est le comportement des conducteurs en cas d'embouteillage, d'accrochages, de mauvaises manoeuvres, etc..). Le milieu urbain est en même temps une véritable drogue, et le citadin privé de son rythme de vie excitant et aliénant se trouve parfois (souvent même) vite "en manque": après quelques jours passés loin des stimuli urbains artificiels, il s'ennuie...

A côté de ces approches dépulsionnantes annexes que sont la substitution, l'équilibre sexuel et la vie hors des très grandes villes (pour ne citer que ces trois techniques, il y en a évidemment toute une série d'autres, dont la constante prise de recul vis à vis des "exigences", rarement si exigeantes que cela, au fond, de la vie professionnelle, au moins lorsqu'on est " à son compte ") il restera toujours une approche frontale. Certaines pulsions devront être présentées au jeune comme étant à combattre purement et simplement, et tant pis si certains parlent de refoulement.

Les pulsions de type raciste, despotique, machique, sadique, celles liées à l'agressivité et à la violence ne pourront le plus souvent qu'être abordées de front lorsqu'elles seront présentes à un degré un peu trop prononcé. Elles constituent de véritables gangrènes mentales, et c'est à ce titre que l'on est en droit de les considérer comme "puantes". L'adolescent devra être averti qu'il y a là à la fois une très grave menace pour sa liberté et une maladie à soigner avec énergie. Pour l'aider, face par exemple à une éventuelle pulsion de mépris pour ce qui est autre que lui (ou "inférieur"), on ne lui répétera jamais assez qu'il aurait pu naître jaune ou noir ou pauvre ou juif ou arabe ou laid ou tout autre état qu'il a tendance à mépriser.

Aussi, et surtout, il conviendra de faire faire à l'enfant, très tôt, des exercices pratiques afin de lui apprendre à reconnaître ses torts chaque fois qu'il en aura eu, et à ne pas faire preuve de mauvaise foi, en niant, ou en s'embourbant dans des systèmes destinés à abuser l'interlocuteur, le tout en jouant les victimes offensées comme on le voit trop systématiquement de nos jours. Il saura ainsi que ce qui est grand c'est de reconnaître qu'il peut avoir tort (ou qu'il l'a eu) et non de "garder la face" au prix de la mauvaise foi et du mensonge.

Mais le plus grave n'est peut-être pas là. Il est, et ceci surtout pour les garçons, dans l'extrême puissance des pulsions sexuelles chez certains, pulsions qui sont à la base des pulsions annexes d'agressivité, de puissance, de domination, d'ambition immodérée ne s'encombrant pas de respect de quoi ni de qui que ce soit pour réussir. Pulsions annexes qui sont aussi celles des complexés, des jaloux et des frustrés n'ayant pas su liquider leurs frustrations, jalousies et complexes.

Vis-à-vis de ceux de ces jeunes qui finissent tôt ou tard par agresser autrui s'ils ne parviennent pas à satisfaire leurs pulsions par les moyens légaux, notre société à, selon nous, une écrasante responsabilité lorsqu'elle les envoie pourrir derrière les barreaux pour un nombre variable d'années, voire, aux U.S.A., de décennies, ou sur la "chaise", alors qu'ils n'ont, en un sens, et en simplifiant, qu'été subjugués par leurs hormones sans moyen de réagir contre elles !

On se trouve là encore plus clairement dans une situation de barbarie sans nom. Aussi longtemps que cette société procédera ainsi (et il est exact qu'elle ne peut actuellement rien faire d'autre, et qu'elle doit donc agir au pénal avec sévérité tant qu'un programme préventif sérieux n'est pas mis en place à grande échelle) elle agira comme quelqu'un qui torturerait des êtres sans défense (et qui ne comprendraient pas toujours vraiment bien ce pour quoi on les torture ainsi).

Exécutions sans sommations, à nos yeux, que ces incarcérations longue durée (quelques mois ne pouvant au contraire pas faire de mal, mais mieux encore seraient quelques semaines, voire quelques jours, le temps de réfléchir et de se faire une idée de ce qu'est l'incarcération) de personnes qui n'ont jamais été averties de l'existence en elles de pulsions si dangereuses pour elles-mêmes (et pour les autres aussi bien sûr mais le psychothérapeute se soucie d'abord du malade) et n'ont donc pu se familiariser avec leur gestion. Ce dont elles sont les premières victimes.

Certes pratiquement tous les criminels savent (ou au moins sentent) que ce qu'ils ont fait est "mal" mais c'est souvent, pour nombre d'entre eux, soit en étant incapables d'agir autrement tant leurs pulsions n'ont jamais été maîtrisées, soit en définissant ce "mal" par rapport aux normes d'une société que tout aussi souvent ils méprisent ou condamnent (du fait de ses injustices et inégalités). Où est alors l'élément qui pourrait freiner leur action avant la première erreur grave ?

Ce qu'ils ne savent pas, ce qu'on ne leur a jamais clairement enseigné en tous cas à l'âge où ils étaient réceptifs, c'est-à-dire dans leur enfance, c'est qu'ils se font du mal à eux bien avant de mal faire. Ce que des exercices pratiques adaptés, sur le mode du psychodrame élémentaire, leur auraient fait toucher du doigt, fessée ou punition (fictives ou semi-fictives) à l'appui au besoin. Le tout afin de permettre à "l'enfant à risques " d'ensuite être capable d'"auto secourisme" !

En l'absence d'une telle éducation (qui ne sera certes pas facile à dispenser, nulle illusion ne doit exister là-dessus, mais c'est faisable tout de même, quitte à devoir aussi "éduquer" les associations de parents d'élèves !) sans doute plus de la moitié des délinquants sérieux, hyperpulsionnels, ne peuvent tout simplement pas agir autrement qu'ils n'agissent (le taux non négligeable de récidivistes après incarcération le prouve et cela continuera, voire s'amplifiera).

Ainsi l'hyperpulsionnalisme est-il une maladie qui faute de traitement fait l'objet d'un châtiment du malade un peu comme jadis on brûlait vifs certains malades mentaux (les soi-disant sorcières par exemple). Seule la prévention peut permettre de sortir de cette barbarie, pensons-nous.

Aussi longtemps que l'école, seul canal disponible n'enseignera pas, dès les premières classes, cette analyse psychique élémentaire dénonçant les dangers pulsionnels, et faisant des travaux pratiques pour en corriger les excès en faisant notamment jouer en chacun ses personnages A et B, il y aura, en effet, barbarie pure et simple à faire pourrir comme on le fait, surtout aux U.S.A. (où l'on incarcère même des enfants ! l'Europe étant moins barbare), des jeunes criminels innocents, innocents car malades, malades de ces excès pulsionnels qu'ils n'ont nullement appelés de leurs voeux, c'est évident, et qui ont fait d'eux, (structures sociales inadaptées aidant, mais aidant seulement) des "coupables innocents".

Lorsqu'une telle pédagogie "anti excès pulsionnels" aura été mise en place touchant tous les enfants, ceux des adolescents qui se laisseront aller seront peut-être encore des malades mais au moins il y aura eu cette information - et sommation - avant leur "exécution". D'ici là on aura peut-être trouvé le "vaccin" contre cette maladie au deuxième degré : celle des grands délinquants ou des criminels qui auront pourtant bien été informés et auront connu des travaux pratiques de gestion pulsionnelle à l'école. Mais, même dans le cas contraire, la société n'aura plus à se culpabiliser autant qu'elle doit le faire maintenant car tous auront été avertis et tous auront appris qu'ils pouvaient se contrôler d'une part et (le plus possible) comment le faire d'autre part.

 

C'est dans cette optique que nous pensons qu'il est permis, parfois, là où il ne s'agit pas d'un problème de structures sociales défaillantes, surtout, de revenir chez l'enfant à la sévérité d'antan et aux punitions, parfois très fermes, incluant les privations de plaisirs, voire de liberté (l'ancienne "retenue, par exemple, "torture" infiniment moindre que les nombreuses années de prison qui parfois guetteraient le puni s'il n'est pas châtié jeune). Et, tout cela, EXPLICATIONS A L'APPUI, en langage adapté à l'âge du destinataire évidemment, basées sur des considérations biologiques, psychanalytiques et psychoécologistes, servant de fondement scientifique à l'opération, en soulignant bien l'aspect "travaux pratiques" et "exercices de répétition" de ces sanctions, qui pourront être douloureuses, c'est sûr, mais qui devraient finir par "payer", si les explications ont été bien axées sur la nécessité de toujours prendre en compte le "coût-liberté" et le "coût-harmonie" du suivi des désirs.

Hormis les précautions préventives, qui, à nos yeux, font partie de la vaccination psychanalytique de l'enfant, toutes sortes de conseils (éclairés par la psychanalyse et la psychoécologie) devront lui être dispensés le mettant en garde, ce que personne ne fait maintenant, contre lui-même. Il sera alors simultanément souhaitable d'orienter le jeune vers les sports d'équipe, le secourisme etc. Tout en lui prodiguant évidemment le plus possible d'explications sur la nécessité de respecter autrui au nom de la plus parfaite des égalités entre créatures humaines, aussi égales devant cette Nature qui les a "naturés" que le sont les malades, quelle que soit leur condition, race, couleur ou religion, devant le vrai médecin qui cherche à les soigner et à les guérir avec le même coeur. On lui enseignera aussi à se méfier de la tendance consistant à avoir des idoles, à trop admirer ce qui paraît fort, propre, beau - qui souvent recouvre du médiocre, du sale et du pas beau sous sa surface bien nette.. Au sourire publicitaire dents blanches on doit lui opposer le coût et le degré d'utilité de l'objet vendu et il ne saurait être mauvais de lui rappeler que les dents même très blanches peuvent aussi servir à mordre... Tout ce qui brille n'est pas or, disait la sagesse populaire. Il serait bien dommage de ne plus lui donner la parole à l'école à cette sagesse, et c'est pourquoi nous y préconisons le retour d'un enseignement de "l'éthique psychoécologique", laquelle peut très bien être présentée sous forme moderne et attirante évitant la "ringardise". Il ne devrait pas être trop difficile de faire comprendre au jeune que celui qui cherche à filouter son prochain doit présenter le maximum d'attraits et d'apparences de vertu alors que celui ou celle qui ne cherche nullement à tirer avantage d'autrui ne se soucie que de son confort vestimentaire et assez peu de son apparence, même si un minimum de tenue s'impose au nom du respect du à autrui (voire envers soi !). Lui faire comprendre, aussi, qu'il sera toute sa vie soumis à toutes sortes de pressions et de tentations, parfois aussi fortes que dommageables, face auxquelles il aura besoin de faire preuve de beaucoup de volonté, ce qui ne pourra se faire qu'en se référant à des valeurs "supérieures" d'harmonie (et de liberté!).

Et combien d'autres exemples analogues ne pourront-ils pas, dans cette même perspective être traités et développés dès l'école primaire... Rappelons-le une dernière fois, l'essentiel de l'enseignement devra consister à faire comprendre que se libérer c'est d'abord éviter de se faire piéger par des éléments extérieurs, et que c'est, ensuite, ou simultanément, se libérer de soi·même ; ainsi bien des êtres ayant souffert du manque d'argent pour le nécessaire (absolu) ne pourront éviter de lui donner une très grande importance même lorsque les circonstances de la vie les auront amenés à devenir riches. Il serait pourtant alors nécessaire qu'ils se libèrent de cette dépendance et seul un effort d'introspection, dérivant d'une information sur les données psychologiques de la question le leur permettra. Ce qui ne sera guère possible si dès leur enfance, on ne leur a enseigné l'idée qu'il convenait de rechercher un optimum en toutes choses et non un maximum, et celle qu'il convenait de tenir le "matériel" sinon en dédain du moins "en laisse" - avec quelque prise de distance. Enseigné aussi que même si, plus tard, les exigences internes à la profession qu'il exercera alors (concurrence, logique de développement, habitudes prises, opinion d'autrui, incitations ou pressions diverses, primes au " rendement ", etc..) incitent à se polariser sur elle, il lui faudra savoir freiner au nom de notre liberté existentielle qui implique que l'on ne s'aliène (durablement, s'entend) à aucune exigence imposée à l'extérieur. Ce qui aura comme contrepartie de lui faire faire beaucoup plus consciencieusement ce qu'il aura accepté de faire, bien souvent, d'ailleurs ! Ensuite il sera bon d'encourager l'enfant à la lecture, dès que possible, car seule la lecture lui permet de s'élargir l'esprit, et donc de prendre du recul vis à vis de soi et de ses pulsions. A l'adolescent, on rappellera constamment que "lire c'est vivre plus" - ou que ne pas prendre le temps de lire c'est perdre en partie celui de vivre, n'en déplaise aux apparences. La lecture, c'est la vie multipliée, c'est la vie expliquée, la chose est claire, mais pas facile à faire passer dans les mentalités, car à côté de la lecture-plaisir il y a une lecture-effort, investissement, bien plus ingrate, au premier abord.

Il convient pourtant de tout tenter pour qu'elle y passe car si lire est apprendre, il peut souvent aussi être le "comprendre", et même "l'apprendre à se déprendre" que nous avons déjà mentionné. Et cette dépréhension là se trouve être celle des excès pulsionnels, dépréhension hautement bénéfique assurément.

 A côté de cette priorité à donner à la lecture (de textes aussi intelligents que possible - les classiques en général sans systématiquement mettre "La Nausée" au premier rang d'entre eux comme c'est présentement le cas dans tous les lycées en terminale) toutes sortes d'idées suscitant l'interrogation pourront être lancées à des âges variables. Des plus générales aux plus ponctuelles. Pêle-mêle nous suggérons les suivantes :

- Une partie de la richesse du monde est en nous, l'autre étant hors de nous et c'est aux deux qu'il convient de s'intéresser car l'enrichissement dans un seul de ces domaines se trouve probablement être, sauf exception, un appauvrissement. Similaire sera l'idée que notre vie est une page "à écrire", page dont il ne faudrait de surcroît pas ignorer qu'elle a un verso derrière le recto, seul côté apparent pour qui ne pense pas (ou alors ne pense pas suffisamment) à voir plus loin que le bout de son nez, (ou au delà du recto !)

En d'autres termes, il y aurait une vie à découvrir par la réflexion (et à remplir, selon l'idée de chacun !) au sein même de celle que nous vivons spontanément !

- L'argent, dont l'absence est certes un malheur, n'a pas à être si abondant pour permettre le bonheur. Il peut facilement, ensuite, en cas de trop grande réussite, fausser le bonheur donc devenir un malheur. Au delà d'un certain stade, soit il risque fort de “dessécher” la sensibilité, soit il devient facilement de la "dynamite pulsionnelle"! De sorte que la vraie richesse pourrait bien être celle qui consiste à savoir se passer de richesses superflues, en les remplaçant par : plus de liberté, plus de temps, plus de culture, et plus de ...."Richesse intérieure"!

 - Attention à bien respecter la liberté de "ceux qui nous sont chers". On a tendance sous prétexte qu'on les aime à chercher à les posséder, donc à restreindre leur liberté en même temps que l'on développe un mauvais instinct de propriété.

 - Quand on veut noyer son chien, on dit qu'il a la rage : attention à ne pas nous donner de fausses raisons pour, en fait, obéir à nos pulsions en nous donnant de "bonnes excuses".

 - Il faut prendre bien soin de toujours se mettre mentalement à la place des autres avant de les juger et voir si, mis dans les mêmes conditions, on n'aurait pas fait exactement comme eux - ce qui doit inciter à dialoguer avec eux, ne serait ce que pour leur expliquer leurs (éventuelles) erreurs.

 - Il importe de remplacer, dans sa tête, la recherche du "plus de... possible" par "le mieux possible avec le moins possible" car il y a là beaucoup de liberté et de qualité de la vie en plus. - Il convient de chercher à ajouter à la gestion de notre petit monde à nous celle du grand monde à tous, car comme nous sommes dans ce "tous", cela bénéficie à notre petit monde à nous. Déjà avec le droit (devoir!) de vote on élargit son optique. Il suffit d'aller encore un pas plus en avant.

 - Il est bon de ne pas trop chercher à forcer son destin, à trop fort vouloir tel ou tel but personnel ! Un brin de fatalisme, c'est aussi, parfois, un brin de poésie, si l'on ne néglige pas pour autant de faire sa petite part d'harmonisation du monde (et si l'on n'est pas dans l'adversité, auquel cas la priorité consiste à s'en sortir, naturellement, quitte à devoir, pour cela, "forcer le destin").

 - La vie quotidienne n'est pas la seule vie possible : il existe une vie intérieure tout aussi intéressante si on sait la cultiver, une vie de l'esprit, qui est des plus réelles malgré sa quasi-absence de supports "matériels", livres exceptés.

A ce sujet notre position est qu'il convient de présenter à l'adolescent les efforts de connaissance (ou d'entretien des connaissances) dans le plus de domaines possibles comme étant indispensable et lui enseigner que la culture générale est encore plus nécessaire à la santé de l'esprit que la culture physique ne l'est à la santé du corps car on peut vivre sans exercice, mais l'esprit ne peut que mourir s'il n'est pas soutenu par une vie intellectuelle qui doit se travailler constamment. Le problème étant que les infirmes de l'esprit (ceux qui ne lisent que les magazines, ou des âneries, ou des B.D plus ou moins débiles, et refusent de faire un effort de mise à jour constante de leurs connaissances, par paresse ou désintérêt) ne se voient pas aussi infirmes que dans le cas des infirmités physiques. Et il conviendra d'insister sur l'idée qu'alimenter son esprit de façon régulière et constante est sans doute aussi souhaitable qu'alimenter son corps de façon régulière et constante, même si l'exigence de la première "alimentation" n'apparaît pas aussi clairement que la seconde. Et même si l'on s'alimente sans effort, alors que, comme déjà cité : "il n'y a pas de pensée sans effort" (Alain).

Toutes ces suggestions ont pour point commun de chercher à ouvrir l'esprit des jeunes et notamment à les amener à dépasser la simplicité aussi apparente que trompeuse des "évidences" qui disent, par exemple, que lire c'est perdre du temps (et que c'est fatiguant) que le bonheur c'est d'être heureux par accumulation de plaisirs exclusivement, et au prix de la moindre fatigue, cérébrale incluse!

Il conviendra sans doute aussi d'apprendre au jeune à dépasser le cadre du nationalisme: " Je suis concitoyen de toute âme qui pense" disait Lamartine dans sa " Marseillaise de la Paix". Notre pays, c'est toute la terre au moins autant que le lieu où nous sommes nés....

On opposera bien sûr à nos thèses l'idée que la spontanéité est une caractéristique fondamentale de l'humanité, qu'il s'agirait de ne surtout pas faire perdre à l'enfant. Cette opinion nous semble tout à fait erronée, sauf pour le très jeune. Moins il devient enfant, plus il nous apparaît souhaitable qu'il "apprenne" à se contrôler (indépendamment du contrôle que la société alors ressentie comme répressive ou coercitive lui impose). Une fois adolescent (puis adulte) la spontanéité aura toujours sa place pour ce qui ne sera pas acte ou choix important, et pour ce qui s'inscrira dans le cadre de bonnes habitudes acquises (après réflexion sur l'intérêt qu'il y avait à les acquérir), ce qui ne sera plus qu'une demi-spontanéité nous l'admettons, mais n'aura rien qui puisse, à notre sens, faire perdre du charme et de la poésie de la vie, au contraire.

On parlera peut-être à l'encontre de notre programme d'éducation psychoécologique de castration, et l'on nous rappellera que la plupart des gens n'ayant pas de pulsions si déraisonnables que cela il n'est pas indispensable de leur donner tant d'importance dans une pédagogie d'autant que la vie se charge généralement (mais non sans douleur pour quelques-uns) de désamorcer la plupart des excès pulsionnels.

Cela est certes en large partie exact, mais précisément c'est le cas extrême qui concerne les thérapeutes, et ce encore plus lorsque ce "cas" peut à la fois propager sa maladie comme dans le cas des virus et microbes pathogènes, et aussi en faire subir les conséquences à des tiers, allant du conjoint, voisin ou enfant à de larges tranches de population. Et puis, dans notre monde industrialisé, beaucoup trop de personnes souffrent d'être le jouet de leurs pulsions individualistes,"raisonnables" au départ, mais attisées ensuite par la vie moderne des sociétés hyperurbanisées vers trop de compétition, d'égoïsme, de tendance dominatrice ou agressive en défense avec le seul système pénal comme contrepoids bien modérément efficace quant à son pouvoir de dissuasion lorsque la pulsion est devenue trop forte, notamment si le "diable" a été trop tenté, ce qui est fort fréquemment le cas en milieu urbain ou en milieu très "publicisé".

Certes la plupart des citadins des mégalopoles trouvent une sorte d'équilibre à un niveau de pulsions juste un peu trop élevé - équilibre sinon dans la terreur du moins dans l'ambiance compétitivo-guerrière qui est celle que tant d'automobilistes ne peuvent éviter d’adopter. Ambiance où les forces s'aiguisent, c'est sûr, et où les plus forts s'y retrouvent sans doute, mais aussi jungle sociologique et psychologique où les enfants, les vieillards, les malchanceux et les moins protégés trinquent plus souvent qu'à leur tour.

Les femmes devraient d'ailleurs tout particulièrement comprendre notre discours, elles qui sont tellement plus souvent les victimes des pulsions, notamment sexuelles, des hommes que l'inverse (même s'il y a de bien peu intéressantes femmes). En élevant leurs garçons pour en "faire des hommes" - forts, courageux, réussissant dans la vie etc. Bref tout ce qu'une mère souhaite pour son (ou ses) fils, elle devrait penser à ces autres femmes (et hommes) qui risquent de pâtir des qualités dominatrices ainsi encouragées chez leur petit (ou simplement non découragées - mais le dosage est délicat car il ne s'agit pas de trop affaiblir le dit fiston, qui aura, en effet, besoin de bien de quelques armes pour tenir sa place dans le monde compétitif qui est le nôtre présentement, et pour lutter contre les candidats fascistes).

L'appel à l'intelligence et à ce souci d'harmonie qu'est la sagesse est la seule solution à ce dilemme, et il nous semble que l'approche psychoécologiste répond aussi bien que possible à cette recherche d'équilibre entre une force et une limitation volontaire de cette force toutes deux souhaitables. La force au seul service du moi nous semble bien dangereuse, et pour celui qui la détient et pour les autres. L'ambition, la volonté de puissance et de réussite, toutes équilibrantes soient-elles ne nous paraissent pas moins discutables si aucune recherche de l'harmonie ne les accompagne. "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" disait Rabelais. Nous en dirions volontiers autant de la force.

Il conviendra, selon nous, de n'agir qu'en profondeur envers l'adolescent pour lui faire sentir dans quelle voie on pense qu'il est bon pour lui qu'il s'engage - explications à l'appui dès qu'il est en âge de les comprendre. Mais que l'on reste constant et ferme en même temps et que l'on ne vienne pas parler de "caractère" devant lequel il n'y aurait d'autre ressource que de s'incliner (ce qui pourra certes arriver mais très exceptionnellement). Un "caractère" c'est surtout la bonne excuse avancée par ceux qui baissent les bras (excuse également avancée par ceux qui, une fois adultes, refusent de se changer) devant la toute puissance pulsionnelle de leur "ça".

Nous sommes convaincu que si un enfant a été éduqué psychécologiquement il aura suffisamment tôt appris à ajuster ses mécanismes pulsionnels pour se retrouver ensuite en mesure de se libérer de son "caractère" s'il ne le juge pas conforme à ce que sa raison lui en dirait.

 

 LE BESOIN DE PURETE DE CERTAINS ADOLESCENTS

 

Il n'est pas rare que le jeune, au cours de ce que l'on appelle précisément la "crise d'adolescence", manifeste un besoin de pureté et une soif d'absolu, généralement accompagnée d'une vive hostilité ou d'un dégoût envers le monde d'où seul le laid est mis en relief. L'enfant connaît rarement de telles crises avant la puberté, si bien que toute une école se soit empressée de trouver une explication sexuelle à la chose, l'onanisme entraînant notamment une bien fâcheuse culpabilisation servant d'explication facile. Le résultat de cette crise est fréquemment un refus pulsionnel absolu (parfois seulement sexuel) conduisant à une sensibilité exacerbée et une très grave difficulté d'adaptation au monde extérieur (qui apparaît aussi, mais plus rarement, après les ménopauses et les andropauses, avec une sorte de crise métaphysique de l'adulte vieillissant).

Notre proposition d'explication - que nous ne chercherons pas à prouver - sera que le jeune (comme le "plus du tout jeune") a alors découvert la beauté de son En-moi (et, si l'on veut, de la métasphère) et que tout ce qu'il voit d'autre s'en trouve rabaissé aussi longtemps qu'il ne réalise pas la nécessité naturelle de synthétiser les deux "modes", de trouver un équilibre entre eux, et de les harmoniser quitte à établir des "règles du jeu" différentes pour l'un et pour l'autre, pour le métasphérique et pour le biosphérique, en attendant de procéder à une souhaitable synthèse.

C'est à ce stade de crise que l'on observe tous ces suicides de jeunes, toutes ces fuites dans des nirvana douteux, chimiques ou secto-religieux, toutes ces attitudes idéologiquement intransigeantes qu'il s'agira de doucement désamorcer en expliquant par exemple que "vouloir être un saint (laïc ou religieux) c'est avant tout s'interdire d'être un sage" (Comte Sponville).

Lorsque l'adolescent subit une "crise de pureté" même si l'on conteste qu'il puisse s'agir de la découverte de son En-moi, cette explication pourra tout de même lui être proposée pour schématiser une situation dans laquelle ce sont en fait le plus souvent seulement (ou d'abord ?) quelques réalités psychonomiques profondes qui sont découvertes. Cela dans une perspective de recherche diffuse d'harmonie ressentie à la fois comme une nécessité (intérieure) personnelle impérieuse et comme une réalité (extérieure) tout-à-fait - ou bien trop - lointaine.

Bien des jeunes, par exemple ressentiront comme une sorte d'appel (ou une vocation de type missionnaire) pour améliorer le monde, ce qui amènera certains d'entre eux à être " happés" par la religion dominante, religion, qui seule a un langage correspondant plus ou moins à ce qu'ils ressentiront. Avec la tentation, bien naturelle, de croire en bloc tout ce qu'elle propose alors qu'un minimum d'esprit critique et les "explications" de la psychoécologie éviteraient ce dérapage souvent irréversible.

D'autres "aspirants missionnaires" iront vers des organismes d'action humanitaire, mais regretteront parfois, alors de devoir s'en tenir à l'assistance matérielle...

Il nous paraît judicieux pour des parents ou des éducateurs confrontés à ce type de crise de ne surtout pas chercher à décourager les ardeurs perfectionnistes juvéniles mais de les tempérer en proposant nos thèses sur l'En-moi, en expliquant que la biosphère toute imparfaite soit-elle, est peut-être là précisément pour que nous l'améliorions, auquel cas les fuites (telles la toxicomanie, le suicide par dégoût ou les substituts religieux très engagés) ne sont pas la bonne voie pour répondre à l'exigence de pureté ressentie.

Cet appel à "l'intelligence de vie" sera présenté non pas comme une compromission avec le "système", une demi-mesure ou un "pacte avec le diable" mais comme la véritable voie vers la pureté recherchée, laquelle serait mesure, action, engagement et non pas fuite totale devant nos pulsions, donc devant la vie. Ce n'est qu'en amour un peu trop fort et trop mal partagé que l'on peut, comme Napoléon, dire que la victoire c'est la fuite. En cas de besoin de pureté, la fuite n'est qu'une erreur de stratégie, à composante passablement narcissiste d'ailleurs.

Si l'adolescent conserve ensuite sa vocation à la pureté (qu'il assimilera généralement à l'austérité, voire à une ascèse) il ne faudra naturellement ni trop le contrarier, ni mettre en doute trop ouvertement ses élans vers la blancheur absolue, mais par petites touches discrètes destinées à lui montrer les dangers de l'excès en toutes choses. Il devrait être, à la longue, possible de lui éviter de se trouver piégé par une religion trop exigeante (ou par une secte) sans qu'il soit pour autant en position d'écorché vif (ou de candidat au suicide, parfois collectif).

L'argument qui nous paraît le plus de nature à le faire réfléchir consiste à lui suggérer (avec moultes précautions) de se demander si son besoin de perfection face à tous ces gens imparfaits qu'il voit autour de lui ne serait pas en fait une forme d'orgueil déguisé (ce que nous soupçonnons fort qu'elle est dans une large mesure) et s'il ne serait pas plus sage de s'occuper un peu moins de (se) donner, de lui-même, une image sans défaut et un peu plus d'aider ce monde à s'améliorer. Ce qui ne passe pas obligatoirement par sa perfection à lui - perfection qui risque plutôt de le couper tant des réalités que des autres humains.

 

Pour en terminer avec nos ados en mal de pureté la très sage et très intelligente suggestion de B. Kouchner d'instaurer un service humanitaire (prolongeant, souhaitons le, une éducation humanitaire qui reste également à mettre en place !) offrira, si elle passe dans les faits, une excellente solution pour eux, qui devront également se battre pour que se réalise la conversion des dépenses militaires en dépenses humanitaires !

 

 P S Y C H O E C O L O G I E   P O L I T I Q U E   E T   S O C I A L E

 "La nature a achevé toute ses oeuvres, mais, dans le cas de l'homme, elle n'y mit pas la main jusqu'au bout, et c'est précisément ainsi qu'elle le confia à lui même, afin qu'il acquît une détermination à l'autodétermination"

 

 Fichte "Fondements du droit naturel"

 

 "Respect de l'homme! Respect de l'homme! .... Si le respect de l'homme est fondé dans le coeur des hommes, les hommes finiront bien par fonder en retour le système social , politique ou économique qui consacrera ce respect "

 St Exupéry "Lettre à un otage"

 

 "L'homme vraiment libre est celui qui aide l'autre à devenir libre"

 Devise de la Fondation FRANCE - LIBERTES

 

 

 

DE L'ECOLOGIE PERSONNELLE A LA PSYCHOETHIQUE POLITIQUE, SOCIALE ET HUMANITAIRE

 

 

(200) La psychoécologie personnelle ( très subjective ) se devant, à nos yeux, d'être largement axée sur un souci d'harmonie débouchant sur le souci (ou tout au moins la prise en compte à des fins d'aide) d'autrui dans le besoin ou "attardé" (un peu comme une chaîne supposée consciente aurait à se préoccuper de ses maillons les plus faibles au nom de sa solidité d'ensemble au lieu de s'extasier devant la résistance de ses maillons les plus forts, en acier inox étincelant), cette psychoécologie doit, nous semble-t-il, également commencer par élargir son horizon politique, social et humanitaire au niveau planétaire et non pas seulement local ou national.

On retombe alors sur l'idée d'une "cosmopolis", qui était celle des stoïciens d'Athènes, celle de Zénon de Citium et de Chrysippe, aussi bien que celle des " Lumières " du XVIIIème siècle. Le cosmopolitisme apparaît alors bien comme le prolongement intelligent d'un nationalisme dépassé.

 

Une question est alors à poser à l'adolescent: "Le monde actuel te paraît - il acceptable ou non?". Sa réponse conditionnera bien évidemment son engagement politique, social et humanitaire ultérieur. Même si la plupart des ados issus de milieux favorisés auront tendance à trouver que tout ne va pas si mal (leurs amours mis à part fort souvent !), il nous semble que la tâche du conseiller psychécologique sera de leur faire dépasser cette conception des choses, pour leur montrer clairement que le monde actuel est à la limite du scandale ( et cela même s'il l'est sans doute moins, surtout en certains lieux, qu'il ne le fut jadis, sur bon nombre de points). Et qu'il restera un scandale aussi longtemps que des enfants mourront de faim pendant que d'autres nageront à longueur d'année dans le gavage de mets fins, autres qui hurleront au sale moraliste et à l'illuminé si on leur parle de ces choses...

 

(201) Scandale aussi le fait que ledit monde soit (et ait toujours, ou à peu près, été ), largement régi par les systèmes hormonaux de ceux disposant de force ou le pouvoir, et parvenant, souvent en se regroupant entre eux, pour mieux s'imposer, à faire les lois, ou encore parvenant à se placer au dessus d'elles, lorsqu’elles tentent, comme c'est le cas dans les démocraties, d'instaurer justice et égalité.

Par ailleurs, même dans ces régimes, une tendance néfaste se dessine qui tend à faire passer les "exigences" de l'économie avant le droit, ou en tout cas avant le bien public - avec une fréquente confusion entre les deux pour ceux que cela arrange ! Or l'"économique" en question, s'il n'est pas la simple traduction des exigences ou caprices de quelques uns, n'en est pas moins, en bonne mesure, lié au bon vouloir et à l'intérêt de ceux qui détiennent l'essentiel des biens fonciers et immobiliers et des moyens de productions (ou parts d'iceux), ainsi que des capacités de financement, et des moyens d'échange.

Lesquels bon vouloir et intérêt n'ont que bien occasionnellement, et en tout cas nullement aussi systématiquement que le prétendent les défenseurs du système libéral, la bonne idée de coïncider avec l'intérêt du grand public, encore moins lorsqu'ils sont , comme dans nombre de pays peu développés, entre des mains semi-maffieuses ou pire.

Le confirment les témoignages des exploités et des chômeurs sur presque toute une vie, personnes en nombre probablement peu décroissant , désormais, quel que soit le régime politique (sauf à ce que le partage du travail soit instauré, avec la généralisation de la semaine de quatre jours - et réduction proportionnelle des seuls salaires élevés)

 

(202) Certes, les défenseurs système libéral (qui est d' ailleurs loin de n'avoir que de mauvais côtés, heureusement !) prétendent qu'il ne s'agit là que d'une situation temporaire, qui ira en s'améliorant si l'on "force" suffisamment la croissance. Dès lors, "dénigrer " (notamment auprès des jeunes, comme on nous le reprochera) ledit système, (parfois considérablement amélioré par l'intervention de l'Etat vers une économie "mixte", c'est sûr !), serait scier la branche sur laquelle tout le monde est assis. Non, il faudrait, au contraire, attendre gentiment que les sages détenteurs du pouvoir économique (au sens large), répartissent spontanément, et équitablement. Autant, à notre humble avis, attendre de Monsieur votre boucher qu'il vous conseille de manger moins de viande et plus de poisson pour équilibrer votre régime !

 

On constate d'ailleurs, en beaucoup d'endroits, que l'écart entre les plus riches et les plus pauvres augmente régulièrement, et que les conditions de vie de ces derniers se dégradent même, dans certains domaines, notamment du fait d' exigences de rendement constamment accrues ! Si bien que forcer la croissance pourrait bien, en fin de compte, être très analogue à forcer la vapeur dans une marmite étanche...!

Le libéralisme, à l'idéologie limitée à la maximalisation du profit, ou à peu près, n'est pas, en outre, sans effets douteux sur les esprits : "Le capitalisme sauvage a nivelé la personne bourgeoise sous l'avidité de l'argent impersonnel, et la personne prolétaire sous l'oppression de ce même argent, puis sous son attraction en tant qu'idéal proposé de loin à la consolation des victimes " disait E. Mounier dans son " De la propriété capitaliste à la propriété humaine" de 1936.

Vocabulaire dépassé mis à part, le jugement ne nous paraît pas précisément faux, et devient même tout à fait exact dans ces USA sur lesquels l'Europe se hâte de s'aligner, et il n'y a aucune raison pour que cela ne continue pas, même pour le libéralisme non sauvage, qui devra bien, c'est à craindre, s'aligner tôt ou tard sur le premier dans une économie mondiale ouverte à tous les vents !

 

(203) Certes les Etats sont supposés, au moins s'il leur arrive d'avoir des gouvernements de gauche, remédier à cette situation. Mais il leur faut à la fois trouver des électeurs prêts à les soutenir contre les sirènes de droite promettant monts et merveilles économiques et résister à des "attaques " venues de l'extérieur bien difficiles à contrer sans dégâts ! Il ne leur reste alors qu'à "gérer le capitalisme", ce qu'on leur reproche alors assez sur leur gauche ! Mais c'est pourtant la seule chose qu'ils peuvent faire, sauf à tomber dans un catastrophisme (bien alimenté par les tout-puissants détenteurs du pouvoir économique et financier).

 Le système économique mondial en place – entendons : ses bénéficiaires - est le plus fort, et il impose sa loi, et l'imposera sans doute de plus en plus, tous ses adversaires étant au tapis. Loi selon laquelle quelques pour cent des populations possédant l'essentiel des richesses productives permettront à une importante catégorie de citoyens de tout juste tenir la tête hors de l'eau, avec une majorité de citoyens parvenant à trouver des "radeaux" plus ou moins confortables (travailleurs indépendants, agents publics, petits propriétaires, commerçants, etc..). Cela sous l'oeil bienveillant de politiciens trop rarement dotés du souci du service public et de quelques requins s'alimentant des reliefs du festin des premiers nommés. Au premier rang desquels on trouve les spéculateurs immobiliers des mégalopoles condamnant tant de gens modestes à se ruiner en loyers ou en accession à la (minuscule) propriété !

 

(204) Y a-t-il quelque espoir de sortir de cette situation, certes nullement dramatique, il y a pire, mais néanmoins d’injustice ? Comment mettre en oeuvre la "pérestroika capitaliste" qui nous paraît s'imposer sans tomber dans les erreurs du passé ? Ni tomber dans un excès inverse, comme on l’a vu dans les pays de l'Est ?

 

Nous avouons ne pas trouver de réponse si l'on s'en tient à la seule action par les superstructures. Ce qui sera bien gênant pour le futur conseiller psychoécologique qui se verra interrogé par l'ado disposant du droit de vote, et posant des questions à ce sujet. Sans bien sûr trop ouvertement lui dire de soutenir d'abord les candidats de la Gauche c'est à dire ceux dont la position est humainement la plus juste, il devrait être possible de l'amener à progresser vers cette conception des choses.

De toutes façons les vraies réformes, les grandes, ne peuvent que provenir d'un changement dans les mentalités. Et l'on est, désormais, en droit de penser, à la lueur des enseignements de l'histoire, qu'est définitivement réglée, au profit de la deuxième thèse, la question aussi vieille que la société, de savoir si c'est la Cité harmonieuse qui fait l'homme harmonieux (thèse platonicienne et marxiste) ou si c'est l'inverse. Cela pour la simple et bonne raison que l'on ne parvient, ni ne parviendra probablement jamais à se trouver dans le cas d'une Cité d'abord harmonieuse (qui, peut être, ferait d'ailleurs des hommes harmonieux - si elle préexistait toute rôtie! )!

 

(205) On ne parviendra bien probablement à une Cité (plus) harmonieuse que si les citoyens décident d'abord de la fonder dans leur cœur ! Cette décision sera seule en mesure de résoudre les problèmes suscités par les nationalismes étroits, par les égoïsmes forcenés (amenant à ne pas voir que la priorité des priorités de cette planète va au Tiers Monde, Afrique en tête), par les "fanatismes financiers" et, bien sûr, par ceux religieux, bref par tous ces dérèglements planétaires qui, à l'origine des origines, ne sont rien d'autre que les dérèglements hormonaux de membres de minorités puissantes et agissantes ! Minorités dont on ne peut espérer soigner, et encore moins guérir, les membres de leurs dérèglements psychiques, mais dont on peut espérer voir les enfants ne pas développer les mêmes problèmes, dans le futur, malgré leur probable conditionnement familial ou environnemental.

Ainsi, notre action consistera-t-elle, d'abord, à chercher à inculquer aux enfants, au plus possible d'enfants, citoyens du monde de demain, non encore conditionnés ni cérébralement "noués", le respect quasi sacré (au sens religinal et non pas religieux du terme !) de la personne humaine. Cela au nom de la participation à peu près certaine de cette personne, de toute personne, non seulement à une "nature totale " qu'il importe de respecter à travers elle, mais encore à la Nature naturante, par le biais de son En-moi - qui est aussi le nôtre. Respect débouchant sur la reconnaissance de droits naturels qui vont au delà de ceux revendiqués, avec raison, par les grandes "Déclarations" car ils sont aussi, en bonne partie, sociaux. Avec, outre un "Droit de l'enfant", à élaborer beaucoup plus exhaustivement que cela n'est présentement fait droit que Jules Vallès (dans son merveilleux ouvrage "L'enfant") nous paraît avoir été le premier à revendiquer explicitement. Avec, en outre, un "Droit au déconditionnement économique " (qui pourra être obtenu par une éducation telle que nous la proposons), et un droit au travail (non aliénant).

Nombre de ces Droits, les libéraux les dénoncent comme étant du "communisme": un volant de chômage est tout à fait nécessaire à la maximalisation de leurs profits par la "salutaire" crainte que le chômage inspire aux travailleurs ( qui modèrent ainsi leurs revendications supposées abusives). Lesquels travailleurs de base ont surtout le grand tort de ne pas être des robots malléables et corvéables à merci, ce qui assurerait enfin la parfaite gestion économique des entreprises à laquelle elles aspirent si fort, en oubliant que le but existentiel de l'entreprise est de faire vivre des hommes en utilisant du capital et non de faire fructifier du capital en utilisant des hommes ! Seul le Patronat Chrétien a su (bravo !) rappeler ce "détail".

 

(206) A propos d'un Droit naturel de type transcendantal (s'opposant donc au droit "naturel" des primaires, qui n'est que loi de la jungle) compris comme principal fondement théorique du Droit posit